Pesticides dans l’assiette ? Poison dans les médias !

À quelques jours de l’ouverture du Salon de l’Agriculture, Générations Futures livre un rapport sur les pesticides qui fait fureur dans le petit milieu médiatique. Pas nécessairement pour de bonnes raisons.

Par André Heitz.

Comme de coutume, l’offensive a été soigneusement préparée. Un nouveau « rapport » de Générations Futures avec une innovation : si vous voulez vous le procurer, il faut donner votre adresse courriel… manière de gonfler le carnet d’adresses et de faire entrer les petits sous de ceux qui se laisseraient séduire (il y a une invitation à adhérer en fin de document) et peut-être aussi de ne pas le transmettre aux mal-pensants et mal-disants (je l’attends toujours…).

La mise en branle des médias… de ce côté, M. François Veillerette, maintenant directeur et porte-parole de GF, est bien pourvu. Avec, évidemment, des éléments de langage ou, plutôt, un texte prémâché.

Panique dans l’assiette : ils se nourrissent de nos peurs

Notre intertitre est le titre d’un excellent ouvrage de M. Gil Rivière-Wekstein (éd. le Publieur). Ils se nourrissent de nos peurs… et nourrissent nos peurs.

Nous avons été submergés ! « Le raisin et le céleri en tête des fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides » titre par exemple Le Monde. Pour Marianne, c’est « Raisins, cerises, céleris… voici les fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides ». Sur la toile, FranceTVInfo met en ligne la séquence du journal de 13 heures du mardi 20 février 2018 en sonnant le tocsin : « Pesticides : une enquête alarmante sur les fruits et légumes ».

20 Minutes fait encore plus fort : « Fruits et légumes contaminés aux pesticides : Comment éviter de s’empoisonner ? »

Un échange de bons procédés avec le biobusiness

Cela tombe bien, à quelques jours de l’ouverture du Salon de l’Agriculture. Mais les manifestations d’agriculteurs risquent de voler quelque peu la vedette aux pesticides pestiférés.

Et cela fait bien les affaires du biobusiness, dont des acteurs majeurs comme Biocoop (un chiffre d’affaires qui tutoie maintenant le milliard d’euros), Bjorg et Bonneterre ou Léa Nature, sont « partenaires » de GF. Partenariat à bénéfices mutuels : GF alimente les peurs alimentaires et la phobie des pesticides, pour le plus grand bien des affaires du biobusiness, qui en retour alimente financièrement le fonds de commerce de GF.

Et GF écrit fièrement, mais avec des prudences sémantiques :

Générations Futures limite autant que possible les financements publics pour ne pas se retrouver dépendant des pouvoirs en place. Ainsi, il nous arrive de percevoir des subventions pour des projets précis de la part du ministère de l’Agriculture, de la santé ou de l’Environnement.

Des subventions ? Par exemple 25.000 euros du ministère Hulot pour la gesticulation annuelle, de fin mars, de la Semaine pour les Alternatives aux Pesticides. À quoi servira l’argent ? Mystère !

Et aussi :

Vos soutiens représentent à eux seuls près de 1/3 des rentrées de l’association.

Faites un petit calcul et vous aurez une idée de ce que représente la dépendance des pouvoirs économiques et des fondations « inspiratrices » d’opinions.

Le grand enfumage

Tout cela pour un « rapport » qui constitue une fois de plus un formidable enfumage.

GF a repris les chiffres des contrôles officiels réalisés dans le cadre d’un programme européen par la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF).

Ces chiffres sont colligés par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA), qui publie annuellement un rapport très détaillée portant sur l’Union Européenne, l’Islande et la Norvège (dernier communiqué de presse et rapport sur les contrôles de 2015).

Mais GF a fait des moyennes sur cinq années (de 2012 à 2016) et tonitrué sur les pourcentages de produits contenant des résidus de pesticides quantifiables et, dans une moindre mesure, sur les dépassements de limite maximale de résidus.

Cela lui a permis de proposer un classement des « plus contaminés » au « moins contaminés » ou, comme l’écrit une Marianne peu inspirée, « par degré de toxicité ». Les raisins seraient ainsi plus « toxiques »  ou « contaminés » que les avocats, parce que 89 % et 23,1 % de ces produits, respectivement, contiennent des résidus de pesticides quantifiables.

C’est une supercherie grossière, à l’instar des dirty dozen de l’Environmental Working Group états-unien. Elle s’accompagne évidemment d’une belle gesticulation : et encore, on ne sait rien sur les résidus supérieurs à la limite de détection…

Mais nous ne saurons rien sur le nombre d’échantillons analysés par la DGCCRF – et donc la robustesse des chiffres. Ni sur la quantité réelle de résidus par rapport aux normes – sachant que la limite de quantification peut être inférieure de plusieurs ordres de grandeur à la limite maximale de résidus. Ni sur les pesticides en cause.

Ce qui importe, en définitive, c’est le bruit médiatique. Plus c’est simpliste, et accessible à des acteurs de la médiocre médiacratie peu regardants sur l’« information » qu’ils distillent, mieux ça vaut. Alors allons-y : tous contaminés, tous stigmatisés, foi de GF et de ses sponsors…

Des normes administratives hyperprotectrices

En fait, les normes administratives – qui ne sont pas des seuils toxicologiques – sont établies de manière à être hyperprotectrices. En bref, la dose journalière admissible (DJA) est le 1/100e (ou moins) de la plus petite dose qui, dans un test, est en-dessous de celle qui provoque un effet, n’importe lequel, chez des animaux du test.

