Subventionnez mon association !

J’y ai bien réfléchi et ma décision est prise : moi aussi, je monte mon association Loi 1901. Il est plus que temps pour moi de fédérer les bonnes volontés, de regrouper les motivés sous une même bannière, et puis aussi, ne l’oublions pas, de toucher un bon gros paquet d’argent gratuit des autres. Après tout, il n’y a pas de raisons que ce soient toujours les mêmes qui en profitent.

Et pour que cette opération réussisse à la hauteur de ce que d’autres ont montré possible, il faudra que cette association remplisse les critères habituels qui lui assureront publicité, complaisance des puissants et financements généreux.

Pour commencer, le nom sera choisi avec soin. Il devra déclencher la sympathie sans être trop ostentatoire, ni trop spécifique (ce qui écarte les Associations d’Aide aux Acrobates Anonymes Accidentés Tétraplégiques, par exemple), et permettre ainsi, avec une couverture sémantique large, de multiplier les activités associatives lucratives sans but impliquant directement ou pas le citoyen français. Je propose donc de la nommer « Association du Poing Levé Pour Une Main Tendue », dont l’objet sera l’établissement d’un monde meilleur par une plus grande répartition de toutes les richesses, culturelles, politiques, intellectuelles, mais pas financières parce que cette association, farouchement anti-capitaliste, évidemment prolétarienne et collectiviste, honnira publiquement et comme il se doit les questions d’argent, qui sont sales.

alsb poing levé pour main tendu

Afin de s’assurer à la fois une bonne visibilité médiatique et par voie de conséquence, de bons financements publics, cette association proposera dans son catalogue de services (pour les membres et ceux qui souhaitent le devenir) différents ateliers et autres activités associatives ludiques. Le premier atelier, en importance, sera celui de Formation des Élus Politiques à la Gestion de Collectivités. Grâce à des séances intensives sur une semaine de cours de management, de gestion publique au plus fin, et d’explications détaillées sur la façon dont il faut dépenser les sous du contribuable, l’Association assurera l’apprentissage des cadres de tous les partis, et les conscientisera aux besoins indispensables de formation et donc, de subvention, des associations qui les dispensent. Ici, si vous entendez le bruit d’un tiroir-caisse qui s’ouvre, c’est normal.

moneyPour accompagner ces formations, l’association assurera l’édition annuelle d’un palmarès des élus en fonction de critères subtilement choisis. Ainsi, des classements d’élus les plus vigoureux, à la rhétorique la mieux huilée, les mieux habillés ou les plus en phase avec l’actualité seront proposés tous les ans à la même époque, et permettront de récompenser ceux de nos élus-adhérents qui, ayant participé à nos Formations, les auront correctement mises en pratique avec brio. Moyennant quelques entrées dans la presse, le succès est assuré, et la pompe (entre la formation et le palmarès) sera amorcée. Encore une fois, le petit tintement des pièces qui dégringolent dans le tiroir-caisse n’est pas fortuit.

Une association, ce n’est pas qu’une longue série de formations ardues, et il faut aussi compter avec l’indispensable élévation culturelle de tous les citoyens républicains et surtout festifs. C’est pourquoi l’association proposera des spectacles réguliers, des happenings et des découvertes culturelles permettant par exemple à tous les acteurs de la société civile de s’interroger sur la place des objets d’intromission personnelle dans les théories du genre, dans les inégalités sexuelles et de réfléchir sur la nécessaire prise de conscience de son corps dès le plus jeune âge. Avec ces thèmes, et par le truchement de performances artistiques un tantinet provocantes (pour susciter le débat, n’est-ce pas), on permettra ainsi de s’exprimer bruyamment à toute un catégorie de population, honteusement stigmatisée par un vivrensemble malheureusement pas encore assez abouti. Nul doute, d’ailleurs, que ces catégories discriminées sauront se montrer reconnaissantes envers l’association, soit via les élus qui auront l’oreille attentive à leurs remarques, soit en adhérent directement. Quant au petit bruit métallique, dans le fond, provoqué par de nouvelles pièces dans notre tire-lire associative, il s’ajoute simplement aux précédents tintements. Tout va bien.

tiroir caisse - cc regis corbetL’important, finalement, dans cette opération de création d’association aussi discrètement lucrative qu’elle est modestement sans but, est de conserver une saine distance avec tout ce qui pourrait se rapporter à une concurrence directe contre l’État et ses affidés, ses thuriféraires et ses prosélytes.

En effet, combien d’associations loi 1901, croyant rester dans le cadre de la loi en offrant qui des soirées bingo, qui organisant des cercles de jeux légaux, se sont retrouvées pilonnées par des contrôles divers et variés parce que dans l’histoire, l’État n’y trouvait pas son compte ? Combien d’associations loi 1901, cherchant à réduire le train de vie de l’État, croyant faire œuvre utile en rappelant l’abrogation de certains monopoles, se sont retrouvées inutilement en difficulté alors qu’en allant dans le sens du courant, celui qui amène naturellement l’argent des poches des contribuables vers celles des élus et de leurs associations discrètes, on ne s’en porte que mieux, et pour longtemps ?

Et lorsque l’heure de la retraite a sonné, rien n’empêche de créer une nouvelle association, destinée cette fois à subvenir aux besoins des personnes retraitées à revenus modestes, dont on assurera la délicate survie par l’obtention, auprès d’édiles conscientisés au problème, d’une généreuse subvention de l’un ou l’autre conseil général ou régional, ou d’une dotation bienvenue de l’un des élus qui, un jour, aura lui aussi à se retirer de la vie active.

Vous voyez, créer une association qui équilibre rapidement ses budgets n’est finalement pas très compliqué. Bien sûr, il faut faire quelques concessions au bon goût, ne pas hésiter à ranger au placard, sur les étagères du haut, toute velléité de morale irréprochable, mais une fois ces prérequis correctement remplis, on peut s’assurer une vie fort décente sur ce principe.
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Ce billet a servi de chronique pour les Enquêtes du Contribuable
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