Le glyphosate « probablement cancérogène », selon le CIRC

L’herbicide mis au point par la firme Monsanto a été classé « probablement cancérogène » par le CIRC. Information amplifiée par le cirque propagandiste.

Par Anton Suwalki

Chafer Sentry applying glyphosate to stubbles in North Yorkshire on a sunny December day - Credits  Chafer Machinery
Chafer Sentry applying glyphosate to stubbles in North Yorkshire on a sunny December day – Credits : Chafer Machinery (CC BY 2.0)

 

Le glyphosate « probablement cancérogène »

Dans la revue Lancet Oncology, l’International Agency for Research on Cancer (CIRC en français) annonce avoir statué sur la cancérogénicité de cinq produits utilisés en agriculture, dont le célèbre glyphosate1. Ce dernier ayant été classé par l’agence comme « probablement cancérogène » (catégorie 2A), la nouvelle a immédiatement fait le tour de la presse et de la toile. Si la communication s’est uniquement focalisée sur le glyphosate, ça n’est pas par hasard : le glyphosate est l’herbicide le plus vendu au monde, et surtout, il est associé à un grand nombre de plantes génétiquement modifiées tolérantes à ce produit. Qui plus est, bien que tombé dans le domaine public depuis 15 ans, le glyphosate reste indéfectiblement associé à la firme Monsanto qui l’a mise au point sous le nom de RoundUp. On comprend dès lors que les mouvements anti-OGM s’empressent de relayer la nouvelle… Peu importe la portée réelle de l’évaluation du CIRC.

Pourquoi des divergences entre le CIRC et les agences sanitaires ?

Pour comprendre pourquoi le CIRC a classé le glyphosate comme probablement cancérogène, il faut – pour l’instant – s’en tenir aux quelques 260 mots concernant le produit dans l’article publié dans Lancet Oncology.

La catégorie 2A correspond aux substances pour lesquelles il existe des preuves suffisantes de cancérogénicité en laboratoire, ainsi que des indices de cancérogénicité chez l’homme, sans preuve suffisante.

Jusque là, pas de quoi fouetter un chat. De nombreuses molécules sont classées en catégorie 1 (cancérogène certain) par le CIRC sans que l’on s’en inquiète, au-delà de certaines populations ou professions spécifiquement exposées.

Il convient d’essayer de comprendre pourquoi l’évaluation du CIRC diverge des avis jusque là formulés par les agences sanitaires de nombreux pays. Le court passage consacré au glyphosate dans l’article précité ne référence que quatre études, ce qui est bien peu par rapport à la littérature existante sur le sujet. L’article met en avant des preuves sur les animaux de laboratoire, et des résultats contradictoires concernant l’homme, en particulier le risque accru de lymphome non hodgkinien. Le papier référence une étude de Ros et al. parue en 2003, mais pas une étude ultérieure du même auteur parue en 2005 portant sur plus de 57000 utilisateurs du glyphosate2 : selon celle-ci, l’exposition au glyphosate n’était pas associée avec l’incidence du cancer, toutes catégories confondues. Une seul lien significatif était signalé pour les myélomes multiples, qui représentaient moins de 2% des cancers diagnostiqués.

Selon des commentaires cités dans Nature, « les évaluations du CIRC sont généralement très bonnes, mais les preuves citées [dans le cas du glyphosate] (m’) apparaissent un peu minces ».

Mais la démarche du CIRC est différente de celles des agences sanitaires, ainsi que l’explique ce commentaire paru dans Nature. Le CIRC a ici identifié une source (« probable ») de cancer, mais il ne rentre pas dans ses attributions de quantifier le risque qui lui est associé, compte tenu de l’exposition à cette source, ce qui est du ressort des agences sanitaires.

Comment Le Monde réinterprète la nouvelle

Sous la plume de Stéphane Foucart, Le Monde semble avoir renoncé à traiter de manière sérieuse tout ce qui a trait aux pesticides et autres produits maléfiques inventés par la chimie. Au point de relayer récemment l’étude clownesque de Générations futures sur les résidus de pesticides dans les cheveux de… 28 parisiennes et banlieusardes.

À l’occasion de la communication du CIRC, le journaliste sort la grosse artillerie. À commencer par le titre : « Le désherbant Roundup classé cancérogène ». Le glyphosate devient RoundUp, ce qui permet de susciter le réflexe pavlovien chez le lecteur, RoundUp = Monsanto, et le « probablement cancérogène » devient… cancérogène. Pourquoi s’embarrasser de nuances, quand on sait que bien des lecteurs ne lisent qu’en diagonale et ne retiendront que le message contenu dans le titre ?

