Notre monde moderne, égoïste, laisse les gens mourir de faim… Vraiment ?

Alms Bowl by alexmerwin13(CC BY-NC-ND 2.0)

Retour sur une idée reçue concernant la faim dans le monde.

Par Johan Honnet.

Il n’est pas rare, hélas, de voir évoquer, avec les meilleures intentions du monde, telle ou telle région du monde, en utilisant force misérabilisme et appel à l’empathie. Souvent, l’empathie laisse place à la colère, et les coupables sont tout désignés : le capitalisme, l’ultra-libéralisme, Monsanto, ou que sais-je encore.

La famine

Jetons un coup d’œil à un petit graphique. Cela ne peut pas faire de mal.

faim
Victimes de famines, décennie par décennie, de 1860 à 2016

Comme vous pouvez le voir, il y avait pas mal de morts avant les années 1980. Petit retour sur la situation avant les années 1980

Dans les années 1970, de nombreuses famines sévissent en Afrique (Nigeria, Mauritanie, Mali, Tchad, Niger, Burkina Faso, Éthiopie…), et une grosse famine au Cambodge à la suite de l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges (2 millions de morts environ, soit à peu près un tiers de la population, ce qui est assez conséquent…).

Dans les années 1960, le « Grand Bond en Avant » de Mao Zedong, qui dura de 1958 à 1961, aurait causé entre 15 et 35 millions de morts. Pour rattacher cela à la fiction, citons Le Problème à Trois Corps, de Liu Cixin, qui se déroule, en partie, pendant cette période.

Dans les années 1940 existent des famines liées à la Seconde Guerre Mondiale (la famine du Bengale, qui causa de 4 à 5 millions de morts, la famine soviétique de 1946-1947, qui causa plus d’un million de morts, la famine vietnamienne de 1945, qui causa environ un million de morts, et des famines en Grèce, au Rwanda, en Pologne, au Maroc…).

Dans les années 1920 et 1930, un certain nombre de morts sont liées à la révolution bolchévique et ses conséquences. Sans viser l’exhaustivité, une famine en 1921-1922 est à l’origine d’environ 5 millions de morts, puis une nouvelle famine en 1931-1933 en provoque 7 à 10 millions.

Et après les années 80 ?

Il existe encore des famines, mais bien moins meurtrières, et concentrées essentiellement en Afrique (à l’exception notable de la Corée du Nord). Depuis la décennie 2010, la situation du continent africain s’est améliorée en termes de sécurité alimentaire (mais il est à craindre que le conflit au Yémen inaugure une nouvelle famine ; vous me direz que ce n’est pas en Afrique, mais cela reste désolant).

Nous vivons, de fait, une époque d’abondance, et cette abondance concerne de plus en plus de monde.

La sous-nutrition

La sous-nutrition est définie de la façon suivante : un individu est considéré comme étant sous-nourri lorsque son régime alimentaire le conduit à disposer de moins de calories que certains seuils prédéterminés, ces seuils étant fixés en fonction du nombre de calories nécessaires pour pouvoir mener une activité sédentaire.

Ici, nous nous concentrons sur une période plus récente, s’étendant de 1991 à 2016. En l’espace de 25 ans, nous sommes passés de plus d’un milliard de personnes en situation de sous-nutrition à un peu moins de 800 millions, avec un pic en 2016 refaisant passer la barre des 800 millions.

La situation en 2016 est liée à la conjonction tragique de multiples conflits (Syrie, Yémen, État Islamique, Soudan du Sud…) et d’événements climatiques (El Niño) ayant conduit à des sécheresses et des inondations.

Rendez-vous compte : en l’espace d’une génération, deux cents millions de personnes sont sorties d’une situation de sous-nutrition, elles mangent à leur faim.

Quand on se concentre sur les pays en voie de développement, on constate également une nette amélioration. On passe de plus de 30% de la population en situation de sous-nutrition à moins de 15%.

Alors oui, la situation n’est pas parfaite ; 15% de la population des pays en voie de développement souffre encore de la faim, c’est énorme, et insatisfaisant. C’est tout à fait vrai. Mais voilà : en 1970, près du tiers de la population mondiale souffrait de sous-nutrition. Que de chemin parcouru !

Voilà la tendance, décomposée par grandes régions. Je vous laisse étudier la chose, et en tirer vos propres conclusions.

Conclusion

Le monde n’a jamais disposé d’autant de nourriture. Non seulement il n’y a jamais eu autant de nourriture, mais surtout jamais une si faible proportion de la population mondiale n’a eu à souffrir de la faim.

De fait, nous vivons une période où la famine est un danger paraissant de plus en plus abstrait à une part toujours plus importante de la population. Cette baisse tendancielle de la faim est à saluer.

Quant aux causes de cette baisse tendancielle, je vous laisse en débattre. Le point, ici, est bien de pointer l’existence de cette tendance baissière : après tout, il n’est possible de discuter des causes d’un phénomène que si on admet l’existence dudit phénomène.

Une dernière remarque : l’état de nature, qui serait celui que nous devrions ardemment désirer, c’est la famine à intervalles réguliers, ce qui assure un bon contrôle de la démographie, certes.

J’ai l’impression, désagréable, que beaucoup voient les dégâts de l’agriculture moderne, mais oublient les raisons qui y ont mené : sortir de l’état de pénurie, manger à sa faim. Notre génération doit réussir à minimiser les inconvénients, et gérer les conséquences négatives de l’abondance, comme l’obésité…, mais ces réalités-là ne doivent pas nous faire oublier le chemin parcouru.

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