Port du voile dans l’espace public : pas l’affaire de l’État (comme bien d’autres choses !)

Emmanuel Macron by Global Partnership for Education (CC BY-NC-ND 2.0) — Global Partnership for Education, CC-BY

Le président de la République a récemment déclaré que le port du voile dans l’espace public n’était pas son affaire. Doit-on y voir l’espoir d’un Premier Amendement qui limiterait l’ingérence de l’État ?

Par Olivier Maurice.

La France se dit le pays de la liberté. La France se dit libérale ou tout du moins c’est ce que disent de la France ceux qui dénoncent le libéralisme, tout en se faisant par ailleurs les promoteurs de la liberté.

Étrange paradoxe dans un pays où l’État est partout, s’occupe de tout et est tenu pour responsable du moindre dysfonctionnement, du moindre écueil rencontré dans l’harmonie heureuse et parfaite qui est supposée régner sur la société française.

Cette croyance vient d’un dogme qui unit l’État français, le pays France, la nation française et l’identité française depuis la toute fin du XVIIIe siècle. Il existerait un destin français, et cette aspiration, cet esprit empli de liberté, d’égalité et de fraternité, serait incarné par l’État tout-puissant, défenseur de tout ce qui serait Français. « L’État c’est moi » aurait dit Louis XIV. « La France c’est l’État » répètent en boucle comme pour se convaincre de la vérité de cette utopie les innombrables héritiers et admirateurs de Robespierre qui déclarait le 5 nivôse de l’an II devant la Convention au nom du Comité de Salut Public :

« La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but de son institution. Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République ; celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder. La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis ; la Constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible. »

L’État, la Révolution et la Constitution comme pierres fondatrices de la liberté ?

Quel constat pouvons-nous tirer après deux siècles d’inflation législative, de révolution permanente et de Constitutions successives ? Quel résultat constater après cinq Constitutions, deux empires, une tentative de restauration et une autre de création d’une monarchie constitutionnelle ? Quelle conclusion tirer de ces multiples tentatives pour décréter par la loi et instaurer par l’ordre la liberté nationale ?

Force est de nous rendre à l’évidence d’une tout autre vérité que démontrent deux siècles d’expérimentation de cette liberté jacobine par l’évidence d’un des pays les plus centralisés, les plus étatiques, les plus irrespectueux en termes de liberté publique, économique ou fiscale de tous les pays développés : l’État rien à voir, mais absolument rien à voir, de près ou de loin, avec la liberté.

État et liberté

Par définition, l’État est un maître et la liberté, c’est justement le refus de tout maître à part soi-même.

Qu’il soit un maître librement choisi, légitime, démocratique ou autre ne change absolument rien à sa nature : sa fonction est d’imposer un ordre social aux individus, de faire respecter des normes par l’usage ou par la menace de la violence, par la coercition. Que ces normes soient librement choisies, que la violence soit légale et réglementée et que la coercition soit légitime n’y change absolument rien.

Que la majorité trouve ces normes nécessaires, que les individus les admettent ou non, que ces normes soient justes ou injustes… tout cela relève d’un tout autre débat : celui de la fonction de l’État, du rôle qu’on veut lui donner, de la vision de la société que l’on veut avoir.

Que l’État suive des règles, qu’il exerce ses fonctions dans un cadre légal, qu’il soit soumis à des contrepouvoirs qui le régule… cela relève également d’un autre débat, celui de l’encadrement de l’État, des limites que l’on veut lui fixer et du droit qui lui est associé.

Que l’État exerce un monopole sur la violence et qu’il empêche ainsi l’apparition de multiples petits maîtres qui voudraient tous avoir leur mot à dire sur notre liberté est indéniable. Mais aucun régime, même démocratique, même soumis à l’État de droit, ne peut par son action fournir la liberté aux citoyens. La liberté publique n’existe que dans les domaines où l’État n’agit pas, où l’ordre naturel voit le jour par la libre collaboration et les libres échanges entre individus.

L’État ne sait qu’attribuer des droits et obliger à des devoirs. On a bien trop souvent tendance à confondre l’autorisation (le droit de) ou l’assistance (le droit à) avec des libertés, mais elles n’en sont pas. La liberté provient de l’individu, de sa conscience, de son jugement propre, de son choix. La liberté engage l’individu, met en action sa responsabilité, sa décision.

La seule, l’unique façon dont l’État peut favoriser la liberté, c’est quand il déclare publiquement ses limites, quand il décide de rester étranger à un sujet, de laisser celui-ci à la décision des individus, à l’accord naturel qui résultera des échanges qui pourront avoir lieu.

