Écologie : journalistes contre scientifiques ?

Glyphosate, OGM, etc : quelle crédibilité accorder aux différents acteurs en présence dans le débat public ?

Par Hadrien Gournay.

La question de la toxicité des produits chimiques pour les hommes est une des principales controverses écologiques.

La méthode classique pour se forger une opinion exige de prendre connaissance des arguments présentés par les uns et les autres et surtout la lecture de la littérature scientifique. Il reste que la tâche est, sinon impossible, particulièrement ardue, pour qui n’a pas suivi de cursus scientifique. Dans l’ordre des priorités de la vie, vaudrait-elle-même le temps que l’on déciderait d’y consacrer ?

Cependant, peut-être existe-t-il, pour pallier ces difficultés, des moyens de distinguer le probable et l’improbable à partir de considérations à la portée de chacun ? Tentons de les trouver.

Dans le cas de la toxicité des produits de synthèse ou des organismes génétiquement modifiés, nous nous trouvons assez souvent face à des polémiques où les camps en présence sont ainsi composés :

– des associations écologistes alertant l’opinion sur la toxicité supposée des produits,
– des journalistes relayant les craintes écologistes par des articles et reportages,
– des études scientifiques concluant à l’innocuité du produit en question,
– des industriels en niant la toxicité,

Nous devons examiner la crédibilité des différents acteurs au regard de leurs motivations d’une part et de leur discours d’autre part.

Crédibilité des acteurs au regard de leurs motivations

Pour mieux cerner le problème, commençons par un point de méthode.

Vous êtes parvenu par vos propres lumières à la conclusion qu’une proposition donnée avait 70 % de chances d’être vraie. Une personne que vous savez à la fois malhonnête et intéressée par le fait que vous croyiez la proposition vraie, vient auprès de vous pour en soutenir la véracité. À combien estimez-vous les chances que la proposition soit vraie désormais ?

Elles sont toujours de 70 %. La personne intéressée et malhonnête dira que la proposition est vraie qu’elle le soit ou non et elle n’a pas le pouvoir de rendre fausse une proposition vraie. Les probabilités ne sont pas modifiées par son intervention.

Ce serait trop dire cependant que la connaissance de la malhonnêteté d’une personne est sans effet sur les chances que la proposition soit vraie ou non. En effet, si vous aviez su la personne en question désintéressée, honnête et compétente, vous auriez conclu que les chances de la véracité de la proposition avaient augmenté.

Pour revenir à la question qui nous occupe, écologistes et productivistes ont des présupposés très différents concernant les acteurs en présence.

Aux yeux des écologistes, les industriels mentent, les scientifiques sont vendus, les associations écologistes, soutenues par les journalistes, sont les combattants de la vérité. Parfois, les intérêts industriels sont presque présentés comme preuve de la fausseté de leur position, présomption dont nous avons souligné le caractère erroné plus haut.

Pour ma part, je n’accorderai pas non plus facilement ma confiance aux industriels, parfois aveugles, souvent cyniques face aux méfaits de leurs produits. En revanche, journalistes et écologistes me font l’effet d’une pendule arrêtée donnant l’heure exacte une fois toutes les douze heures. Ce n’est pas nécessairement la bonne foi de ces acteurs qui est en cause mais leurs passions, leurs croyances et leur idéologie. Au regard de la méthode élaborée plus haut, les positions des uns et des autres ne sont pas conclusives. Finalement, les scientifiques, plus compétents et dont l’honnêteté de la majorité est difficile à soupçonner forment la source la plus fiable.

La principale différence entre l’approche écologiste et la mienne concerne les causes de la fausseté d’un discours public. Pour un écologiste, les faux discours ont pour origine un intérêt personnel et témoignent d’une volonté de manipuler. La question primordiale est celle de l’honnêteté. J’admets pour ma part que la franche malhonnêteté et la corruption existent mais elles sont moins fréquentes que l’aveuglement. Dès lors, c’est la compétence qui l’emporte.

