Quand Mélenchon se plante dans sa leçon sur la laïcité

La laïcité, ce n’est pas la négation de la religion, c’est la reconnaissance des religions comme liberté fondamentale et comme valeur primordiale de la société.

Par Olivier Maurice.

Passée inaperçue entre la Fête nationale et la victoire de l’équipe de France, circule sur les réseaux sociaux à grand renfort de tweets et de posts Facebook, une tirade de Jean-Luc Mélenchon en réponse à la proposition d’Éric Ciotti de nommer les racines chrétiennes de la France dans la constitution.

À lire les commentaires unanimes et élogieux de ses partisans qui, dans une vieille tradition castriste ou stalinienne, encensent le leader de la France Insoumise et portent aux nues la prétendue pertinence historique de ses arguments, on peut se dire trois choses :

La première est que clairement les Français (en l’occurrence les partisans du camarade Mélenchon) n’ont pas dû bien comprendre comment fonctionne Internet (où l’on trouve à peu près toutes les informations possibles), ni ce que signifie la dialectique (la confrontation des arguments afin d’en tirer une opinion la plus juste possible), ni non plus ce qu’est l’esprit critique (qui consiste à ne pas prendre pour argent comptant les sermons et à se méfier des vérités universelles). Il paraît cependant assez évident que les fameuses racines chrétiennes manquent cruellement à la culture générale de pas mal de gens prêts, semble-t-il, à avaler tout crus n’importe quels mensonges à partir du moment où ceux-ci corroborent leurs idées préconçues.

La seconde est qu’il faudra m’expliquer comment fonctionne la loi Gayssot et ce que signifie exactement « faire l’objet d’imputations susceptibles de porter atteinte à leur honneur ou à leur réputation à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tant le révisionnisme et le clientélisme débités par Mr Mélenchon sautent aux yeux.

La troisième est qu’avec un avocat comme Jean-Luc Mélenchon, la laïcité est bien mal défendue en France, si tant est que celle-ci ne serve dorénavant à autre chose qu’à instrumentaliser la guérilla entre les étatistes de droite qui tentent par tous les moyens de s’attirer les bonnes grâces des catholiques, et les étatistes de gauche qui ne cessent de faire les yeux doux aux musulmans, sans oublier les divers groupuscules qui profitent du conflit ethnico-nationalo-racialo-religieux qui pourrit ce pays depuis les années 80 pour poursuivre leur entreprise de prosélytisme nihiliste.

Enfin, pour avoir discuté avec de nombreux chrétiens, juifs et musulmans, convaincus comme pratiquants, j’en profiterai pour signaler que ceux-ci en ont plus qu’assez d’être courtisés par des politiciens qui se croient autorisés à parler à leur place et qui ne sont intéressés que par leurs voix et ne partagent en rien leurs valeurs. Ces discours clientélistes usés n’apportent que désillusion sur frustration et créent chez les plus fragiles un terreau qui aura vite fait d’être exploité par des criminels sans scrupules.

Le caractère exclusif que vous donnez à ces racines (00:13 de la vidéo)

Parler de racines chrétiennes, c’est par définition parler de racines multiples et non exclusives.

Aucun chrétien ne remettra en question le fait que Jésus de Nazareth était Juif, tout comme l’était la majorité des premiers disciples. L’Église s’est construite dans toute la diversité du monde de l’époque : les pères de l’Église sont originaires de tout le monde antique connu de l’époque. Pour ne citer que ceux de l’Église latine : Ambroise est originaire de Trèves (en Allemagne actuelle), Augustin de Thagaste (en Algérie), Grégoire de Rome et Jérôme de Stridon (en actuelle Croatie).

Le christianisme est multiple de par la  diversité de ses Églises : l’Église catholique romaine mais aussi les très diverses Églises orthodoxe, réformée, évangélique… ainsi que par la multiplicité des lieux où l’on peut le rencontrer. Le terme catholique signifie d’ailleurs universel et le christianisme en Occident lie depuis 2000 ans bon nombre de traditions, de cultures, de nations qui n’ont cessé d’être radicalement différentes les unes des autres tout en étant cependant liées par cette communauté d’idées et de valeurs que l’on nomme civilisation.

Comment donc comprendre ce qualificatif d’exclusif autrement que comme un raccourci faisant sous-entendre que la religion chrétienne serait elle-même exclusive et n’accepterait aucune différence ? Argument fallacieux qui nie totalement la réalité de l’histoire occidentale et qui n’est pas sans rappeler le sobriquet de « croisés » portés par certains à l’encontre des chrétiens.

Le calendrier romain (00:20 de la vidéo)

Le calendrier que nous utilisons est le calendrier grégorien. Son nom provient du pape Grégoire XIII qui au XVIe siècle a transformé le calendrier julien qui avait été conservé depuis l’époque romaine et généralisé à l’ensemble de l’Europe.