C’est cette promesse qui est à la base de l’unité d’une nation qui reconnait l’autorité d’un État : il limitera son domaine, ne franchira pas la frontière séparant ordre et tyrannie.

État mêle-tout

Il aura fallu une escalade sur une polémique qui n’aurait jamais dû avoir lieu et dure depuis maintenant bien trop longtemps, il aura fallu un détail d’habillement, pour que l’État, par la voix du président de la République, reconnaisse enfin ce terme du contrat qui unit les citoyens et l’autorité qui les gouverne :

« Le port du voile dans l’espace public n’est pas mon affaire. »

« Ce n’est pas mon affaire ». Ah que cette phrase gagnerait à être généralisée et aurait dû être prononcée bien avant !

Ce n’est pas son affaire… comme ne l’est pas la façon dont les Français s’habillent dans l’espace public. Cela non plus n’est pas l’affaire du gouvernement. Comme pas plus tard que l’été dernier, quand les recommandations canicule élaborées par une tripotée d’experts, d’associations, de ministères ont été largement relayées dans la presse à grands renforts de spots publicitaires dont on a juste quelque souci à se figurer le coût de diffusion pour nous expliquer qu’il fallait porter des t-shirts en coton et à manches courtes par temps chaud…

Comme de définir comment les Français se déplacent… ce n’est pas non plus l’affaire du gouvernement qui fixe les tarifs des transports en commun, planifie quelle ville sera desservie par le train, par une autoroute, par des lignes aériennes !

Comme de définir comment les Français se logent, quelles énergies ils doivent utiliser, quel type de véhicule personnel ils doivent acheter, quel type de chauffage ils doivent utiliser, de quel pays doivent provenir les produits qu’ils achètent…

Comme de décréter ce que les Français doivent manger, ce qu’ils doivent boire… ça non plus ce n’est pas l’affaire du gouvernement quand il nous exhorte à manger cinq fruits et légumes par jour, à ne pas manger trop salé, ni trop sucré, ni trop gras, quand il taxe telle boisson ou tel produit, quand il va même jusqu’à nous expliquer comment il faut faire cuire les frites

Pas non plus son affaire sur la façon dont les Français se soignent, sont éduqués, s’unissent… jusque dans la mort, jusque dans l’héritage que nous laissons derrière nous, l’État nous dicte ce qu’il a déclaré un jour être son affaire et pas la nôtre.

État-nounou

Petite victoire de la liberté ou simple reculade pour tenter de faire taire la colère qui gronde devant son incapacité à éteindre les hurlements des moutons transis d’effrois devant la vision d’un bout de tissu posé sur la tête ? Réelle prise de conscience ou énième déclaration tonitruante d’islamophobie, de peur panique de l’islam, afin de mettre en scène l’empathie de celui qui comprend la lâcheté et la couardise de l’électeur qui se tourne vers l’État-nounou pour se réfugier dans ses jupes ? Liberté ou clientélisme ?

Doit-on voir dans la déclaration du chef de l’État l’esquisse d’une déclaration solennelle qui viendrait un jour figer dans le marbre cette liberté d’opinion que la Constitution américaine, grande inspiratrice des révolutionnaires français, a gravé dans son premier amendement ?

« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

Sage précaution de la part de James Madison, John Adams et Thomas Jefferson pour se protéger des velléités expansionnistes d’un État fédéral tentaculaire. Sage précaution que les jacobins français ont rapidement balayée pour ne pas se retrouver soumis aux puissants contrepouvoirs que sont la liberté d’expression, la liberté d’opinion et la liberté d’association. Pour faire taire, déjà, la peur de la religion.

État partout

Signe prémonitoire d’une liberté à venir ? Qui sait ? Mais ne nous réjouissons pas si vite devant cette minuscule lumière qui brille au bout de ce tunnel de réglementations et de contraintes liberticides et infantilisantes. Emmanuel Macron s’est rapidement empressé de fermer la porte à une possible poussée de fièvre libérale qui viendrait soudainement envahir le pays :

« Le port du voile dans les services publics, à l’école, quand on éduque nos enfants, c’est mon affaire. »

Et comme en France, l’espace public (non seulement l’école, mais aussi l’économie, la santé, les transports, le logement, l’emploi, la culture, la recherche, l’industrie, l’alimentation…) c’est pratiquement intégralement l’affaire des services publics… la liberté restera pour longtemps un joli mot écrit partout pour faire croire à son existence et dont il sera formellement interdit, sous peine de jugement moral immédiat, de douter ou de remettre en question la réalité.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.