Emmanuel Macron : un quinquennat pour rien ?

Conferencia de Prensa - Presidente Emmanuel Macron - Día 2 By: G20 Argentina - CC BY 2.0

Les dernières ambiguïtés consubstantielles du macronisme viennent de voler en éclats avec la déclaration publique du président de lundi soir.

Par Jean-Philippe Feldman.

D’aucuns pensaient qu’Emmanuel Macron différerait de ses prédécesseurs. Très jeune, élu à l’issue d’une élection présidentielle menée avec force habileté, il a fait apparemment presque un sans faute, tant sur le plan intérieur que sur le plan international, durant un peu plus d’une année. Mais il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne… même pour Jupiter !

L’été 2018 avait été difficile, l’automne est désastreux. La pathétique allocution du chef de l’État le 10 décembre en constitue le point d’orgue. Elle peut être divisée en trois parties. D’abord, un coup de menton à l’encontre des casseurs et autres voyous qui se sont distingués lors des journées des manifestations successives. Toute personne qui connaît le fonctionnement de la justice en France pourra en sourire.

Ensuite, des mesures qui vont dans le sens du « tournant social » réclamé à cors et à cris par des hommes politiques de tous bords et par une bonne partie de la presse. S’y mêlent une revalorisation du SMIC, dont tous les économistes sérieux connaissent le caractère néfaste, une défiscalisation « sarkozienne » des heures supplémentaires, la possibilité d’une prime de fin d’année défiscalisée, l’annulation de l’augmentation de la CSG pour les retraites de moins de 2 000 euros par mois. Enfin, une « concertation » nationale sur les grandes questions et la crise de la représentativité.

Macron a cédé

Autrement dit, le Président a cédé — du moins en apparence — aux manifestations et aux violences en accordant au bon peuple quelques mesurettes sans hauteur de vues. Larmoyant, il est apparu désemparé et incapable de donner la moindre ligne directrice. Malheureusement, il n’y a rien d’étonnant à cela et les ambiguïtés consubstantielles du macronisme viennent de voler en éclats.

Élu à la suite d’un improbable concours de circonstances, Emmanuel Macron n’a entrepris, pas plus que ses prédécesseurs, la moindre grande réforme en une année et demie. Et quand on ne fait rien de grand durant les premiers mois, l’expérience nous amène à penser qu’on ne fait rien du tout sur l’ensemble du quinquennat. Son programme électoral était entouré d’un halo de flou et sa politique du « en même temps » ne s’en est nullement démarquée. Entouré d’hommes politiques aux horizons divers, de la gauche à la droite modérée en passant par le centre, il se trouve tiraillé entre les (nombreux) partisans d’une politique sociale et les (quelques) adeptes d’une politique plus libérale.

De là, des mesures incohérentes : on supprime l’absurde ISF, mais on créé l’IFI… qui pèse essentiellement sur les classes moyennes supérieures et qui constitue une scandaleuse atteinte au droit de propriété. On supprime à terme la taxe d’habitation, qui d’ailleurs n’était que réglée par la moitié des foyers fiscaux, mais les communes en profitent pour surtaxer les résidences secondaires — encore une atteinte au droit de propriété — avec en ligne de mire la taxe foncière.

Le paradoxe des Gilets jaunes

Adepte du « parler vrai », le chef de l’État, il y a quelques jours, brocardait les plaintes de beaucoup de Gilets jaunes qui voulaient moins de taxes et plus de services publics. Il y a plusieurs manières d’interpréter cette phrase. Il est exact que nombre de Gilets jaunes font preuve de schizophrénie : opposés aux taxes dites écologiques, ils réclament, avec une envie tellement hexagonale, plus d’impôts pour les riches (définition pour un Français : celui qui gagne plus que vous…).

En ce sens, le maintien de la suppression de l’ISF constitue un acte de courage de la part du Président, mais on regrette qu’il soit isolé. Cela dit, bien des Français constatent de plus en plus le gouffre qui sépare le montant des prélèvements obligatoires de leur contrepartie en termes de services publics. Qui peut citer un service public dans notre pays qui fonctionne de manière harmonieuse ? Peut-on mettre en exergue une entreprise publique importante en France qui puisse s’enorgueillir d’être au niveau des fleurons que sont par exemple Kering ou LVMH ?

Surtout, les Français quémanderaient moins si on leur donnait moins. Mais c’est le cercle vicieux de notre modèle social que de prendre beaucoup aux uns pour en donner une partie aux autres, si bien que chacun s’accroche aux subventions et aux lambeaux de privilèges qu’il a obtenus. L’allocution du chef de l’État n’est pas de nature à briser la « société bloquée » qu’est la France : en faisant accroire, comme tous ses prédécesseurs, qu’il appartient à l’État de « distribuer du pouvoir d’achat », il avive l’idée d’État-Providence.

« En même temps », Emmanuel Macron passe par pertes et profits les solutions. En 13 minutes d’intervention, il a réussi l’exploit de ne parler qu’une fois, et sybillinement, de la baisse des dépenses publiques, qu’il a été incapable d’orchestrer depuis son entrée en fonction. Le bateau ivre de l’État continue de dériver avec à bord ses records de prélèvements obligatoires, de cotisations sociales, de déficit et de dépenses publiques.

L’inquiétante concertation à venir

La dernière partie du discours présidentiel a traité d’une grande concertation nationale qui ne peut que surprendre et inquiéter. Afin de montrer que Jupiter est proche de son bon peuple, Emmanuel Macron entend — du moins formellement — passer de l’absence centralisée de réformes à un débat associant les Français. Cela démontre d’abord l’absence de principes politiques de la part de nos gouvernants et ensuite la crise de notre démocratie représentative.

En effet, dans tous les régimes démocratiques modernes, le Parlement — et non pas la rue — est le lieu de débats. La fonction législative ayant été phagocytée par la fonction exécutive depuis 1962, aucune opposition forte digne de ce nom ne se trouvant à l’Assemblée, Emmanuel Macron croit bon de court-circuiter la représentation nationale pour en appeler avec plus qu’un zeste de démagogie aux bonnes volontés de la représentation locale, des « citoyens » — dont les idées se valent toutes puisque, comme le relevait brillamment Tocqueville, dans une démocratie, il n’y a plus de « supériorités » — et des « corps intermédiaires ».

Là encore, il se trouve confronté à moult difficultés. L’État-Providence a tué la société civile en France : les associations sont gavées de subventions à tous les niveaux ; la décentralisation est un leurre tant l’unification monarchique a atteint son acmé dans les réalisations révolutionnaire et napoléonienne.

Quant aux syndicats de salariés — dont l’opacité du financement est proverbiale —, ils ne représentent à peu près rien, et malgré tout les gouvernants s’empressent de les consulter (il s’agit même d’une obligation constitutionnelle depuis une réforme désastreuse de Jacques Chirac), alors même qu’il s’agit, au-delà de leur rhétorique, des premiers « enrayeurs » de France.

Pourtant, l’occasion était belle pour Emmanuel Macron de sortir de la crise par le haut, en appelant à une libération des Français — « arrêtez d’emm… les Français » — avec pour contrepartie un devoir de responsabilité sur le mode « plus jamais de subventions, de privilèges et de passe-droits, mais moins d’impôts ». Force est de constater que le courage lui a manqué.