Malbouffe : encore un petit tour de manège de l’anticapitalisme

Le combat des écologistes et de la France Insoumise contre la « malbouffe » ressemble à s’y méprendre à leur bataille contre le glyphosate : aucune base scientifique sérieuse ne permet d’écarter ces produits, mais peu importe.

Par Nathalie MP.

Depuis le temps que le célèbre José Bové nous régale de happenings musclés contre les restaurants McDonald’s (1999) et les OGM de Monsanto (2008), on aurait pu croire que la « malbouffe » était enfin de l’histoire ancienne. Mais pour le député de la France Insoumise Loïc Prud’homme, le contenu de nos assiettes est encore aujourd’hui une attaque caractérisée contre notre santé et les règles les plus élémentaires du savoir-vivre ensemble social et solidaire. Bien décidé à sauver l’humanité des griffes d’industriels ivres de profits, il préconise contraintes et rétorsions dans un rapport parlementaire publié mercredi 26 septembre dernier.

Lors de sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait suscité beaucoup d’espoir chez les anticapitalistes car il avait évoqué la mise en place d’un « prix juste »  pour rétribuer les agriculteurs et les éleveurs, c’est-à-dire une fixation administrativo-idéologique des prix en dehors de toute réalité de marché, et il avait aussi évoqué la possibilité d’une interdiction du glyphosate d’ici trois ans.

Espoirs vite douchés car dans la loi « agriculture et alimentation » qui passe au Sénat actuellement, ce dernier point n’a pas été voté par les députés (heureusement !) et les prix ont été laissés à l’appréciation des parties. Seul petit motif de satisfaction pour nos écologistes de combat, le bio, le local et le végétarien entrent dans les cantines.

L’ « urgence absolue » de la santé publique

Mais tout ceci est très timide. En fait, si vous interrogez Loïc Prud’homme, homme effectivement prudent à l’extrême pour ne pas dire à l’extrême-gauche, la loi alimentation est une « coquille vide » qu’il convient de garnir au plus vite face à « l’urgence absolue » de santé publique que représente l’alimentation actuelle des Français.

Et là, vous allez rire tellement c’est caricatural, consternant et convenu, mais imaginez-vous que parmi toutes ses propositions, il recommande bien évidemment la création d’un énième bidule bureaucratique inutile et coûteux : alors qu’il existe déjà une Direction générale de l’alimentation (DGAL) au sein du ministère de l’Agriculture, on ne saurait se passer dorénavant d’un « Secrétariat général à l’alimentation » dont la mission serait de veiller à l’application des nouvelles normes édictées et de distribuer les claques aux récalcitrants. On sent déjà qu’on digère mieux !

Mais écoutons Loïc Prud’homme faire lui-même la présentation de son rapport qui, après 6 mois de travail et 40 auditions – c’est du sérieux ! – s’attaque principalement aux additifs alimentaires, aux taux de sucre et de sel, aux allégations nutritionnelles véhiculées par la publicité et à la publicité en direction des enfants, avec l’idée d’abandonner le principe de l’engagement volontaire des acteurs pour aller directement à la contrainte (vidéo, 10′ 35″) :

Prenez les additifs. À croire que les 338 autorisés actuellement ont pris rang de créatures étranges et diaboliques qui auraient jeté leur emprise maléfique sur notre alimentation au point qu’il faudrait absolument l’exorciser :

Ça pose un problème parce que c’est une utilisation massive d’additifs, plus de 350 aujourd’hui autorisés, et surtout avec des effets cocktails, puisque plusieurs additifs sont utilisés en même temps, des effets cocktails qui ne sont absolument pas mesurés aujourd’hui.

On nage en plein obscurantisme : Loïc Prud’homme met en cause des « effets cocktails qui ne sont pas mesurés aujourd’hui » mais du haut de cette ignorance qui consiste surtout à agiter des peurs, il n’hésite pas à demander l’interdiction de la plupart d’entre eux pour ne garder que les 48 additifs autorisés en agriculture biologique.

Les additifs du bio dans le collimateur

À vrai dire, même les additifs du bio ne sont pas exempts de tout reproche. Parmi eux, les sels nitrités sont dans le collimateur de Loïc Prud’homme et des écologistes. Très utilisés en charcuterie pour éviter des intoxications alimentaires dangereuses comme le botulisme, la listériose ou la salmonellose, ils sont accusés d’augmenter le risque de cancer colorectal.

L’agence cancer de l’OMS ayant classé en 2015 la charcuterie dans la catégorie des agents « cancérogènes pour l’homme » (groupe 1) comme le tabac, il n’en fallait pas plus pour lancer la chasse aux sels nitrités.

Pourtant, les effets nocifs de l’un et l’autre sont sans comparaison. Le tabac est responsable de 19% des cancers dans le monde (et 86 % des cancers du poumon) tandis que la charcuterie et la viande rouge (classée en catégorie 2A « probablement cancérogène pour l’homme ») comptent pour 3 % des cancers mondiaux (et 21 % des cancers colorectaux). Quant à la charcuterie, elle ne compte que pour 11 % des sels nitrités qui passent par notre organisme.

