Libéral conservateur : oxymore ou pléonasme ?

Janus Masks by Nathan (CC BY 2.0)

À quoi correspond ce vocable qui émerge de plus en plus des bouleversements qui agitent la droite française au soir de son désaveu historique lors des dernières élections ?

Par Olivier Maurice.

Bien que le clivage gauche-droite soit un peu passé de mode, celui-ci a laissé de sérieuses habitudes et de nombreux tics de langage. Conservateur a ainsi longtemps été assimilé par la gauche à réactionnaire tout comme libéral a été confondu avec libertaire par la droite.

De nos jours, les oppositions se sont déplacées et le libéral est devenu l’ennemi juré de tout progressiste tout comme le conservateur celui de tout social-démocrate, dessinant ainsi un camp du bien, progressiste et social-démocrate, opposé à un camp du démon, libéral et conservateur et recréant ainsi un clivage gauche-droite. La politique a semble-t-il de fâcheuses habitudes.

L’horrible épouvantail de droite

L’association libéral-conservateur serait donc issue de cette novlangue qui caractérise le camp du bien : un homme de paille, un monstre de Frankenstein habillé des pires ennemis du progrès et de la morale politique : le libéral qui laisse les plus faibles sous le joug du puissant capital et le conservateur qui propage l’obscurantisme intellectuel. L’association des deux résumant le vieux fantasme de l’impérialisme puritain qui a tout au long de la guerre froide déchaîné les diatribes des tribuns rouges, de Staline à Mao en passant par Tito et Castro.

Mais le libéral-conservateur est-il autre chose qu’un adjectif condescendant donné par les descendants des pires tyrans responsables des meurtres de plus de 100 millions de personnes, bouchers aux mains dégoulinantes de sang mais à l’âme animée paraît-il par les plus nobles et les plus louables des intentions ?

On trouve également une autre construction, moins éculée que la précédente pour expliquer ce vocable : le libéral-conservateur serait libéral économiquement et conservateur socialement : pour les libertés économiques et contre les libertés civiles.

Si cette vision oppose d’ailleurs plutôt le libéral-conservateur au social-libéral et en profite pour découper le libéralisme en tranches, elle n’en reste pas néanmoins un autre tour de passe-passe rhétorique : le conservatisme glissant ici d’opposition au progressisme à opposition à la liberté, ce qui revient à considérer que le progressisme serait le champion des libertés civiles, raccourci un peu rapide qu’il serait judicieux d’étayer par autre chose qu’une déclaration d’intention, la mise en place du « progrès social » s’effectuant le plus souvent par l’imposition de lois et une inflation d’impôts, de subventions et de réglementations qui n’ont pas vraiment grand-chose de libéral.

Des libéraux divisés

Même s’ils voudront prétendre l’inverse, il est très difficile pour les libéraux de s’affranchir du clivage gauche-droite. On peut même se poser la question de savoir si c’est vraiment possible et si c’est d’ailleurs quelque chose que les libéraux désirent. Entre ceux qui se réclament ouvertement de droite, ceux se positionnant à gauche et ceux pensant que le libéralisme ne se situe pas sur l’axe gauche-droite mais sur un axe perpendiculaire, on trouve à peu près toutes les positions possibles.

Mais cette discussion ne conduit-elle pas justement à ce que les libéraux détestent avant tout : à une vision idéologique et intellectuelle totalement déconnectée de la réalité ? L’important est-il de savoir si « par principe » le libéral-conservateur existe ou n’existe pas, ou s’agit-il ici de considérer ce qui est issu du marché politique ?

L’époque des appartenances partisanes semble s’éloigner à grand pas. Les électeurs sont de plus en plus versatiles et ressemblent de plus en plus à des consommateurs dans leur attitude face à l’offre politique. Se pourrait-il que le libéral-conservateur soit simplement le nom donné à une offre politique qui émergerait depuis quelques années et qui serait issue de cette dynamique de marché qui semble avoir conquis la vie politique ?

