Comment l’anti-humanisme a conquis la gauche

Women's March on NYC 2019 By: Dimitri Rodriguez - CC BY 2.0

Trop de personnes, la plupart issues de la gauche politique, considèrent que les humains sont comparables à des cellules cancéreuses et souhaitent ardemment la réduction, voire l’extinction de notre espèce.

Par Chelsea Follett.
Un article de Quillette

C’était le 1er mai la fête internationale des travailleurs, un jour férié dont l’origine  est socialiste. Cette fête évoque une époque où la gauche politique était clairement orientée en direction de l’augmentation du bien-être des Hommes. De nos jours, cependant, certains à l’extrême gauche se soucient moins du bien-être des gens que de s’assurer qu’ils ne naissent pas du tout.

Comment ces radicaux en sont-ils venus à soutenir une réduction massive de la population humaine, voire même la disparition de l’humanité ? Qu’il s’agisse d’Alexandria Ocasio-Cortez qui remet en question la moralité de la procréation, un mouvement de grève des naissances qui encourage les gens à renoncer à la parentalité malgré le « chagrin que cela leur cause », ou du commentateur politique Bill Maher qui affirme sans ambages : « Je ne peux imaginer de meilleur cadeau pour notre planète que de produire moins d’humains pour la détruire », la philosophie misanthrope baptisée anti-natalisme devient de plus en plus commune.

La conclusion logique de cette idéologie anti-humaniste est de façon déprimante le Voluntary Human Extinction Movement (Vhemt). Selon son fondateur, l’activiste Les Knight, Vhemt (qu’on doit prononcer comme véhément) prend de l’ampleur. M. Knight a confié au Daily Mail :

Au cours de la dernière année j’ai plus que jamais vu des articles sur des gens qui ont choisi de ne pas avoir d’enfants ou de ne pas en ajouter un de plus à leur famille actuelle. J’ai rassemblé ces histoires et l’année dernière c’était un véritable tsunami, il y a de plus eu des articles sur l’extinction humaine.

Plus de 2000 personnes ont liké la page Facebook de ce mouvement depuis le mois de janvier, et plus impressionnant, de plus en plus de gens suivent les recommandations de ce mouvement, indépendamment du fait d’en faire partie.  Selon les derniers chiffres du Center for Disease Control, le taux de fécondité des États-Unis pour 2017 a atteint son plus bas niveau historique à 1,77 bébé par femme (c’est-à-dire inférieur au taux de remplacement de la population qui est de 2,1 enfants par femme, taux nécessaire pour maintenir la population à son niveau actuel).

Apologie de l’extinction humaine

Parmi de récents exemples de billets soutenant l’idée de l’extinction humaine, mentionnons « The Case for Not Being Born » du New Yorker, « La science prouve que les enfants sont mauvais pour la planète » de NBC News et « La moralité nous suggère d’arrêter de les avoir » ainsi que l’article du New York Times « Faut il voir l’extinction humaine comme une tragédie ? » qui badine sur le sujet en écrivant : « Il se peut donc que l’extinction de l’humanité améliore la situation dans le monde ». Le mois dernier, le magazine progressiste FastCompany a publié une vidéo troublante intitulée « Pourquoi avoir des enfants est la pire chose que vous puissiez faire contre la planète ».

Certains antinatalistes ne se contentent pas de promouvoir la réduction volontaire des taux de natalité et préféreraient accélérer le processus en s’appuyant sur l’intervention gouvernementale. Divers écologistes éminents, du bioéthicien Travis Rieder de l’Université Johns Hopkins au vulgarisateur scientifique et animateur Bill Nye, soutiennent l’introduction de taxes spéciales ou d’autres sanctions imposées par l’État quand on aurait trop d’enfants. En 2015, Sarah Conly, du Bowdoin College, a publié un livre préconisant une politique d’enfant unique, à l’instar de celle que la Chine a abandonnée à la suite de ses conséquences désastreuses, notamment celui des infanticides féminins et d’un ratio déstabilisant de 120 garçons pour 100 filles, ce qui a empêché environ 17 % des jeunes hommes chinois d’avoir une femme. Même après l’effondrement de cette politique barbare , elle soutient que c’était une bonne chose.