Selon l’avis de Foucart : « c’est la troisième substance épinglée, le glyphosate, qui donne son caractère singulièrement explosif à l’avis rendu par le CIRC ». S’il écrit cela, c’est parce qu’il sait parfaitement que l’avis du CIRC va être agité comme un épouvantail par les militants anti-OGM et anti pesticides, lui même s’empressant d’apporter sa contribution à ce phénomène parfaitement prévisible. « Ce n’est donc pas une simple substance chimique dont l’innocuité est mise en cause par le CIRC, mais la pierre angulaire de la stratégie du secteur des biotechnologies. La grande majorité des plantes génétiquement modifiées (PGM) mises en culture dans le monde sont en effet conçues pour pouvoir absorber cet herbicide sans péricliter, permettant ainsi un épandage direct sur les cultures pour désherber les surfaces cultivées. »

Nous sommes d’accord sur ce point : le glyphosate, dont la production n’est plus couverte par un brevet, ne représente en lui-même qu’un enjeu mineur pour les grandes firmes, à commencer par Monsanto qui l’a mis au point. C’est bien son association avec des plantes génétiquement modifiées tolérantes qui en font un produit « stratégique ». Et c’est bien pourquoi ce produit, qui présente un meilleur profil toxicologique que d’autres herbicides, est au cœur des campagnes de dénigrement anti-OGM. L’avis du CIRC est donc du pain béni pour elles.

À toutes fins utiles, Foucart vous indique qui sont les méchants…

C’est aussi du pain béni pour le journaliste qui se risque à prévoir une « carrière » toute tracée pour le glyphosate : « la catégorie 2A , c’est-à-dire « cancérogènes probables », [est le ] dernier échelon (sic) avant la qualification de « cancérogène certain ». » Comme s’il était inéluctable, au « bénéfice de l’ancienneté », que le produit soit « promu » en catégorie 1 !

Les avis du CIRC sont « purement informatifs, [ils] n’ont pas valeur réglementaire », écrit Foucart, avant d’opposer cet organisme aux instances européennes chargées d’évaluer les risques. Nous nous contenterons de rappeler que, pas plus que ceux du CIRC, les avis de l’EFSA ou de tout autre agence sanitaire n’ont de valeur réglementaire. Ce sont des… avis, sur lesquels les gouvernements s’assoient d’ailleurs régulièrement.

Indépendamment de la valeur de l’analyse du CIRC sur le glyphosate, Le Monde rappelle utilement les différences de démarches3 qui pourraient expliquer que cette classification du CIRC n’aient pas ou peu d’influence sur les futurs avis rendus par les agences sanitaires.

Malgré cette mise au point, la grille de lecture habituelle du journaliste reprend vite le dessus : en toute innocence, celui-ci vous aide à vous forger votre opinion. Et les choses sont simples, terriblement simples : d’un côté il y a le CIRC, vertueux et évidemment au-dessus de tout soupçon, de l’autre les agences sanitaires, dont le journaliste tente de discréditer par avance les avis : « Les experts allemands4 et européens ne pourront pas ignorer l’avis des experts du CIRC, pas plus que d’autres travaux récents sur des risques autres que le cancer. Mais l’interdiction du glyphosate, réclamée par plusieurs ONG, n’est pas pour demain. Un vieux routier de l’évaluation des risques en veut pour présage la composition « particulièrement intéressante » du groupe d’experts « Pesticides » de l’agence allemande : le tiers des membres du comité sont directement salariés… par des géants de l’agrochimie ou des biotechnologies ! »

On ne saura pas qui est le « vieux routier de l’évaluation des risques ». On vérifie bien qu’il y a trois salariés « directs » des géants de l’agrochimie ou des biotechnologies dans le panel allemand. Mais les plantes génétiquement modifiées commercialisées par les firmes dont ils sont salariés sont en quasi-totalité des plantes tolérantes à d’autres herbicides que le glyphosate (en particulier le glufosinate dans le cas des plantes développées par Bayer Crop Science). Au-delà de l’insinuation désobligeante pour ces individus comme pour les autres membres de l’institut allemand, on voit mal en quoi il y aurait, dans ce cas précis, un conflit d’intérêt motivant les salariés « directs » des biotechnologies à s’opposer à l’interdiction du glyphosate.

Mais Foucart adopte la même stratégie que les « ONG » qui réclament l’interdiction du glyphosate. Faire peser systématiquement le soupçon sur tous ceux qui pourraient ne pas donner leur caution à l’interdiction d’un produit, qu’aucun élément publié jusqu’à présent ne justifie sur le plan sanitaire.


Sur le web.

  1. « Carcinogenicity of tetrachlorvinphos, parathion, malathion, diazinon, and glyphosate », Lancet Oncol., 2015.
  2.  « Cancer Incidence among Glyphosate-Exposed Pesticide Applicators in the Agricultural Health Study », Environ Health Perspect, 2005 Jan; 113(1): 49–54.
  3.  « Nous ne faisons pas de l’évaluation des risques mais de l’identification des risques, rappelle-t-on au CIRC. Notre avis ne dit pas si la population générale court un risque du fait de telle ou telle substance, cela c’est le travail des agences de sécurité sanitaire. »
  4. La révaluation du glyphosate a été confié à l’institut allemand Bfr.