À droite et émergeant

Même si le paysage politique français montre une effrayante uniformité dans le socialisme, le candidat malheureux de la droite à la dernière présidentielle se rapprochait par de nombreux points à ce que l’on identifie dans d’autres pays au vocable de libéral-conservateur. Seraient-ce les premiers signes de l’émergence d’un courant qu’incarnait François Fillon et dont l’abandon par cette même droite au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron aurait pu être une des causes de la monumentale déconfiture que celle-ci a subi aux dernières élections ?

De nombreux libéraux semblent le penser et vont même jusqu’à dire que la droite n’a que peu d’avenir si elle ne tourne pas immédiatement le dos au socialisme.

Que ce soit parce qu’il est l’adversaire construit par la gauche qui voit en lui le dernier rejeton de son ennemi ancestral ou parce qu’il est issu d’une dynamique politique émergente, une chose est certaine : ce courant est définitivement identifié comme étant de droite.

Conservatisme libéral ?

Le libéral-conservateur serait-il donc alors une nouvelle variation du conservatisme qui aurait adopté une partie des thèses libérales ? Une droite qui se serait « anglo-saxonnisée » ? Nombreux sont ceux qui tendent à le penser. Mais si cette offre politique semble assez inédite dans le paysage politique français, c’est loin d’être la première fois que libéralisme et conservatisme se retrouvent ainsi associés.

C’est certes clairement le cas dans les pays anglo-saxons, avec des libéraux comme Milton Friedman ou Ayn Rand ou encore des conservateurs comme Margaret Thatcher, personnalités que la quasi-totalité de la gauche française considère comme de pures et simples réincarnations du Démon. Mais de nombreux penseurs libéraux sont clairement catégorisés à droite et se sont vigoureusement opposés au progressisme, comme Hans-Herman Hoppe qui a à de nombreuses fois déclaré que la vision la plus proche de l’anarcho-capitalisme était le monarchisme.

La diabolisation est d’ailleurs amplifiée par le révisionnisme qui frappe le sujet. Dès lors qu’ils peuvent s’assimiler de près ou de loin au conservatisme, religions, entreprises ou encore régimes politiques sont rapidement rendus responsables des pires totalitarismes, et ce en faisant preuve d’une totale mauvaise foi et en oubliant les abominations qu’ont pu commettre les idéologies progressistes.

On ne compte plus par exemple les fois où l’abolition de l’esclavage aux États-Unis a été mise au crédit des progressistes alors que ses plus fervents partisans en ont été les Quakers que l’on n’hésite pas par ailleurs de qualifier de réactionnaires.

Les ouvriers d’Europe sont persuadés que si la guerre d’indépendance américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes ouvrières. – Lettre de Karl Marx adressée à Abraham Lincoln, 30 décembre 1864.

Temps et individu, valeurs subjectives et objectivisme

Le libéralisme est certes la philosophie de la liberté, mais il est avant tout une conception du temps et de l’individu.

L’individu a conscience de ses actes et des conséquences de ceux-ci. Cette compétence induit toute une série de conséquences : l’individu peut associer une valeur à chacun de ses actes en estimant les conséquences que ceux-ci induiront : est-ce que faire ceci impliquera quelque chose ou non ?

De la même manière qu’il est capable de donner une valeur subjective aux objets en considérant leur utilité ou leur potentiel, il réagira tout aussi subjectivement à la disparition ou à l’altération des choses qui l’entourent : des gens, des animaux, des symboles auxquels il peut porter de la valeur.

Le libéralisme ne définit pas de valeurs universelles, qu’elles soient économiques, morales, sociales ou même éthiques : les valeurs n’ont de sens que par rapport à ce que les individus y mettent. Mais cette vision n’en est pas pour autant relativiste : les valeurs se découvrent, deviennent objectives, quand plusieurs individus s’accordent en toute liberté sur une vision commune, ce qui est d’ailleurs la seule façon d’obtenir un consensus, de ne pas subir l’imposition d’une vérité décrétée.

Libéralisme conservateur ?

Ce mécanisme d’échange et de contrat, qui permet à plusieurs individus de se mettre d’accord, ce processus d’objectivisation, s’appelle le marché et est à la base de toute société libre. Il permet aux individus de découvrir par l’échange la valeur économique des biens et services : le prix qui indique un échange juste, mais également la valeur culturelle et sociale que les individus portent aux diverses normes et convenances qui régissent la vie en communauté.

