Ce libéralisme qui a sorti l’Allemagne de la crise

Un entretien avec Patricia Commun, l’auteur de « Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande », paru aux Belles Lettres.

Patricia commun

Le libéralisme allemand, et en particulier l’ordolibéralisme, suscite l’intérêt au sein du débat public français, qui l’associe volontiers à la construction européenne, que ce soit pour l’encenser ou le flétrir. Il reste pourtant peu connu. Contrepoints a donc donné la parole à Patricia Commun, spécialiste reconnue du sujet et auteur de Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande paru aux Belles Lettres le mois dernier. Patricia Commun est professeure d’Études germaniques à l’université de Cergy-Pontoise.

Quel est l’apport allemand au libéralisme ? En quoi l’ordolibéralisme se distingue-t-il du libéralisme de Hayek par exemple ?

L’ordolibéralisme est une forme de libéralisme qui s’est développé en Allemagne, dans les années 1920-40. Il est né en réaction à la remise en question de la science économique et à la critique généralisée du libéralisme laisser-fairiste. L’hystérie anti-capitaliste et anti-libérale générale a nourri le programme du national-socialisme, puis débouché sur la mise en place d’une économie dirigée et d’un protectionnisme radical. La politique économique centralisatrice a inévitablement eu pour corollaire une dérive dictatoriale et la mise en place d’une société autoritaire et inhumaine.

L’un des apports principaux au libéralisme des économistes et juristes ordolibéraux est l’expérience qu’ils ont faite de la dictature, et la leçon déterminante qu’ils en tirent : le lien clairement établi entre dirigisme économique et dictature politique par la voie d’un capitalisme de connivence. Au vu de cette expérience, ils ont gagné et conserveront une grande méfiance vis-à-vis de tout État centralisé et de toute bureaucratie centralisatrice. Les ordolibéraux allemands arrivent ainsi aux mêmes conclusions que Friedrich A. Hayek dans La route de la servitude.

Autre point d’accord avec Hayek : la nécessité d’instaurer un ordre sociétal libéral (le fameux « ordo »), c’est-à-dire un État de droit qui protège la liberté individuelle reposant sur la liberté concurrentielle. Un tel ordre libéral est mis en danger par la dérive inéluctable de l’État-Providence vers l’interventionnisme étatique permanent qui l’amène tôt ou tard sur une pente dictatoriale. Tout comme chez Hayek, l’individu ne doit pas être seul face à l’État, dans une posture de David contre Goliath. Il ne peut se protéger du risque d’oppression étatique mais aussi économique, que s’il est bien intégré dans des relations familiales, sociales, dans une société civile qui s’apparentent à l’« ordre spontané » hayekien. Enfin, la liberté de l’individu face à l’État ne sera réelle que lorsque chacun prendra  sa part de responsabilité sociale et sociétale.

Les ordolibéraux allemands sont assez proches des « néolibéraux » français des années 1930, desquels ils diffèrent cependant sur quelques points essentiels : ainsi, et avant tout, celui de l’interdiction des monopoles. Ils s’en distinguent aussi par leur idée de contrôle juridique de la bonne marche de l’économie de marché, par leur grande méfiance vis-à-vis des individus considérés comme prompts à dériver vers le pouvoir et l’oppression.

Leur pessimisme, quasi-hobbésien, les distingue également de Hayek. Enfin les ordolibéraux croient en une possible moralisation de la vie publique, en un État incarnant l’intérêt général, mais uniquement à condition qu’il soit fédéral et contenu par des contre-pouvoirs régionaux forts et qui se pose ensuite en État arbitre et protecteur de la bonne marche de l’économie concurrentielle. Ces positions les distinguent clairement à la fois de Hayek et de la tradition néolibérale française.

Que ça soit pour l’encenser ou le critiquer, on fait souvent de l’ordolibéralisme une source d’inspiration des institutions européennes. Qu’en est-il ? A-t-il inspiré les Allemands quand il s’est agi de penser l’Europe ?

