Indigestion syndicale chez McDonald’s

McDonald's sign by Jan-Willem Boot(CC BY-NC-ND 2.0) — Jan-Willem Boot, CC-BY

Rien ne vaut une bonne intersyndicale d’extrême-gauche pour couler une entreprise…

Par Nathalie MP.

Drame absolu dans les quartiers nord de Marseille ! Pas une nouvelle fusillade — événement somme toute banal — mais un McDo bien mal en point qui risque de disparaître.

Curieusement, de la CGT à Mélenchon et de SUD à la Confédération paysanne de José Bové, toute la planète écolo, anti-capitaliste et alter-mondialiste habituellement prompte à vilipender le géant américain du fast-food, quitte à vandaliser ses enseignes à l’occasion, se mobilise pour « sauver » le restaurant.

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette affaire qui montre aussi avec beaucoup d’éclat que rien ne vaut une bonne intersyndicale bien politisée pour étouffer une entreprise.

Avant l’été, Jean-Pierre Brochiero, qui possède en franchise depuis 2015 six restaurants McDo à Marseille et alentours en partenariat 50/50 avec McDonald’s France, a annoncé qu’il allait vendre ses établissements. Cinq d’entre eux seront repris par un autre franchisé McDo de Marseille.

Quant au sixième, celui dit de Saint-Barthélémy situé rue Sainte-Marthe dans les quartiers nord, il enregistre des pertes récurrentes : presque 500 000 € en 2016 pour un chiffre d’affaires de 3 millions d’euros, et 3,3 M€ de pertes cumulées depuis 2009 d’après le propriétaire. Il serait donc vendu à un repreneur qui envisage de le remplacer par un restaurant asiatique halal plus en phase avec la population musulmane du quartier.

Pour l’instant, la vente a été suspendue début août par ordonnance du tribunal suite à la procédure engagée par les salariés. Le dossier sera examiné par les tribunaux compétents ce lundi 27 août puis le 3 septembre prochain. Si le sort des cinq premiers établissements inquiète les syndicats car Mohamed Abassi, le franchisé qui les reprend, a la réputation de « mettre une pression de dingue » et « il paraît que c’est l’enfer de travailler avec lui », le point névralgique du conflit se situe à Saint-Barthélémy.

McDo, pourvoyeur d’emplois

Les syndicats, les salariés, les habitants du quartier, les politiciens locaux etc. s’aperçoivent soudain (ou, pour certains, font opportunément mine de s’apercevoir) que ce McDo n’est pas forcément l’horreur économique et sociale décrite partout par nos bons apôtres de l’anti-capitalisme et qu’il joue au contraire un rôle crucial de structuration sociale et d’insertion dans ce quartier particulièrement délabré et abandonné des pouvoirs publics. Sans lui, c’est simple, il n’y a plus rien ! Qui l’eût cru ?

Les témoignages abondent. « McDo est la seule entreprise qui a bien voulu me recueillir » explique Sofia, une salariée de 23 ans qui vante la bonne entente des équipes. « Ici c’est McDo qui prend les petits en stage quand ils ne trouvent pas ailleurs » renchérit un habitant. Quant aux jeux installés à l’entrée, « pour les mamans frappées par la précarité, c’était le seul endroit avec une pelouse où elles pouvaient essayer d’oublier leurs soucis et divertir les enfants ». Le restaurant est également le point de rencontre habituel des jeunes du quartier, seul endroit où ils peuvent « se caler » tranquilles (s’installer pour bavarder à leur aise).

Encore plus remarquable, il est connu pour recruter des personnes en libération conditionnelle, ce qui l’amène à adapter leurs horaires aux contraintes du bracelet électronique. De plus, pour Tony Rodriguez, responsable de la section SUD solidaires et membre du Comité d’hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT), « le turn-over permet de sortir beaucoup de jeunes de la cité pour qu’ils ne rentrent pas dans les systèmes de chouf et de deal. »

Les syndicats pris en sandwich

Finalement, face aux changements envisagés, même le patron honni Jean-Pierre Brochiero regagne des galons aux yeux des salariés :

Avec Brochiero, il y avait un bras de fer, mais un bras de fer bon enfant. Là, ça va pas être la même.

Et pourtant que n’ont-ils pas dit, que n’ont-ils pas exigé auparavant ? Le son de cloche était bien différent. Le turn-over, c’était l’horreur. Les conditions de travail et les salaires, c’était la misère. À les entendre à l’époque, Brochiero refusait le dialogue social, contrairement à son prédécesseur Francesco Brescia qui lui avait cédé les restaurants en 2015. En oubliant commodément au passage que du temps de Brescia, les mouvements de grève étaient tout aussi nombreux et les exigences tout aussi exorbitantes.