L’anti-humanisme moderne est apparu dans les années 1970, sous l’impulsion d’un pessimisme environnemental catastrophiste dirigé par Paul Ehrlich, biologiste à l’Université Stanford (mais dont les antécédents intellectuels remontent à Thomas Malthus au XVIIIe siècle). Ehrlich a publié un essai polémique très influent, The Population Bomb en 1968. Cet essai commençait par les phrases suivantes :

La bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue. Dans les années 70, des centaines de millions de personnes mourront de faim en dépit des programmes d’urgence mis en place.

Grâce à l’ingéniosité humaine qui en l’occurrence a pris la forme de la Révolution verte, cela n’a pas eu lieu. Le défi de nourrir une population croissante a plutôt conduit à l’innovation technologique qui a produit une solution : une productivité agricole plus élevée et une baisse des prix alimentaires.

Prophètes de malheur ?

Loin de conduire à la famine, de plus en plus d’humains échangent des idées et innovent pour faire en sorte que l’offre de nourriture augmente afin de répondre à une demande croissante. Ehrlich a discrètement retiré son pronostic erroné des éditions ultérieures de son essai mais ses idées se sont répandues dans certains courants du mouvement écologiste.

Sans se laisser décourager, Ehrlich et de nombreux prophètes de malheur aux vues similaires continuent de prétendre que la catastrophe est imminente malgré leurs prédictions antérieures qui ne se sont jamais concrétisées. L’an dernier, Ehrlich a comparé la croissance de la population humaine à la propagation du cancer, informant le Guardian :

C’est une quasi-certitude, dans les prochaines décennies, et le risque augmente continuellement à mesure que la croissance perpétuelle de l’entreprise humaine reste le but des systèmes économiques et politiques… Comme je l’ai dit plusieurs fois, la croissance perpétuelle est le credo des cellules cancéreuses.

Dès que l’anti-humanisme a infecté le mouvement écologiste, il s’y est rapidement propagé à travers la gauche politique. Le livre de Robert Zubrin, Les marchands du désespoir, donne un aperçu du renversement par la gauche vis-à-vis de son engagement traditionnel de promotion de la condition humaine, en faveur d’un projet qui considère l’humanité comme une malédication pour la Terre :

Au lieu des Raisins de la colère, ils avaient des éditions de The Population Bomb… Au lieu de Stop the War, leurs badges disaient Arrêtez-vous à deux [enfants] ; au lieu de Pouvoir pour le peuple, leur slogan était Le peuple pollue.

Ces antinatalistes soucieux de l’environnement croient qu’un monde sans humain, ou avec beaucoup moins d’humains, deviendrait éventuellement un paradis débarrassé de la pollution avec des ressources naturelles abondantes. Comme l’a dit le mois dernier un partisan de l’extinction de l’Homme dans une lettre adressée à son journal local : « Dans environ 20 000 ans, une fois que les humains seront éteints, cette magnifique biosphère résistante retournera à son état de perfection ».

Si l’humanité ne parvient pas à réduire sa taille, les partisans de l’extinction craignent une pénurie de ressources et une catastrophe environnementale. Gwynn Mackellen, membre officiel du Vhemt, se demandait dans le Guardian : « Comment quelqu’un pourrait-il produire un nouvel être humain alors que les dégâts des humains sont évidents, je crois, et que la situation s’empire ? ».

Ces supporters de l’extinction  humaine ont cependant mal compris les implications de la croissance démographique sur la planète et ses ressources. Le regretté économiste Julian Simon, de l’Université du Maryland, a démystifié l’idée que la surpopulation serait un problème. Il croyait qu’au contraire, plus de gens dans le monde signifierait plus de gens pour résoudre les problèmes qui se posent, et au final moins de pénuries :

Il n’y a aucune raison physique ou économique pour laquelle l’ingéniosité et l’esprit d’entreprise ne peuvent pas continuer à répondre aux pénuries imminentes et aux problèmes existants avec de nouvelles solutions qui, après une période d’adaptation, nous laisseront dans une meilleure situation qu’avant que le problème ne se soit posé.

