Grand débat : distribution générale de potion magique !

Magic book by Mike Haufe(CC BY-NC 2.0) — Mike Haufe, CC-BY

L’Etat français solidaire et fraternel est un mythe : il ne redistribue absolument pas mais il régente la vie publique.

Par Olivier Maurice.

La philosophie de comptoir, même en version 2.0 ne sauvera pas la France. Elle ne fera que stigmatiser des sujets sensibles, comme la prodigalité supposée de l’État français qui sous couvert de redistribution ne fait surtout que régenter la vie des citoyens.

La France tombe régulièrement dans la marmite de potion magique, cet élixir de jouvence dont elle conserve le secret de fabrication et qui lui permet de sauver le monde de la tyrannie, de la bêtise et des dangers qui le menacent. Cette mixture miraculeuse qui travestit subrepticement la réalité permet de cerner infailliblement LE problème, d’en identifier à coup sur LA cause et de mettre en place LA solution qui permettra de retourner se bercer dans la joie, l’insouciance et l’allégresse.

Ainsi la crise que traverse actuellement notre pays est en passe d’être éradiquée, grâce à un usage subtil de cette spécialité gauloise qui fait miracle depuis des siècles.

Cette subtile recette secrète, à base d’insoumission, d’indignation, de combativité et de créativité, on l’a vue à l’œuvre tant de fois au cours de l’histoire. Comme en 1762 à Fontainebleau, quand la France écrabouillée pendant la guerre de 7 ans a cédé la Louisiane aux Anglais et aux Espagnols, en 1870 à Sedan quand elle a perdu l’Alsace et la Lorraine, en mai 1940 de nouveau dans les Ardennes quand la meilleure armée du monde s’est fait pulvériser en 3 semaines, mais déjà aussi en -52 à Alésia…

Accessoirement, la potion de supériorité franchouillarde permet aussi de se moquer des puissants, des riches et des intelligents, eux qui tout puissants, riches et tout intelligents qu’ils soient n’ont même pas vu LA raison de tous nos problèmes, raison qui parait pourtant si évidente par sa simplicité.

Grand débat : le village gaulois

Le Grand débat ne dérogera pas à cette fumeuse tradition d’énumérer des Yaka Fokon à la chaine.

Cependant, il faut quand même saluer une nette amélioration apportée à la recette. On a en effet officialisé le droit de parler pour ne rien dire (pendant d’ailleurs qu’en même temps on légiférait pour réprimer vigoureusement la liberté de dire n’importe quoi). On a également investi une masse d’argent que l’on n’a pas afin d’industrialiser et d’informatiser la production d’idées géniales et consensuelles qui a lieu habituellement de façon bien plus artisanale entre deux gorgées de boisson anisée au bar du Balto, chez Kevin et Jennifer, les nouveaux propriétaires qui ont repris le bar à Freddy et Corine, qui avaient remplacé Gérard et Lucette.

Bienvenue dans Philosophie de Comptoir 2.0

Soucieux de construire un consensus entre ceux qui ont bloqué des ronds-points pour protester contre la pression fiscale et ceux qui les ont remplacés pour réclamer plus d’impôts, entre ceux qui ont fait un doigt d’honneur aux délires écolo-moralo-taxatoires et ceux qui incendient des boucheries et veulent supprimer la quasi-totalité de la population mondiale pour combattre la surpopulation qui mènera l’humanité à sa perte, entre ceux qui retiennent leur souffle à chaque fois qu’ils remplissent leur réservoir et ceux qui croient dur comme fer qu’il suffit de distribuer des billets pour résoudre la pauvreté dans le monde… on a donc laissé fuiter quelques indications sur les possibles sujets qui permettront de sortir définitivement la France de la crise et la feront revenir à sa place de numéro 1 mondial qui lui revient de droit.

Les premiers retours du Grand débat, savamment distillés dans la presse, font ainsi état de 3 pistes de réflexions, de trois tâtages de terrains rapidement revêtus du costume de plébiscite et qui devraient permettre au gouvernement de savoir où il met les pieds : la reconnaissance du vote blanc, l’initiative citoyenne et la remise à plat des aides sociales.

