La « société de vigilance » de Macron : dénoncez-vous les uns les autres !

Bong 001 by Cilou101 (CC BY 2.0) — Cilou101 , CC-BY

La dénonciation, nouvelle façon de gouverner ?

Par Phoebe Ann Moses.

« La nation tout entière doit se mobiliser et agir face à l’hydre islamiste. »

Ce sont les mots prononcés par Emmanuel Macron ce mardi à l’occasion de l’hommage aux victimes de la Préfecture assassinées par un fonctionnaire radicalisé.

Peu de médias relaient pourtant la suite de la citation :

« Une société de vigilance. Voilà ce qu’il nous revient de bâtir. Savoir repérer au travail, à l’école, les relâchements, les déviations. Cela commence par vous, fonctionnaires, serviteurs de l’État. »

Beau projet de société que celui qui consiste à dresser les citoyens les uns contre les autres dans une conjoncture évidemment très propice. Beau projet de société que celui qui consiste à donner le feu vert pour la dénonciation généralisée.

Et dans la pratique, je dénonce qui ?

Doit-on dénoncer son collègue de travail parce qu’il porte une barbe douteuse ? Signaler au chef d’établissement que tel ou tel élève tient des propos désobligeants envers les femmes ? Envers les Juifs ? Et ensuite ? Va-t-on les envoyer en séminaire de déradicalisation ? Ou tous les mettre en prison pour délit d’opinion ?

La nuit des héros by Christophe Dombres-Domaine public

Quelles suites judiciaires pourra-t-on donner à ce type de délation ? Aucune. Il est impossible de prouver juridiquement la radicalisation sur la base de pratiques qui ne sont pas illégales. Mais cela flattera au moins les bas instincts du bon peuple français, déjà prompt à obéir et qui a su se montrer très performant en matière de dénonciations.

Si dans le contexte actuel, de nombreux Français seront favorables à de telles pratiques, puisque liées aux attentats islamistes, concrètement quel genre de société cela va-t-il donner ? Surveillons-nous les uns les autres. Soyons vigilants. Et puis après ?

Cette expérience a déjà été tentée dans l’Histoire, et pas par les régimes les plus démocratiques de la planète. Les délateurs d’aujourd’hui deviennent souvent les prisonniers de demain. Dénoncez aujourd’hui. Et demain ce sera vous le dénoncé. Car où s’arrêter quand on commence à définir les contours de ce qu’est « un bon citoyen pour la société  » ?

Des années d’inertie, et maintenant la vigilance ?

Pour Le Figaro,

« Il a notamment prôné une « écoute attentive de l’autre » pour « savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, les relâchements, les déviations. Ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les valeurs de la République ». Emmanuel Macron a ainsi proposé d’établir une « société de vigilance », et non du « soupçon qui corrode ». »

C’est méconnaître ou faire semblant de ne pas savoir que les enseignants ont toujours été en première ligne pour constater les effets dévastateurs de la radicalisation chez leurs élèves. Ah, non, pardon, à l’époque, on ne devait pas dire radicalisation. On devait parler de respect de la culture de l’autre.

Les filles des « banlieues » en survêtement-col montant-manches longue, pour ne pas subir les insultes (voire pire) de leurs frères, père, oncles, etc…, on en parle ? Non. C’était « politiquement incorrect ».

Les mosquées salafistes en bas de l’immeuble, on en parle ? « Politiquement incorrect ».

Les problèmes à « dénoncer » sont maintenant tellement nombreux que le gouvernement va crouler sous les dénonciations plus ou moins farfelues. Le feu vert pour la parole ouverte, encouragée, à l’encontre de qui que ce soit, c’est le feu vert pour la guerre civile : les Français comprendront rapidement que l’État qui a lancé cette idée lumineuse de vigilance ne peut pas résoudre quoi que ce soit. Alors les citoyens, débridés, pourront se lancer tout seuls dans la résolution de leurs problèmes. Bravo.

Pourtant l’État se défausse ici sur les individus. À aucun moment Emmanuel Macron n’évoque la responsabilité de l’État qui a failli : dans la sécurité de son peuple (une fonction régalienne qui devrait être prioritaire sur les budgets attribués à la culture, aux syndicats, ou à toute autre organisation aussi inutile que coûteuse), dans le recrutement de ses fonctionnaires, dans l’éducation, et dans le fichage généralisé, qui a été présenté comme la panacée de la sécurité, mais qui n’est même pas utile pour prévenir ni pour surveiller.

C’est l’État le premier fautif

Cela, Macron s’en rend compte. En demandant à chaque Français de  repérer « les déviations », les « petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République », il reconnaît implicitement que l’État n’a pas su le faire. Il est trop tard à présent et redonner ce pouvoir aux Français avec l’aval de l’autorité publique n’est rien de moins que le début d’une catastrophe.

« Je veux vous le dire avec force aujourd’hui, les institutions seules ne suffiront pas, l’administration seule et tous les services de l’État ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste, a lancé le président français. « C’est la nation toute entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir ». »

Il se peut que ce discours d’Emmanuel Macron entraîne une adhésion assez forte pour une surveillance généralisée, encore plus rapprochée. Mais de Staline à Hitler, de Pétain à Mao, tous les gouvernements qui ont aimablement proposé à leur peuple de « veiller les uns sur les autres » ont fini par mettre en place des purges.

L’État aurait dû intervenir au moment où il en était encore temps, au moment où il n’aurait empiété sur aucune liberté individuelle, ni sur aucun droit constitutionnel : simplement en faisant appliquer l’État de droit, partout, pour tous.

C’est parti pour la délation, puisque visiblement, l’État ne peut plus rien pour vous.

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