Les ordolibéraux allemands ont toujours été méfiants vis-à-vis d’une Europe qu’ils ont éprouvée dès l’origine comme trop bureaucratique et centralisatrice. Leurs efforts sont allés vers la mise en place d’une libéralisation des échanges, une limitation du dirigisme bureaucratique et d’un État-providence européen tels que souhaités par les délégations françaises lors de la conception du Traité de Rome. Les ordolibéraux allemands se sont évertués également à convertir leurs homologues européens au bien-fondé d’une orthodoxie budgétaire et d’une législation de protection concurrentielle européenne qui a été confiée à la Commission européenne. Le principe d’une limitation à l’endettement des États édicté dans le Traité de Maastricht, l’objectif  assigné à la Banque Centrale Européenne d’une politique monétaire visant à limiter strictement l’inflation, sont également d’inspiration ordolibérale.

Cependant, à la suite de la crise financière de 2008, la BCE a progressivement abandonné son ancrage ordolibéral, dé-crédibilisant au passage l’objectif de sauvegarder le principe d’orthodoxie budgétaire des États européens. La BCE, tout comme la Fed, s’est lancée à corps perdu dans l’assouplissement quantitatif, le rachat de dettes d’États et plus récemment de dettes d’entreprises, a fixé des taux négatifs qui encouragent la poursuite de la spirale d’endettement des États et ruineront à terme les fonds de pension et donc les épargnants et les retraités, bref est en train d’épuiser toutes les ressources de politique monétaires accommodantes sans pour autant être en mesure de relancer une croissance anémique. Une poignée d’irréductibles ordolibéraux tente régulièrement de déposer des plaintes contre l’assouplissement quantitatif auprès du Tribunal Constitutionnel allemand.

Quel est l’héritage de l’ordolibéralisme dans l’Allemagne (et l’Europe) d’aujourd’hui ?

L’héritage de l’ordolibéralisme est multiple aujourd’hui en Allemagne et en Suisse. C’est tout d’abord un héritage de nature politique et culturelle. La notion d’État fédéral et de contre-pouvoirs régionaux forts dans les Länder allemands (inspirée également par la longue histoire des régions allemandes et des cantons suisses) ; un type de partenariat social qui repose sur l’indépendance des partenaires sociaux par rapport au pouvoir politique, qui partagent une valeur fondamentale commune : la reconnaissance du bien-fondé de l’économie de marché et donc la priorité à la bonne marche de l’économie concurrentielle ; l’idéal d’orthodoxie budgétaire avec la mise en œuvre d’un frein à l’endettement public en Suisse depuis 2003, puis en Allemagne depuis 2016, tout ceci relève de l’héritage ordolibéral, et plus particulièrement de l’action politique d’économistes ordolibéraux actuels.

ordauxlibérauxEnfin la priorisation sur les valeurs d’autonomie individuelle et de responsabilité a ses effets vertueux. Ainsi, par exemple, en Suisse, le rejet récent à une large majorité d’un référendum sur le revenu de base universel s’est fait sur la base d’un refus massif de l’idée d’assistanat inconditionnel généralisé et une culture d’autonomie et de responsabilité individuelle encore prégnante. Le fonds commun entre l’ordolibéralisme allemand et le libéralisme suisse puise ses racines dans une culture libérale protestante.

Le paysage économique allemand, composé à plus de 90% de PME est à l’image de cette économie à taille humaine, à la fois décentralisée et tournée vers les marchés extérieurs, telle que les ordolibéraux l’ont appelée de leurs vœux. Les valeurs qui sous-tendent ce monde très entrepreneurial sont des valeurs prônées par les ordolibéraux : autonomie, responsabilité sociale, goût de la performance et respect de l’entreprise en tant qu’entité communautaire à objectif partagé, tant par ses collaborateurs, ses patrons que par les pouvoirs publics et l’opinion publique en général. Les insultes qui pleuvent régulièrement en France sur les « patrons voyous » sont inimaginables dans une Allemagne qui affiche un grand respect pour le monde de l’entreprise et ses valeurs de performance dans un monde concurrentiel.

