Un siècle après, un « bilan positif » pour le socialisme réel ?

Statue communiste à Pyongyang (Crédits : Marcelo Druck, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Le « socialisme réel » aurait un bilan globalement positif selon ses adeptes. Qu’en dit vraiment l’histoire ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

L’ineffable secrétaire général du PCF, le regretté Georges Marchais, avait parlé en son temps de « bilan globalement positif » pour qualifier l’URSS. Et lors d’un récent article que j’ai écrit pour Contrepoints, un commentateur « impartial » a cru devoir rappeler les prétendus aspects positifs du modèle socialiste. Un bilan positif, quelle blague vraiment.

Les mythes ont la vie dure. Et la raison est impuissante contre la croyance. Au XXIe siècle, on répète encore les vieilles fables sur le meilleur système éducatif du monde, la qualité d’un système de santé gratuit, le logement pour tous, la disparition du chômage etc.

Un mensonge répété cent fois ne devient pas une vérité pour autant. Non, l’URSS n’a pas laissé un bilan positif, ni global ni partiel. À moins de considérer qu’il était indispensable de priver des millions d’hommes de leur liberté et de leur vie pour mettre en place un système éducatif inégalitaire et sélectif à l’image d’une société profondément inégalitaire, d’assurer un logement médiocre ou insuffisant aux « travailleurs » bien inférieur à ce qui existait dans « l’enfer capitaliste », de rendre les conditions de travail des ouvriers pires qu’au XIXe siècle, de mal soigner la population, et le reste à l’avenant.

N’importe quel autre système, imparfait certes, mais reposant sur la liberté, aurait abouti, au bout de sept décennies, à de meilleurs résultats dans tous les domaines (ou presque, je mets à part la puissance militaire).

En ce centenaire de la révolution d’Octobre 1917, passons en revue le fameux bilan positif.

Le logement pour tous ?

En effet, ce fut un des aspects les plus saillants du « bilan positif ». L’État n’offrait-il pas un « logement social » pour un loyer dont la modicité n’avait pas d’équivalent au monde comme le notait, non sans admiration, une universitaire française en 1980 ? L’objectif final était bien sûr la « gratuité » totale.

On avait même calculé, scientifiquement cela va sans dire, la surface habitable par tête d’habitant c’est à dire 8,25 m2 ou en volume 25 m3. Il faudra attendre la fin des années 60 pour que cet objectif, somme toute modeste, soit à peu près atteint.

Tous les sans-abris et même ceux qui n’en manquaient pas se virent offrir un séjour vivifiant dans les rudes contrées s’étendant au septentrion et à l’orient du vaste « empire du Bien ». Nous reviendrons sur le Goulag un peu plus loin.

Les autres, ceux qui n’étaient pas logés dans des camps, pouvaient bénéficier de l’appartement collectif, manifestation la plus remarquable d’un « vivre ensemble » poussé à ses limites. Par la magie du socialisme, le logement devenait un lieu public. Travailleurs et intelligentsia vivaient ensemble, ce qui permettait aux premiers de s’éduquer au contact de la seconde.

N’était-ce pas merveilleux de partager cuisine et sanitaires ? De vivre dans le bruit collectif, dans cette douce atmosphère dépourvue de la moindre intimité car on n’y était « jamais seul » ? L’appartement communautaire était encore très présent dans les années 1980.

Et encore aujourd’hui, plus d’un quart de siècle après la disparition de l’URSS, il n’a pas totalement disparu. Un vestige du bilan positif.

L’insoluble problème du logement

Quant aux « appartement autonomes » construits dans l’après stalinisme, ils sont restés insuffisants en nombre et exigus en surface en comparaison des « habitudes occidentales ». Le capitalisme, en effet, entretient de mauvaises habitudes et gaspille l’espace sans tenir compte des normes scientifiques.

Ajoutons que l’État, incapable d’assurer réellement un logement pour tous, a dû tolérer l’existence du logement privé, involontaire hommage du vice à la vertu. En effet, les logements construits par l’État se signalaient, selon les sources soviétiques elles-mêmes, par la médiocrité des matériaux, abîmés parfois dès la livraison, et un équipement des plus sommaires : revêtements de sol rayés, balcons inutilisables, robinets sans eau.

Bref, tous les charmes habituels de l’économie planifiée où le prix apparent, faible, n’est pas le prix réel. Et il n’était pas question pour le citoyen ordinaire de faire appel à des artisans, type peintres, électriciens ou plombiers. Comme on pouvait le lire sous une plume académique soucieuse de litote : « de tels services existent peu en URSS à l’intention du particulier ».