Selon Raphaël Million de SUD Solidaires, l’intersyndicale des McDo marseillais, notamment celui de Saint-Barthélémy, est particulièrement active et soudée :

Ils ont réussi une coalition intersyndicale exceptionnelle. Ce qui leur a permis de gagner des droits impressionnants, bien supérieurs à ceux qui existent dans les autres McDonald’s.

Aussi, la réalité du McDo de Saint-Barthélémy, c’est que sur 77 emplois, les CDI sont majoritaires, que l’ancienneté moyenne y est de 15 ans (selon les syndicats), que les salaires sont plus élevés qu’ailleurs et que les avantages acquis au fil des grèves et des occupations – 13ème mois dès 1 an d’ancienneté, primes trimestrielles, mutuelle presque intégralement prise en charge par l’entreprise – en font un McDo à part.

Militantisme aveugle

Il n’empêche, malgré ces bonnes conditions sociales, les syndicalistes maison menés par la CGT, FO et SUD militent maintenant pour obtenir un SMIC horaire de 13 € (il est à 9,88 € en France depuis le 1er janvier 2018) à l’image du mouvement américain « 15 now » qui réclame un salaire minimum de 15 $ et ils sont perpétuellement en grève, en occupation des locaux ou en débrayages ciblés pendant le coup de feu du déjeuner ou du dîner.

On voit un scénario connu se dessiner. En 2015, le franchisé historique, M. Brescia, vend ses restaurants. Celui de Saint-Barthélémy est déjà en perte. Le chiffre d’affaires est constitué principalement du menu Mc First à 4,95 € et du Happy Meal pour les enfants. Compte tenu de tous les avantages obtenus à force de mouvements sociaux par les syndicats, le modèle n’est pas viable et les pertes s’accumulent. La construction de la voie de contournement L2 qui a pesé sur la fréquentation du restaurant n’a pas arrangé les choses malgré une compensation de Bouygues de l’ordre de 400 000 € versée en 2014 (selon Mediapart). D’une certaine façon, Brescia jette l’éponge.

On imagine bien Jean-Pierre Brochiero, ancien responsable des RH Île-de-France chez McDonald’s, se dire : j’ai une bonne expérience du social, je vais essayer de faire quelque chose. Trois ans plus tard, voyant qu’il n’aboutit à rien, qu’il ne peut ni augmenter son chiffre d’affaires ni contenir les demandes syndicales incessantes, il abandonne également.

Big Mac capitaliste vs micmac syndical

Je n’ai aucune certitude sur ce point mais il est probable qu’il a proposé les six restaurants à ses collègues franchisés de la région. L’un d’eux, Mohamed Abassi, a répondu présent tout en refusant d’intégrer Saint-Barthélémy dans la transaction. On devine ses raisons : ce restaurant n’est pas rentable et ses syndicats sont trop politisés et trop jusqu’au-boutistes.

Et des professionnels de l’hypocrisie, pourrait-on ajouter. Si l’on en croit les confidences faites au quotidien La Provence l’an dernier par un autre franchisé de la région, Serge Melniczuk, qui possède 8 restaurants McDonald’s, on a une bonne idée du fonctionnement syndical local :

Il y a 10 mecs qui utilisent leur position syndicale pour faire du chantage. Ils réclament un certain montant de l’heure pour leurs camarades mais ils gagnent entre 5000 et 7000 € avec le téléphone et la voiture de fonction. (…) Ils ont des postes de responsables avec des mandats syndicaux ce qui leur permet de travailler à mi-temps. Ils bloquent les restaurants et négocient leur pouvoir de nuisance en obtenant des avantages à titre personnel. (…) Quand vous payez ça se calme. L’inconvénient, c’est qu’ils en demandent toujours plus.

Aujourd’hui, nos syndicalistes se lamentent et dénoncent une opération qui vise uniquement à museler le droit syndical.

Eh bien, même si les franchisés ne le disent pas en ces termes, ce ne serait pas la première fois que des dirigeants d’entreprise, lassés de la lutte syndicale ultra-politisée de la CGT et consorts, n’auraient qu’une envie en tête après avoir tenter de faire marcher l’affaire pendant quelques années : s’en débarrasser.

On pense à ce qui s’est passé à l’ex-SNCM, également marseillaise, mais on pense aussi à Air France où les syndicats de pilotes n’ont certes pas ménagé leur peine pour pousser leur compagnie au bord de la faillite.

Il est très possible que la solution de reprise du McDo de Saint-Barthélémy par un restaurant asiatique halal ne soit pas très solide, comme le dénoncent les syndicats. Mais ce qui est certain, c’est que pour couler une entreprise à coup sûr et mettre tous ses salariés sur le carreau sous l’hypocrite prétention de défendre les travailleurs, rien ne vaut une bonne intersyndicale d’extrême-gauche appuyée par des politiciens grande gueule, populistes et opportunistes.


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