Pour nécessaire qu’il soit, cet examen de la crédibilité des uns et des autres reste superficiel. Dans l’exemple introductif, nous évoquions la possibilité de déterminer par vos propres lumières la probabilité qu’une proposition soit vraie. Cela est-il possible, sans entrer dans les détails de la science, pour les questions toxicologiques ?

Crédibilité des arguments de fond

Pour présumer la nocivité des molécules de synthèse, les écologistes s’appuient sur la préférence pour ce qui est naturel. Ce qui est naturel est sain, ce qui est artificiel est dangereux pour la santé. Selon une argumentation plus élaborée, l’Homme, produit de la sélection naturelle, est adapté à l’environnement qui l’a vu naître et non aux nouvelles molécules issues de la chimie industrielle.

Pourtant cette règle connait autant d’exceptions que de confirmations. Le mercure, la toxine botulique ou l’amanite phalloïde sont aussi naturels que des agents infectieux tels que la peste et le choléra mais à tel point toxiques qu’il serait bien téméraire de supposer, même sous la forme d’une simple présomption, que le naturel présente moins de danger que l’artificiel.

Que dit-on de l’autre côté ?

D’une certaine manière on admet la thèse écologiste selon laquelle n’importe quel produit chimique de synthèse est toxique. En effet, le principe de la toxicologie selon lequel la dose fait le poison implique que n’importe quel produit peut le devenir si la quantité ingérée est suffisante. Cela peut s’appliquer à l’eau ou à l’oxygène. À l’inverse, en dessous d’une certaine dose, les substances les plus dangereuses deviennent inoffensives. Toute la question est de savoir non pas si le produit est en lui-même toxique mais s’il l’est aux quantités auxquelles nous sommes soumis.

Ce fondement de la toxicologie semble difficilement contestable. Avez-vous été ivre en buvant une goutte de vin ? Que les effets d’un produit diminuent avec les quantités administrées est conforme au bon sens. Finalement, c’est peut-être le caractère intuitif du principe qui légitimerait les critiques à son encontre. Son adoption relève peut-être davantage de cette intuition que d’observations sans préjugés ?

Toutefois, même si c’était le cas, les expériences menées en présupposant sa validité auraient montré sa fausseté. Bien au contraire, elles en ont confirmé le bien-fondé. On serait même tenté en allant plus loin d’ajouter à l’idée que la nocivité augmente avec la dose la remarque « plus que proportionnellement ». Cependant, une telle règle est loin d’être établie pour tous les produits.

L’adage « la dose fait le poison » ne serait pas valable pour un produit dont une unique molécule serait mortelle. Or, nul n’a jamais observé une telle molécule. Elle ne porterait d’ailleurs atteinte à l’adage que dans un cas spécifique.

Beaucoup d’écologistes présentent la question de façon binaire. Une molécule est toxique ou elle ne l’est pas. Si elle l’est, comme tous les produits de synthèse, elle présente nécessairement des dangers pour la population. De ce fait, les écologistes ont recours à plusieurs stratégies concernant le lien entre dose et poison. Certains éludent simplement le problème. D’autres nient la validité de ce principe. D’autres encore l’admettent en affirmant qu’il est respecté pour l’affaire en question. Parfois accompagnée de la suggestion que les scientifiques mentent, la dernière stratégie, quoique plus crédible scientifiquement, présente vis-à-vis du grand public un défaut fondamental. Le principe de la toxicologie une fois admis, il n’existe plus d’évidence pour la dangerosité de tel ou tel produit.

Pour terminer présentons brièvement deux exemples de la crédibilité du discours journalistique au sujet du glyphosate.

Deux exemples concernant le glyphosate

Première vidéo

Dans cette petite vidéo du journal Le Parisien, les journalistes d’Envoyé spécial résument leur documentaire sur le glyphosate :

La partie de l’interview qui nous intéresse est relative à la question de la dangerosité du glyphosate. Nous nous permettons de la retranscrire en entier :

« en gros aujourd’hui, on a une agence qui s’appelle le CIRC et qui dépend de l’OMS qui a classé le glyphosate comme cancérogène probable. Il n’y a pas de consensus scientifique même si le CIRC est un organisme reconnu. On a encore beaucoup d’agence sanitaire et notamment l’agence réglementaire européenne qui estiment que le glyphosate est non cancérogène. »

Jusqu’ici rien à redire…

« Et ce que l’on démontre dans cette enquête et ce qui est très clair dans les documents internes de Monsanto, qu’il s’agisse de mails, de SMS ou de rapports internes est que ce doute…, ce brouillage de la science est une stratégie qui est pensée et organisée par Monsanto. »

Cette deuxième phrase est stupéfiante.