Dans son avis de classement, l’OMS fait d’ailleurs remarquer que :

Pour un individu, le risque de développer un cancer colorectal en raison de sa consommation de viande transformée reste faible, mais ce risque augmente avec la quantité de viande consommée.

Or les consommations françaises de charcuterie et de viande rouge sont en dessous des seuils recommandés par l’OMS. Elles sont d’ailleurs en baisse depuis plusieurs années, ce qui n’est pas pour faciliter la vie de la filière, des éleveurs aux industriels. Les sommations successives sur les nitrites, le bien-être animal et l’impact environnemental pèsent sur les entreprises charcutières qui sont de plus en plus nombreuses à se trouver en difficulté.

Cela ne les a pas empêché de répondre à la demande sociétale de « naturalité » des produits. Herta et Fleury Michon ont développé des lignes de jambon sans nitrite (recette secrète mais résultats validés par UFC-Que choisir) et lorsque cet additif est utilisé, ils s’engagent sur des doses inférieures aux seuils limites de l’Union européenne (120 mg par kilogramme de produits finis contre 150 mg autorisés).

Comme le dit le président de Nestlé France Richard Girardot, et contrairement à ce que prétend le député insoumis avec une totale mauvaise foi, les industriels de l’agro-alimentaire n’ont « pas attendu qu’il y ait six mois de travail des députés pour agir » :

Dans les 10 dernières années, on a baissé de 30 % le taux de sucre dans les produits à base de sucre, en particulier la confiserie. De même, dans les produits qui contiennent du sel, on a baissé les quantités de 20 %.

Il signale également que si la profession va tout faire pour continuer à limiter les additifs, il ne faut pas s’attendre à ce que les produits aient la même durée de vie.

Le faux nez de la lutte anti-capitaliste

Je crains cependant que malgré tous leurs efforts, les entrepreneurs n’obtiennent jamais gain de cause. Car la lutte contre la malbouffe n’est que le faux nez d’une lutte beaucoup plus vaste : la lutte anti-capitaliste, anti-mondialiste, anti-croissance et finalement anti-développement et anti-sortie de la pauvreté que l’extrême-gauche mène depuis toujours au nom d’un prétendu humanisme qu’on n’a jamais vu à l’œuvre quand de telles théories ont été mises en pratique.

Écoutez Loïc Prud’homme à la fin de sa vidéo :

Moi, je me tiens à votre disposition pour venir vous parler d’alimentation industrielle et comment en sortir.

Voilà l’objectif véritable enfin exprimé : sortir de la production industrielle. Et pourquoi ne pas revenir carrément à de petites productions locales, quasiment vivrières et incontestablement peu aidées par l’agro-chimie comme on en avait avant 1914 ? Sachant qu’à cette époque dorée, 15 % des décès étaient dus à des intoxications alimentaires qui n’existent pratiquement plus1 aujourd’hui.

On mesure l’absolue incohérence du député Prud’homme et ses amis quand on voit ensuite qu’ils prévoient – à titre de petit complément du plan pauvreté qui coûtera déjà 8 milliards d’euros ? – d’octroyer une aide financière aux familles pauvres afin de leur permettre de se nourrir conformément à leurs recommandations.

Il est certain que si les entreprises charcutières font faillite sous les coups des contraintes toujours plus nombreuses qu’on leur impose et que si l’on sort de l’alimentation industrielle, on risque assez rapidement de se retrouver avec des prix en forte hausse. De plus, on voit mal qui pourrait donner des emplois aux pauvres et aux chômeurs si les industries disparaissent.

L’impact sur la pauvreté

Conséquence inévitable, la pauvreté augmentera, alors que c’est précisément la généralisation du mode de production capitaliste mondialisé qui a permis à des millions de personnes sur la planète de sortir de la pauvreté.

Personne ne nie la nécessité de se nourrir sainement pour bien vivre. L’homme étant réputé omnivore, la meilleure méthode consiste encore à diversifier son alimentation et à éviter les excès. Écumer les AMAP pour trouver la carotte super-bio, surveiller la composition des aliments au milligramme près, flasher tous les produits avec son appli Yuka, tout ceci est certainement excellent. Mais à regarder de près les chiffres du cancer, la seule chose qui pourrait changer significativement le cours de notre santé serait plutôt d’arrêter  de fumer.

Dès lors, le combat acharné des écologistes et de la France Insoumise contre la « malbouffe » et les additifs ressemble à s’y méprendre à leur bataille contre le glyphosate : aucune base scientifique sérieuse ne permet d’écarter ces produits, mais peu importe car le véritable objectif consiste à porter un coup fatal au développement économique capitaliste, quitte à attiser les peurs, diaboliser des industriels dépeints comme criminellement avides de profits, et entraîner toute la société dans une spirale de pénurie et d’appauvrissement.


Sur le web

  1.  Ironiquement, la dernière affaire d’importance (48 décès) concerne l’agriculture biologique.