Ajoutons qu’en 1980, après 63 ans de « socialisme réel », des travailleurs se trouvaient sans logement, obligés de sous-louer ou bien de vivre dans des foyers. La majorité des ouvriers des zones minières, comme dans le Kouzbass, vivait encore à la même époque dans des baraki (baraquements).

Aussi, l’État a-t-il toujours compté sur le privé : les ménages finançant eux-mêmes leur maison. Ceux-ci avaient néanmoins du mal à se procurer les matériaux nécessaires à la construction. Pourtant, en dépit des difficultés et d’un coût plus élevé que la location, nombre de Soviétiques, en zone rurale au moins, semblaient préférer cette « anomalie idéologique » qu’était le logement familial.

Le travail pour tous ?

Le « socialisme réel » ignorait, c’est vrai, ce fléau du capitalisme qu’était le chômage. Tout le monde avait un emploi, même forcé. Ainsi, dans les années 30, la majorité des prisonniers du Goulag étaient des personnes ordinaires.

Leur nombre atteignit presque le million en 1935 et les 2 millions en 1941.

Contrairement à certains clichés, le système concentrationnaire a atteint son apogée, non dans les années 30, mais à la fin de l’ère stalinienne entre 1948 et 1952. Il est difficile, on en conviendra, d’établir des statistiques précises. Selon les auteurs, la fourchette oscille entre 4 et 12 millions de personnes.

Nombre de détenus des années 30 avaient vu leur peine prolongée. Après les très fortes mortalités de la période précédente, on était désormais plus soucieux « d’économiser le capital humain ». En effet, le taux de mortalité au Goulag le plus bas, en 1937, était de 31 pour mille, il devait atteindre son sommet en 1942 avec 175 pour mille. Par la suite, la mortalité des détenus fût moins importante.

Si l’on songe au turn-over dû aux libérations, quelque vingt millions de personnes sont peut-être passés, à un moment ou à un autre, dans un camp.

Encore doit-on distinguer entre les camps du Goulag, les « colonies » et  les camps pour les « déportés spéciaux ». Ces derniers comptaient davantage de femmes et d’enfants. Mais qu’ils soient des zeks, des « colons » ou des « déportés spéciaux » assignés à résidence, ils étaient tous des travailleurs captifs.

Alimenter le Goulag en travailleurs

Le passeport intérieur fut introduit le 27 décembre 1932. Pour résider en ville, il fallait disposer d’un passeport. De nombreuses personnes « sans passeport » seront ainsi déportées. On raconte toujours l’histoire du type qui descendit acheter des cigarettes, et ayant oublié son passeport, fut raflé et déporté.

En 1940, par un décret du 26 juin, tout retard supérieur à 20 mn devint passible de 6 mois de travaux ; tout acte d’hooliganisme et vol fut sanctionné de 1 à 3 ans de camp. Ce décret avait sciemment pour but d’alimenter le Goulag en « travailleurs ».

À tous points de vue, l’URSS fut, on le voit, le « paradis des travailleurs ».

Surtout des travailleurs forcés qui étaient employés par millions à la construction des chemins de fer, des routes, dans le bâtiment, les mines, les carrières etc. En réalité, sans le Goulag, l’industrialisation des régions orientale et septentrionale du pays aurait été pratiquement impossible.

Si les capitalistes ont pu rêver de la main d’œuvre gratuite, ce sont les communistes qui l’ont réalisé. Beau bilan positif.

En 1937, la consommation de viande par tête d’habitant en URSS représentait la moitié de la consommation française en 1852 ! Il n’est pas certain qu’il soit si judicieux que cela d’opposer le plein emploi stalinien aux longues files de chômeurs provoquées par la Grande dépression des années 30.

La disparition des criantes inégalités sociales ?

Et ensuite me direz-vous. Après Staline, cela allait mieux non ?

Certes, en dehors du fait que les inégalités salariales étaient plus marquées que dans les pays capitalistes. Que les privilèges (accès au logement, vacances gratuites) étaient distribués de façons tout aussi inégales. Que les salaires ouvriers réels n’ont dépassé le niveau d’avant la révolution que dans les années 1950 ! Selon la fameuse plaisanterie, les uns faisaient semblant de travailler et les autres semblant de les payer.

Il est vrai qu’il est difficile d’obtenir des améliorations quand on est privé du droit de grève.

Sans parler, bien sûr, d’une caste dirigeante qui bénéficiait, relativement à la situation de la population, d’avantages beaucoup plus marqués que les élites des sociétés occidentales.