Trois réformes qui font écho à l’imaginaire populaire et qui vont donc sauver l’État providence et la démocratie en modifiant les règles du jeu qui ont abouti à un PIB annuel de dettes, une croissance en berne, un chômage persistant, une inflation de taxes, un sentiment croissant d’insécurité et de déclassement, une pauvreté résiduelle chronique, un ascenseur social en panne, des quartiers à la dérive, une perte d’identité, un immobilisme chronique, une peur bleue des changements qui s’opèrent dans le monde, des territoires abandonnés, des services publics pitoyables, et bien d’autres choses encore.

Trois idées géniales qui vont sauver la France.

L’initiative citoyenne et le vote blanc

Quoi de mieux pour animer un débat que de discuter sur les règles qui permettent d’organiser celui-ci ? La démocratie Française, une des plus centralisée, verticale et hiérarchisée au monde tente donc de se réinventer en cherchant chez nos voisins la solution miracle.

Il en ressort que la France n’est pas la Suisse, et que les fameuses votations helvétiques s’inscrivent dans une organisation politique que l’on ne peut comparer. Le modèle fédéral, organisé autour du principe de subsidiarité permet aux citoyens de maitriser les décisions qui impactent leur vie au plus près de chez eux, ce qui n’est absolument pas le cas en France où la moindre petite décision doit prendre le train pour Paris, trouver son chemin dans les tracasseries administratives des ministères et espérer retourner de là où elle vient avant d’avoir atteint la date de péremption.

On se demande donc bien à quoi pourra servir d’ajouter un autre circuit centralisateur, encore plus lourd, consistant à déterminer l’intérêt ou non d’une seule et unique question, à obtenir les signatures de caution, à organiser des débats interminables, pour enfin faire voter l’intégralité de la population sur une question qui tient en quelques mots… À part de mettre en lumière l’incongruité des revendications exotiques. Mais il est clair que la France n’a pas attendu le RIC pour pratiquer ce sport national.

En 2018 en Suisse, toutes les initiatives populaires ont été rejetées.

L’initiative citoyenne permet surtout à des petits groupes d’activistes bien organisés de focaliser le débat public sur la dernière lubie à la mode. Histoire de se faire mousser ou de se prendre une veste monumentale (ce qui n’est pas sans intérêt, mais qui ne réduira pas le montant de la dette).

L’accès aux aides sociales

Depuis 1981, depuis la première régularisation massive des clandestins effectuée par le gouvernement Maurois, le sujet de l’accès à la corne d’abondance que seraient les aides sociales n’a fait que s’envenimer. La générosité de l’État providence serait comme un phare dans une nuit d’été qui attirerait « toute la misère du monde » que bien sûr « on ne peut pas accueillir ». Est ensuite venu depuis se greffer sur la question un amalgame assez facile, qui a permis de glisser lentement de « étranger en situation irrégulière » à « resquilleur du système », sous-entendant par là que l’on pouvait étendre les premiers à une catégorie plus large.

La question de la régulation de l’accès aux aides sociales est devenue l’abcès central du débat public qui clive la société française autour de ce choix cornélien : devons-nous, pour sauvegarder le meilleur système de protection sociale que le monde entier nous envie, nous replier (ou pas) sur nous-mêmes et faire (ou pas) le sacrifice de le purger de tous les indus (étrangers et fraudeurs) qui le parasitent, coûtent un « pognon de dingue » et conduisent à une invasion clandestine de plus en plus terrifiante aux dires des divers orateurs politiques toutes couleurs politiques confondues ?

Personne ne s’est jamais vraiment penché sur le nombre de personnes qui finissent par se retrouver dans des bidonvilles aux portes des grandes villes, qui n’ont clairement aucun accès aux fameuses aides sociales qui permettraient de transformer instantanément un miséreux en nabab.  Mais c’est une autre histoire.

