La droite aussi antilibérale que les autres face au virus

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Prise en tenaille entre le national-populisme du RN et le centrisme autoritaire de LREM, la droite ne fait plus seulement dans la surenchère sécuritaire. Désormais, elle se veut plus socialiste que les socialistes, qu’ils soient d’origine ou nationaux.

Par Frédéric Mas.

La crise du coronavirus n’a fait qu’amplifier le fossé qui s’est creusé entre le parti de la majorité présidentielle et le reste du spectre politique. Au sein de l’opposition, la droite et le centre ont du mal à se faire entendre, et quand ils le font, c’est souvent pour répéter des éléments de langage anticapitalistes que les concurrents marinistes, mélenchonistes et macronistes maîtrisent mieux.

Dans un entretien accordé à Libération, le secrétaire général des Républicains Aurélien Pradié, qui se réclame -comme tant d’autres- d’une droite « sociale » et « gaulliste » a déclaré qu’il fallait avoir le « courage d’interroger le libéralisme ».

Il explique ainsi :

« La question fondamentale est là : l’idée que l’argent serait la seule échelle de valeur, et que l’État n’a plus aucun rôle à jouer. On a tué l’idée d’État. On a dit qu’il était un problème, on l’a dépouillé et disqualifié. La crise le démontre, par exemple avec la question des masques. »

M. Pradié ajoute ensuite un vibrant hommage à l’État stratège, qui selon lui doit maintenant avoir pour objet supplémentaire la sécurité alimentaire :

« En réinventant l’État, on fixera les secteurs stratégiques de la Nation : l’alimentation, la santé, la sécurité, la défense. Ces secteurs, qu’on a réduits à l’état de squelettes, ne peuvent pas être soumis au marché, ni à une doctrine budgétaire. Dans ces domaines, on ne joue pas aux contrôleurs de gestion : ils sont hors limites et doivent faire l’objet d’une stratégie nationale. Je crois à la planification : c’est un point d’accord avec la pensée communiste, qui l’a d’ailleurs appliquée avec les gaullistes. »

Libéral, mais pour la régulation et contre le « libre-échange effréné »

M. Pradié s’est repris dans un entretien assez confus publié mardi pour Atlantico. Non, il n’est pas antilibéral, même s’il trouve que « le libre-échange effréné, sans aucune régulation, sans aucune limite, n’a pas apporté à l’Homme, depuis de nombreuses années, tous les bénéfices qu’il a pu apporter à l’origine. »

S’ensuit une longue tirade expliquant qu’il cherche à revenir à l’origine du libéralisme, sans doute celui compatible avec le planisme, l’économie administrée et le « gaullisme » publicitaire que tous les caciques de LR cherchent à recaser quand ils s’interrogent sur leur propre identité politique.

Non seulement M. Pradié ne sait pas exactement ce qu’est le libéralisme, qu’il ramène dans un premier temps au règne de l’« argent-roi » (c’est-à-dire l’épouvantail décrit par ses adversaires d’extrême droite et d’extrême gauche), mais l’interprétation qu’il donne de la crise qui se déroule devant nos yeux laisse perplexe même le lecteur le mieux disposé. Dans un pays où la place de l’État est omniprésente et l’empire de la bureaucratie tatillonne, il arrive à trouver les effets du marché excessifs.

Peu importe si la pénurie de masques et de gel hydroalcoolique a été encouragée par les réquisitions et le blocage des prix ou si les atermoiements de l’administration ralentissent aujourd’hui l’adoption des solutions les plus efficaces. Peu importe si notre système de santé nous coûte énormément, pour une efficacité bien moindre que certains de nos partenaires européens.

Un leader de la droite qui veut réguler les prix

Face aux « excès du libéralisme », comme Emmanuel Macron ou François Hollande avant lui, le leader LR réaffirme la nécessité de l’État stratège et la nécessité de sortir certains biens du marché. Nous rappelions récemment que l’État stratège n’a plus beaucoup de sens dans le monde d’aujourd’hui, et que son maintien se faisait surtout au détriment de citoyens français déjà largement sollicités sur le plan fiscal.

Contentons-nous d’observer que si l’État stratège s’occupe de sécurité alimentaire comme il s’est occupé des stocks de masques, alors le bon sens nous commande de la jouer un peu plus modeste. Ajoutons qu’il ne suffit pas de déclarer certains biens « indispensables » ou « hors marché » pour éliminer le phénomène de rareté qui est à l’origine du calcul économique et des variations entre offre et demande.

M. Pradié se souvient avec émotion du planisme économique pratiqué par le gaullisme mais aussi par l’URSS. Notons d’abord que les deux notions ne sont pas semblables. D’un côté, la planification gaulliste se fait au sein d’une économie mixte, à l’époque où la reconstruction du pays se traduit par un taux de croissance très élevé, là où l’Union soviétique organisait l’ensemble de la production à partir de la centralisation politique.

Dans les deux cas, l’efficacité économique d’un tel dispositif est au mieux improbable au pire totalement discréditée depuis au moins la fin des années 1970. Dans le premier cas, la création d’un organe de direction politique de l’économie a-t-il vraiment soutenu la croissance ? N’est-ce pas plutôt l’inverse1 ? La formidable croissance de l’après-guerre n’a-t-elle pas permis la constitution de toute une bureaucratie politique parasitaire qui aujourd’hui pèse désormais comme une chape de plomb sur l’évolution de nos institutions ? La planification en URSS a-t-elle encouragé autre chose que le triomphe de la bureaucratie d’État, le règne du marché noir et la pénurie généralisée ? Même les communistes aujourd’hui n’osent plus se réclamer des plans quinquennaux.

Prise en tenaille entre le national-populisme du RN et le centrisme autoritaire de LREM, la droite ne fait plus seulement dans la surenchère sécuritaire. Désormais, elle se veut plus socialiste que les socialistes, qu’ils soient d’origine ou nationaux. Qui défend encore la liberté dans cette galère ?

  1. Comme le suggèrent Thesmar et Landier dans leur essai Le grand méchant marché ?
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