En France, c’est l’économiste libéral Jacques Rueff (dont Gérard Minart vient de publier la première biographie) qui incarne le mieux l’héritage ordolibéral dont lui-même se réclamait d’ailleurs ouvertement : « le plan Rueff » appliqué en France à partir de 1958 a ainsi copié avec dix ans de retard en grande partie la politique de Ludwig Erhard : retour à l’équilibre budgétaire, à la liberté des prix qui a permis de juguler l’inflation, investissements favorisés par un encouragement à l’épargne… Les entreprises françaises qui ont regagné alors en compétitivité ont été ainsi en mesure de faire ensuite face à la globalisation. Sans ce retour à la rigueur budgétaire et monétaire, les « 30 Glorieuses » n’auraient jamais vu le jour. Il faut noter enfin que l’œuvre majeure de Jacques Rueff, l’Ordre social, est une copie conforme des idéaux ordolibéraux. La France a donc, elle aussi, sa part de tradition ordolibérale, mais elle est largement ignorée.

Cependant, l’ordolibéralisme, qui a vu son héritage intellectuel perpétué dans le constitutionnalisme d’un James Buchanan, est  aujourd’hui largement contesté sur le plan méthodologique par une majorité d’économistes allemands qui ont rejoint le « mainstream » international économétrique et contestent la validité scientifique d’une méthodologie perçue comme trop globale et universalisante.

La publication de mon livre sur l’histoire des ordolibéraux et le rappel de larges extraits de leurs grands textes traduits en français vise à relancer la discussion sur l’intérêt scientifique et méthodologique de ce type d’économie hétérodoxe libérale. L’ordolibéralisme présente le grand intérêt d’être à la fois une forme d’économie politique, de philosophie économique, de philosophie politique et de philosophie sociale, mais aussi et surtout un libéralisme qui a livré les clefs d’une mise en pratique difficile mais plutôt réussie.

L’ordolibéralisme peut-il aujourd’hui nous offrir un modèle réformiste entre le colbertisme et le libéralisme laissez fairiste plus présent dans le monde anglo-américain ?

L’idée d’une troisième voie ordolibérale idéale replaçant le pays sans trop de douleurs sur la voie du succès économique semble difficilement transposable dans la société française d’aujourd’hui majoritairement rétive au libéralisme, car très mal informée par la presse et par les responsables politiques des réalités du monde extérieur et des contraintes de la compétition mondiale. Comme le raconte mon livre, l’histoire de l’ordolibéralisme allemand recèle un certain nombre de parallèles assez inquiétants avec notre monde d’aujourd’hui. N’oublions pas en effet qu’il a fallu aux Allemands un certain nombre d’épreuves glaçantes avant de revenir tout simplement à la raison économique : une immense récession prolongée, une dictature qui a exterminé ceux qui avaient été désignés comme les boucs émissaires d’un capitalisme financier honni, une guerre mondiale et une occupation militaire maniant une politique dirigiste qui les a conduits au bord de la famine, une dictature collectiviste établie sur une partie de leur territoire (la RDA soviétisée)…

Ce n’est qu’après avoir payé ces lourds tributs de déni des réalités économiques concurrentielles mondiales qu’ils acceptent le retour à un libéralisme concurrentiel (l’ordolibéralisme). Et encore, ce dernier n’a pu se mettre en place que progressivement et contre d’immenses résistances auxquelles se sont constamment heurtés le ministre de l’économie Ludwig Erhard et ses conseillers ordolibéraux.

Ce retour salutaire à une politique économique libérale finalement couronnée de succès n’a pu se faire qu’à la suite d’une restructuration des dettes du pays, d’un assainissement budgétaire et monétaire brutal qui n’a épargné que le capital productif, entériné la ruine complète de tous les épargnants et rentiers. Faudra-t-il repasser par toutes ces terribles phases pour que la France mais aussi l’ensemble des pays gravement endettés reviennent à la raison économique ?

À l’heure où l’endettement mondial des États mais aussi des entreprises atteint des sommets vertigineux qui laissent craindre un effondrement systémique spectaculaire largement plus grave que la dernière crise financière de 2008, les rappels à la raison de l’orthodoxie budgétaire proviennent depuis peu d’une source plutôt inattendue : le Quotidien du Peuple, l’organe du parti communiste chinois, qui  vient en effet de déclarer : « Un haut niveau d’endettement, voilà le pêché originel… Il ne faut pas gonfler la dette pour stimuler la croissance. » Après le capitalisme d’État, la culture ordolibérale serait-elle en train de gagner la Chine ?