Avec 57 % du PIB consacré à la dépense publique, la France a le triste record du pays le plus taxé au monde. De là à en conclure qu’elle serait le pays le plus social, le plus généreux, le plus redistributif, il n’y a qu’un pas si régulièrement franchi qu’il en est devenu un lieu commun : si les prélèvements obligatoires sont si élevés, si l’État Français se serre la ceinture jusqu’à ne plus consacrer qu’une minuscule partie de sa richesse à ses fonction régalienne, si l’État n’a plus les moyens… c’est parce que tout cet argent profite généreusement au peuple français, qu’il aide les nécessiteux qui en ont tant besoin, qu’il sert à réduire la pauvreté et les inégalités et à organiser cette grande fraternité qui fait la fierté et la gloire de notre pays !

Malheureusement, les chiffres racontent une tout autre histoire.

Effectivement, l’État n’a plus les moyens. Les budgets attribués à la police, l’armée et la justice ont fondu comme neige au soleil et dépassent actuellement péniblement un pauvre 3 % du PIB (3,2 %).

3 % du PIB, c’est presque aussi peu que le montant accordé généreusement aux aides sociales (3,7 %).

Mais où va notre argent ?

Car en fait de redistribution, de générosité et de fraternité, l’argent dépensé en RSA, allocations familiales, allocations handicapé, aides aux personnes dépendantes, minima sociaux etc… est presque aussi indigent que celui consacré à l‘unique porte avion, aux quelques Rafale encore en état de voler, et au plein d’essence rationné des 4L de la Gendarmerie.

S’il y a de plus en plus de monde aux distributions des restos du cœur, s’il y a toujours des SDF qui meurent de froid en hiver et de chaud en été, s’il y a de plus en plus de personnes âgées qui se retrouvent abandonnées, ce n’est absolument pas parce que l’on gère mal l’attribution des aides sociales, mais tout simplement parce qu’on y dépense le strict minimum. Ce qui n’empêche pas malgré tout de donner des leçons de générosité au monde entier, comme d’habitude.

Lorsque l’on regarde le budget de l’État, des organismes sociaux et des collectivités locales, on se rend compte que le pognon de dingue ne va pas plus dans les aides sociales qu’il ne va dans les fonctions régaliennes : il va dans les activités économiques que l’État s’est attribuées à force d’inflation démesurée du niveau d’ingérence et du nombre de personnel administratif : le monopole exercé sur les retraites et les frais de santé (24 % du PIB), le subventionnement des activités civiles et économiques : aménagement du territoire, écologie, logement, éducation, sport, culture, économie et emploi (15 % du PIB) et surtout le coût vertigineux de gestion (11 % du PIB), ou plutôt de mauvaise gestion, vu la part incroyable du remboursement de la dette et des engagement financiers divers (7,2 % du PIB) et le montant tout aussi incroyable de cette dette.

Le remboursement de la dette, c’est deux fois le montant des aides sociales.

Le mythe de l’État solidaire et fraternel

L’État français ne redistribue absolument pas : il régente la vie publique.

Il n’octroie pas des aides sociales à tout va, il ne conduit en aucun cas une politique sociale dispendieuse : il oblige les Français à utiliser un système public d’assurance, d’épargne, d’activités monopolistiques et de gestion hyper centralisé gravement déficitaire, mal géré, inefficace et profondément injuste, car obligeant ceux qui ne l’utilisent pas à payer pour les autres.

C’est ce constat flagrant que les premiers Gilets jaunes du 17 novembre avaient dénoncé en bloquant le pays et en demandant ce que l’État faisait avec l’argent des impôts. À cette question, l’État s’est bien gardé de répondre. Depuis, pouvoirs publics, partenaires sociaux et idiots utiles ont habilement manœuvré pour que ceux qui travaillent, paient les impôts, ne reçoivent pas grand-chose et ne peuvent absolument pas se permettre de faire le piquet pendant trois mois sur un rond-point soient remplacés par les habituels révolutionnaires en peau de lapin qui monopolisent la vie politique et protègent férocement leurs privilèges depuis des années.

La distribution de potion magique ne réglera pas le problème : sans un désengagement massif de l’État dans les domaines économiques où il n’a absolument rien à faire, sans tourner le dos à l’idéologie soviétique de l’État partout, la situation ne pourra en aucun cas s’améliorer.