Elle a deux implications principales relatives au rapport de force scientifique d’une part et au lien des agences concluant à l’innocuité du glyphosate avec Monsanto de l’autre.

Le journaliste suggère qu’il y aurait une majorité d’agences soutenant sans équivoque le caractère cancérogène du glyphosate et un plus petit nombre d’agences aux ordres de Monsanto instillant le doute. Or juste avant, le journaliste avait dit le contraire. Une seule agence, le CIRC qualifie le glyphosate de cancérogène probable, terme associé au doute. Les autres agences concluent que le glyphosate n’est pas cancérogène.

Autrement dit, sans l’avis du CIRC, il y aurait un consensus scientifique pour affirmer que le glyphosate n’est pas cancérogène. En ce sens, l’instillation du doute provient du CIRC.

Par ailleurs, on voit mal comment cette phrase pourrait recevoir une autre interprétation qu’une corruption des agences pro-glyphosates par Monsanto…

« On a un règlement européen qui depuis 2009 indique que tous les pesticides considérés comme cancérogène probable doivent être interdits à la vente. Peu importe les doses, peu importe les précautions et la manière dont on l’utilise. Aujourd’hui le glyphosate est considéré comme cancérogène probable par le CIRC qui dépend donc de l’OMS. En revanche, il n’est toujours pas considéré comme cancérogène par les agences réglementaires, les agences sanitaires, qui ne donnent pas un avis scientifique mais un avis réglementaire. Et c’est pourquoi le glyphosate aujourd’hui on en retrouve et il est en vente. Les agriculteurs peuvent continuer à utiliser du glyphosate même si depuis le 1er janvier 2019, c’est interdit pour les particuliers. »

Donc la réglementation européenne prévoit d’interdire tous les pesticides cancérogènes probables (peu importe les doses). L’adoption d’une telle mesure hors du cas des pesticides donnerait des résultats surprenants. Ainsi, l’interdiction des cancérogènes probables de la liste du CIRC, peu importe leur dose, dangerosité ou intérêt économique nous pousserait à exclure les coiffeurs, la viande rouge, la verrerie d’art et les feux de bois…

Celle des cancérogènes certains nous conduirait à proscrire le tabac et l’alcool (évidemment), la peinture, le ramonage de cheminée, à anéantir l’industrie du caoutchouc et à se passer de chaussures, de meubles, de fonte et d’acier.

Comme on s’en doutait, une très rapide recherche montre que ce compte rendu est très approximatif. L’interdiction des pesticides cancérogènes n’est pas si inconditionnelle.

Plus étonnant encore, la réglementation européenne confierait ce rôle à des agences … qui ne se préoccupent pas de l’état de la science ! Elles jouent à Am stram gram ? En réalité, les agences telles que l’Anses ou l’EPA ont bien des compétences scientifiques.

Deuxième vidéo

Dans la vidéo, en présence d’Élise Lucet, Djamel Debouzze réagit à la détection dans ses urines de traces de glyphosate dans une proportion de 0,9 microgramme par litre. Rappelons les bases. Le poids d’un litre d’urine est proche de un kilo. Le microgramme équivaut à un millionième de gramme. Par conséquent, la proportion du glyphosate dans les urines de Djamel est de un pour un milliard.

S’il ingérait cette quantité quotidiennement pendant soixante-dix ans, il ferait entrer dans son corps 25 000 millionièmes de gramme de glyphosate. Ce quart de dixième de gramme de glyphosate ingéré sur toute une existence pourrait-il lui être fatal ?

Il aurait plus de chances de mourir de rire.

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