Les limites maximales de résidus (LMR) sont calculées de telle façon que la très grande majorité de la population ne dépasse jamais la DJA. En outre, lorsqu’une substance n’est pas autorisée en Europe et qu’une demande de fixation de LMR n’a pas été faite par les exportateurs/importateurs, celle-ci est établie au niveau du seuil de détection. Bon nombre de dépassements pour des produits alimentaires importés sont dus à cette situation.

Vous vous faites une ventrée de cerises et craignez un dépassement de DJA ? Vous souffrirez d’indigestion bien avant de risquer votre santé à cause du diméthoate (maintenant interdit)… Et la DJA, c’est la quantité que l’on peut absorber tous les jours, vie entière.

Une mise en perspective minimale

Certains médias ont tout de même pris la peine d’interroger – en plus du militant – des sachants.

Cela donne 10 paragraphes alarmistes dans Le Monde et un paragraphe rassurant (enfin, avec des bémols). Ouf, l’équilibre journalistique a été respecté.

France 2 a, comme d’habitude interviewé des gens dans la rue – c’est important, le micro-trottoir et l’opinion d’illustres inconnus… – et Mme Laurence Plumey, médecin nutritionniste à l’Hôpital Antoine-Béclère (Hauts-de-Seine) :

Pas de panique. On ne s’empoisonne pas en mangeant des fruits et légumes…

Mais l’articulet qui accompagne la vidéo sur la toile ne s’y réfère pas. Ouf, la ligne éditoriale est respectée.

Touche pas à mon bio !

On peut s’inquiéter ou s’exciter à la lecture de ce « rapport » ou des paraphrases médiatiques.

On peut aussi s’informer sur la situation réelle par les rapports de l’EFSA. Ces rapports devraient pourtant être connus des journalistes qui sont dotés d’un peu de mémoire : l’indigent Cash Investigation de février 2016 intitulé : « Produits chimiques : nos enfants en danger » n’avait-il pas versé dans la désinformation grossière en exploitant le titre, certes maladroit, du communiqué de presse de l’EFSA sur son rapport de 2015, « Plus de 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales » ? Cela avait du reste donné lieu à quelques articles musclés (exemple).

Il se trouve que les chiffres de l’EFSA – pour les quantifications et les dépassements – sont assez similaires à ceux produits par GF. Ce n’est pas surprenant : la France est à l’image de l’Europe et inversement.

L’EFSA a écrit dans son dernier communiqué de presse – intitulé, rappelons-le : « Résidus de pesticides dans les aliments : le risque pour les consommateurs reste faible » :

97,2 % des échantillons analysés se situent dans les limites permises par la législation de l’UE. 53,3 % des échantillons testés étaient exempts de résidus quantifiables tandis que 43,9 % contenaient des résidus ne dépassant pas les limites légales. […]

L’EFSA a également procédé à l’évaluation des risques associés à l’alimentation sur la base de l’EUCP. L’Autorité a conclu que le risque pour les consommateurs était faible, tant pour l’exposition à court terme (aigüe) qu’à long terme (chronique).

Ainsi donc, des chiffres grandement similaires – avec, dans le cas de l’EFSA, une énorme quantité d’informations supplémentaires ainsi que des analyses spécifiques – aboutissent à des conclusions différentes.

En fait, dans le cas de GF, la conclusion a manifestement été préprogrammée…

Car il est une autre information donnée par l’EFSA :

99,3 % des aliments bio étaient exempts de résidus ou présentaient des taux se situant dans les limites légales.

C’est mince. Il faut donc consulter le rapport détaillé pour apprendre que 13,5 % des échantillons présentaient des résidus de pesticides quantifiables (rappel : 43,9 % en conventionnel). Pour les dépassements, c’est 0,7 % en bio (2,8% en conventionnel). Encore faut-il savoir que beaucoup de pesticides autorisés en bio ne sont pas recherchés dans les analyses.

Ainsi, en payant beaucoup plus cher du bio – dont aucune étude sérieuse n’a montré une supériorité sanitaire – on divise par 3 ou 4 son « risque » – sans conséquences pour la santé – de trouver des résidus dans ses fruits et légumes. Dans certains cas, on augmente considérablement celui d’y trouver des mycotoxines, très dangereuses, ou encore du datura.

Mais l’important est ailleurs : GF s’est bien gardé de présenter les chiffres du bio en France… On ne va tout de même pas dire aux Français que le bio utilise aussi des pesticides et qu’on en trouve des résidus dans ses produits…

Mais que font nos autorités ?

Le Collectif Sauvons les Fruits et Légumes de France a fustigé le « rapport » et notamment écrit :

La présence de résidus de pesticides n’est pas synonyme de risque et d’impact pour la santé des consommateurs. Les techniques analytiques d’aujourd’hui permettent de quantifier à l’état de traces quasiment tout ce que l’on recherche. Les chiffres relevés par Générations Futures sont d’ailleurs tout à fait rassurants sur la qualité sanitaire des fruits et légumes produits en France.

En Allemagne, l’Institut Fédéral pour l’Évaluation des Risques (BfR) aurait produit une mise au point sans délai.

Et en France ?

L’Union des Industries de la Protection des Plantes interpelle :

Les autorités (l’Anses et les ministères concernés) doivent nous dire si ces chiffres sont préoccupants ou pas.

Les malheureux ! Ils ne savent pas à quoi ils s’exposent ! Mme Brune Poirson, secrétaire d’État auprès du ministre d’État, ministre de la Transition Écologique et Solidaire, a gazouillé :

Le rapport rendu par @genefutures sur les #pesticides met bien en évidence l’urgence de la sortie d’un usage non maîtrisé des produits phytos comme le #glyphosate. Le plan de sortie en concertation sera publié fin mars. Ces questions sont une priorité pour le @gouvernementFR

Décidément, elle n’en rate pas une !