Mais n’insistons pas. Ces inégalités tellement criantes sont souvent utilisées par les « vrais révolutionnaires » pour nier le caractère socialiste de l’URSS. Comme si le socialisme, justement, ne permettait pas les inégalités les plus injustes puisque ne reposant sur aucun mérite personnel. C’est cela le bilan positif ?

La qualité et la gratuité des soins ?

Dans une économie planifiée, qui structurellement est une économie de pénurie, la « production de santé » n’a jamais un statut prioritaire. En témoignent la faible part des dépenses de santé comme la faiblesse des salaires versés aux personnels médicaux. Entre 1965 et 1986, la part de la santé dans le PIB soviétique est ainsi passée de 6,5 à 4,3 %. Les services médicaux étant théoriquement gratuits, la demande excédait largement l’offre.

Les performances de santé soviétiques ont toujours été plus médiocres que celles des pays occidentaux. La mortalité a même augmenté (7,1 à 10,7) entre 1965 et 1985 tandis que reculait l’espérance de vie à la naissance. La médiocre qualité des soins, la pénurie constante de médicaments expliquent qu’un tiers des maladies en zone urbaine et les deux tiers en zone rurale n’étaient pas signalés aux médecins. Ces écarts très importants entre ville et campagne sont à souligner, tant ils sont en contradiction avec les discours sur la réduction des inégalités. De nombreux centres médicaux n’avaient ni chauffage central ni eau courante. Comme dans tous les secteurs vitaux pour la population soviétique, le marché noir était florissant.

On comprend pourquoi les laudateurs du système de santé socialiste préféraient dénoncer le « caractère intrinsèquement pathogène » du capitalisme.

Néanmoins, c’est en URSS qu’en 1969 une ordonnance déclarait passible d’internement tous les malades mentaux présentant un « danger social » : le port de la barbe et la « recherche obsessionnelle de la vérité » figurant dans la liste des critères. Effectivement, l’URSS vit le doublement du nombre de lits en hôpitaux psychiatriques entre 1962 et 1974. Enfin un secteur qui ne connaissait pas de problème d’équipement. En ce sens, le bilan positif se justifie.

La qualité du système éducatif merveilleusement égalitaire ?

Bien sûr les statistiques sont à première vue impressionnante. La Russie d’avant 1914 était un pays attardé où 70 % de la population ne savait ni lire et écrire. Le système d’éducation gratuit, cela va sans dire, et obligatoire, a permis à tous les habitants du pays de disposer d’un minimum d’éducation.

C’était une nécessité pour former de vrais communistes : « nous devons transformer les enfants car, telle la cire, ils se laissent modeler » affirmait le Congrès des Travailleurs à l’instruction populaire en 1918. Tel a été le fondement du système éducatif soviétique. Instruire pour mieux modeler.

En effet, l’enfant soviétique entrait dans une école unique à 7 ans, et dont il ne sortait qu’à 17 ans. Il y apprenait l’amour de la patrie, l’athéisme et la solidarité internationale prolétarienne. Les enseignants appartenant tous au même syndicat, les plus méritants étant membre du Parti, il n’y avait aucun risque de discours déviant. Vêtu d’un uniforme, chemise et foulard rouge, pantalon et jupe distinguant cependant filles et garçons, le jeune Soviétique prêtait serment comme pionnier. À 14 ans il avait le bonheur d’intégrer les Jeunesses communistes.

Enfin, pour les plus méritants : tout le monde n’avait pas le droit au foulard rouge de pionnier et moins encore à l’entrée dans l’élite du Parti.

Néanmoins, à côté de cette scolarité de 10 ans, il pouvait en subsister de seulement 4 et 7 années. Tous étaient égaux mais certains plus que d’autres. Bilan positif mais pas pour tout le monde.

Le bilan positif : endoctriner et militariser

Mais tout garçon soviétique apprenait aussi à monter et démonter un fusil dans le cadre d’une formation militaire. Les filles recevaient, de leur côté, une formation de secouriste. Le féminisme officiel avait ses limites. L’enseignement de l’histoire fleurait bon le nationalisme mais il n’était aucune discipline littéraire qui n’offrait la possibilité d’enfoncer le clou. L’objectif principal de l’école était d’endoctriner et de militariser la jeunesse soviétique dans un système totalement centralisé et uniforme.

Si les années 20 avaient vu une volonté d’adopter des pédagogies innovantes, très vite le système soviétique était revenu aux pratiques les plus traditionnelles. Le par cœur occupait une place prépondérante, l’esprit critique n’étant pas de mise. Disons, pour simplifier, que le niveau en mathématiques et en chimie était bien meilleur qu’en histoire ou en philosophie.