Dans son livre de 1981, La ressource ultime, Simon soutient la thèse selon laquelle les humains sont des êtres intelligents, capables d’innover pour éviter les pénuries grâce à une plus grande efficacité, à un approvisionnement accru ou au développement de substituts.

Avec leur potentiel inventif, les humains sont eux-mêmes, selon l’expression de Simon, la ressource ultime. Une population croissante produit davantage d’idées. Et davantage d’idées mène à davantage d’innovations, et celles-ci finissent par améliorer la productivité. Cette productivité accrue se traduit alors par une augmentation des ressources disponibles et une amélioration du niveau de vie.

En 1980, Simon a fait un pari avec Ehrlich : ce dernier devait choisir un panier de matières premières qu’il s’attendait à voir se raréfier dans les années à venir. À la fin d’une période donnée, si le prix corrigé de l’inflation du panier était plus élevé qu’au début de la période, cela indiquerait que ces produits étaient effectivement devenus plus rares et Ehrlich gagnerait le pari ; si le prix était inférieur, cela signifierait que les ressources étaient plutôt devenues plus abondantes, et Simon gagnerait. L’enjeu serait la différence de prix du panier entre le début et la fin de la période considérée. Simon a finalement gagné et Ehrlich lui a envoyé un chèque pour couvrir la différence de prix.

Croissance démographique et croissance des ressources

De nouvelles recherches inspirées par le pari Ehrlich-Simon ont confirmé que contrairement à ce que prétendent les anti-humanistes la croissance démographique va de pair avec une croissance des ressources.

Pensez au temps qu’il faut à un travailleur moyen pour gagner suffisamment d’argent pour acheter un panier de produits communs, le « prix en temps » de ces articles. L’indice d’abondance Simon a révélé qu’entre 1980 et 2017, « le prix en temps de notre panier de 50 produits de base a diminué de 0,934 % à chaque augmentation de 1 % de la population. Cela signifie que chaque être humain supplémentaire né sur notre planète semble rendre les ressources proportionnellement plus abondantes pour le reste de l’humanité. »

Quelques environnementalistes notables reconnaissent le fait que les humains sont capables de créer l’abondance plutôt que la rareté. Les écologistes qui adoptent le point de vue rationnel et techno-optimiste, parfois nommés écologistes éclairés ou éco-modernistes, croient toujours en la capacité de l’humanité à régler les problèmes environnementaux avec de l’innovation et de l’ingéniosité. Par exemple, Steven Pinker, de l’Université Harvard, et Michael Shellenberger, du Breakthrough Institute, soutiennent tous deux que des technologies comme l’énergie nucléaire peuvent réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Et les recherches du professeur Jesse H. Ausubel, professeur de sciences de l’environnement à l’Université Rockefeller, qui a joué un rôle essentiel dans l’organisation de la première conférence mondiale sur le changement climatique à Genève en 1979, ont montré comment le progrès technologique peut permettre à la nature de rebondir, alors même que les ressources alimentaires et autres se sont agrandies.

Malheureusement, les éco-modernistes sont encore une minorité au sein du mouvement écologiste. Trop de personnes, la plupart issues de la gauche politique, sont encore d’accord avec Ehrlich et considèrent que les humains sont comparables à des cellules cancéreuses et souhaitent ardemment la réduction, voire l’extinction de notre espèce. Un tiers des Américains de la génération millenial se disent profondément préoccupés par l’impact environnemental d’avoir des enfants.

Il n’y a pas si longtemps, c’est encore frais dans ma mémoire de millenial, dans un épisode de 2002 de la série politique populaire d’Aaron Sorkin The West Wing, on pouvait encore dire que « la mort est une tragédie », tout en ayant une posture de gauche. Le scénariste tenait pour acquis que, pour la gauche politique, tout le monde était en faveur de l’épanouissement humain. Si seulement c’était encore le cas.

Traduction par Frédéric Prost.

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