Agir en fixant arbitrairement les valeurs économiques : réguler les prix, taxer, subventionner, réguler, planifier les productions et les consommations etc… aboutit à créer toutes sortes de dysfonctionnements et à terme l’effondrement de l’économie. Mais de la même manière, décréter de façon autoritaire quelles sont les valeurs sociales et culturelles, quelles sont les normes auxquelles les individus doivent se soumettre n’aboutit qu’à exacerber les conflits que l’on tentera ensuite d’éteindre par une inflation d’interventions et de normes de plus en plus contraignantes.

Il faut laisser du temps au temps et le marché libre, l’échange sans contrainte, est le seul mécanisme qui soit pérenne et équilibré. Ce mécanisme porte à la fois sur l’économie et sur les interactions sociales entre individus.

On peut employer tant d’avis et de raisons que l’on voudra, pour contribuer au salut de son frère ; mais la violence et la contrainte ne doivent jamais être de la partie, et l’autorité n’a point ici de lieu. John Locke – Lettre sur la tolérance, 1689

Le libéralisme est donc fondamentalement conservateur, considérant que l’évolution des choses se doit d’être une évolution naturelle et le fruit des échanges libres et pacifiés entre individus. Le rôle de l’autorité se résumant à sanctionner les comportements qui mettent en péril la paix civile.

Liberté individuelle et droits

L’opposition entre libéral et conservateur vient principalement d’une confusion, ou plutôt d’une divergence de conception de la liberté.

La liberté au sens libéral originel, telle que définie par de nombreux penseurs libéraux classiques est uniquement la liberté individuelle : l’homme a en propriété sa liberté. Dès lors que la liberté ne concerne plus l’individu mais plusieurs individus, il ne s’agit plus à proprement parler de liberté, mais d’une norme sociale : d’un droit ou d’un interdit.

J’appelle intérêts civils, la vie, la liberté, la santé du corps, la possession des biens extérieurs …  – John Locke

Mais cette conception est loin d’être partagée par tout le monde et la liberté est souvent assimilée à une protection donnée par l’État : l’interdiction faite aux uns d’intervenir et d’interférer dans les actes des autres, voire même l’obligation faite à certains de contribuer à la liberté des autres. Cette conception Rousseauiste attribue à l’État le monopole de la liberté, faisant de lui le seul en droit de décider de la liberté légale et de la liberté illégale, ce qui aboutit à une inflation de lois et de règlements, de subventions et de financements et à l’inflation de l’État obèse.

La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à ne pas être soumis à celle d’autrui.  Jean-Jacques Rousseau.

On peut citer de nombreux exemples de ces libertés légales obtenues par la contrainte ou financées par l’impôt : liberté de se déplacer délivrée par les transports gratuits (et donc payés par l’impôt des autres), liberté de commercer obtenue en contrepartie de l’obligation d’opérer la perception de la TVA, liberté d’expression protégée contre les fake news, liberté de calomnier qui consiste simplement à supprimer toutes les voies de recours en cas de conflit, liberté d’éducation gratuite qui déresponsabilise les parents, etc.

Libéral-conservateur contre social-démocrate

Cette conception de la liberté sous tutelle est incarnée par ce courant politique que l’on nomme liberals aux États-Unis (et que la grande majorité de la gauche et de la droite socialiste commence d’ailleurs à appeler également libéral en France) qui considère la liberté non pas comme innée, mais comme acquise par l’aboutissement de luttes sociales et par la seule implication de l’État.

C’est ce clivage qui est en train de mettre en place actuellement : libéral contre liberal, libéral-conservateur contre social-démocrate progressiste, opposant deux conceptions radicalement opposées de la liberté, deux revendications pour mettre en place une société libre par deux moyens différents.

Même si le débat promet d’être virulent, ce déplacement marque une étape majeure dans un pays où la seule option possible a longtemps été de choisir l’exception du socialisme nationaliste et où le seul choix se résumait à d’éviter de fâcher le communisme de l’Est ou à développer la connivence avec le capitalisme de l’Ouest.

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