Un système éducatif sélectif et inégalitaire dans le supérieur

En 1958 Khrouchtchev avait tenté une réforme du système éducatif dans un esprit proche de la « révolution culturelle chinoise ». Il s’agissait de favoriser l’union entre l’école et la vie. Les écoliers étaient obligés à la fin de leur cursus de travailler pendant trois ans dans les usines ou l’agriculture. Les universités devaient inversement s’ouvrir aux « travailleurs ». Ce fut un fiasco total. Les privilégiés du système s’inquiétaient pour leurs enfants, les autres voyaient le mérite dénigré au profit de « l’ouvriérisme ».

Mais au-delà, le système universitaire restait profondément inégalitaire et sélectif. Il y avait des établissements d’excellence et des établissements de masse. L’immense majorité des universités et instituts d’enseignement supérieurs (VUZ) délivraient un enseignement de médiocre qualité. À la fin de l’URSS seuls 70 établissements d’enseignements supérieurs (sur 500 environ) dispensaient un enseignement de niveau international. L’accès à ces établissements se faisait par concours d’entrée, évidemment. Mais le manque de place obligeait de toute façon à refuser beaucoup de candidats.

Le gaspillage des talents

Néanmoins, il y eut dans la dernière période de l’histoire soviétique de plus en plus de personnes bien formées. Elles ne trouvaient pas, pour autant, un emploi correspondant à leurs compétences. Ainsi le manque de techniciens et de personnel auxiliaire favorisait la sous-utilisation des ingénieurs et scientifiques qui perdaient leur temps dans des tâches sous-qualifiées. Inversement, des médiocrités appartenant à l’élite du Parti occupaient des postes de responsabilité où elles démontraient avant tout leur incompétence.

L’État, une fois de plus, imposait ses priorités : former des ingénieurs et des chercheurs pour le secteur de la Défense et de la recherche spatiale. Le système étant totalement étatisé, les diplômés des VUZ étaient affectés d’autorité dans les entreprises correspondant à leur formation, le lieu de travail leur étant imposé les trois premières années.

La pression idéologique à l’époque de Staline avait eu, par ailleurs, des conséquences catastrophiques dans le domaine des sciences naturelles, d’où le retard pris et jamais comblé dans les biotechnologies et les communications.

Les incontestables réussites du « socialisme réel »

Mais enfin, foin de dénigrement systématique, le « socialisme réel » n’a-t-il pas connu d’incontestables succès ?

Il faut être juste. L’URSS a su réussir dans certains domaines bien spécifiques.

Pour tout ce qui concerne la puissance de l’État et non le bien-être des individus, ce fut un bilan positif.

Par exemple, les seuls médicaments qui intéressaient l’État étaient ceux qui permettaient d’accroître, disons sensiblement, les performances des athlètes.

De même un des meilleurs produits d’exportation soviétique fut la kalashnikov. L’URSS n’était-elle pas l’infatigable propagandiste de la paix dans le monde ?

Et les Soviétiques furent les premiers à envoyer un bout de ferraille puis un homme dans l’espace, battant et humiliant les Américains.

Bon, reconnaissons-le en toute « impartialité », le meldonium, le spoutnik et l’AK47 furent d’indéniables succès du « socialisme réel ».

Le communisme reste toujours à l’horizon

Faut-il s’en étonner ? Seul le marché est intéressé à satisfaire les désirs individuels. En supprimant le marché, l’économie socialiste mettait en avant les seuls besoins définis par les gouvernants.

Par charité, je n’insisterai pas sur le désastreux bilan écologique de sept décennies de socialisme. Il est difficile de considérer la pollution en URSS comme la conséquence du méchant capitalisme et de l’obsession du profit de la part des entreprises privées. Visiblement, l’État, laissé libre d’agir à sa guise, pollue bien davantage que les méchantes firmes privées.

Il restera bien sûr toujours la possibilité de tordre le sens des mots. De rebaptiser le socialisme sous le nom de « capitalisme d’État » parce que sa réalité sordide ne correspond pas à la merveilleuse licorne rêvée. Comme chacun sait, tout ce qui ne va pas dans ce monde ne peut être que du capitalisme d’État ou d’ailleurs.

Mais bon, on ne convainc jamais quelqu’un qui est de mauvaise foi.

Et puis le communisme, par définition, reste toujours pour certains à l’horizon : l’horizon, cette fameuse ligne qui s’éloigne à mesure que l’on s’en approche.