Si nous continuons à utiliser un calendrier dont les origines proviennent de la république romaine, c’est parce que l’Église s’est efforcée de faire perdurer le plus d’éléments culturels possible (dont le calendrier, mais aussi le droit civil, l’alphabet) à la suite de la chute de l’administration impériale et du chaos des invasions barbares.

Les Romains étaient païens (00:31 de la vidéo)

Le christianisme est devenu la religion officielle de l’empire romain à la fin du IV° siècle, après que celui-ci se soit répandu dans tout l’empire. Les Romains sont donc devenus chrétiens : individuellement d’abord, puis jusqu’à s’intégrer dans la population et toucher toute les strates de la société romaine, des esclaves aux officiers impériaux.

Cette organisation, la Chrétienté, qui sépare les deux pouvoirs : le pouvoir temporel, celui des princes et de l’empereur et le pouvoir spirituel exercé par le pape ont perduré en Occident jusqu’au XIX° siècle. Plusieurs empereurs ont alors régné sur la mosaïque d’États situés en place de l’Allemagne, des Flandres et de l’Italie actuelles, de Charlemagne à Charles Quint.

Dire que les Romains étaient païens c’est occulter plusieurs siècles d’histoire qui couvrent l’empire d’Occident jusqu’à la fin du Saint-Empire romain en 1806 et l’Empire d’Orient jusqu’à la chute de Constantinople au XV° siècle. C’est réduire Rome aux légionnaires casqués des bandes dessinées.

Julien l’apostat, le seul empereur romain qui ait séjourné à Paris (00:37 de la vidéo)

Flavius Claudius Julianus a bien séjourné à Lutèce, mais pas en qualité d’empereur (son règne impérial très court a duré à peine 20 mois) mais comme César, comme représentant de l’empereur.

Il était d’ailleurs chrétien et bien qu’il n’ait jamais renoncé à la foi chrétienne, il n’a été qualifié d’apostat (c’est-à-dire ayant renié sa foi et non pas combattu les chrétiens comme le soutient Mr Mélenchon) que bien plus tard, quand on s’intéressa et que l’on compris bien mal les actions de son court règne pendant lequel il émit un des premiers édits de tolérance abrogeant entre autre les mesures prises à l’encontre… des chrétiens.

Par contre Valentinien 1er  a lui bien séjourné à Paris.

À Castelsarrasin les racines ne sont pas chrétiennes (00:49 de la vidéo)

On trouve partout dans le sud de la France de nombreux édifices attribués faussement aux Sarrasins : la tour Mauresque de Narbonne, le château Sarrazy de Brassac, les remparts de Toulouse, l’oppidum de Lagaste…  La plupart du temps, il s’agit de constructions défensives bien antérieures, utilisées pour se protéger des raids Sarazins pendant les IX° et X° siècles.

Il en est ainsi de Castrum Cerrucium rebaptisé Castrum Sarraceno au XII° siècle.

À Rouen où se trouve la plus vielle synagogue (00:54 de la vidéo)

Les plus vielles synagogues en activité en France se trouvent à Carpentras et à Cavaillon. D’ailleurs, si l’on trouve des synagogues datant sur XIV° siècle dans le Comtat Venaissin, c’est que ce territoire n’était pas français, mais pontifical et que le Pape Jean XXII avait permis aux juifs de résider aux alentours d’Avignon.

On a bien retrouvé des vestiges d’une école rabbinique à Rouen qui est bien le plus ancien monument juif connu d’Europe occidentale et date de 1100 environ, un siècle après la persécution dès l’an mil dont parle Jean-Luc Mélenchon.

La dette que nous devons aux Arabes en physique, en chimie, en mathématique et en philosophie (01:05 de la vidéo)

Loin de relativiser les très nombreuses contributions des Arabes (bien que ce mot soit sans doute utilisé improprement par Monsieur Mélenchon pour désigner la civilisation islamique en amalgamant les nations qu’elle a conquises ou incluses pendant son expansion : Arabes mais aussi Byzantins, Perses, Turcs, Indiens, Berbères…) en particulier en mathématiques, on ne peut clairement pas parler de physique avant la révolution copernicienne, ni de chimie avant Lavoisier.

Quant à la philosophie, il semblerait bien qu’elle soit vieille comme le monde et qu’en termes d’amour de la sagesse, la tâche à accomplir reste immense.

Le baptême de Clovis, une opération politico-militaire qui servait à l’Église à réprimer les Ariens, l’hérésie arienne (01:18 de la vidéo)

L’arianisme est une branche du christianisme. Constantin met comme condition à la reconnaissance officielle du christianisme celle d’une synthèse entre les diverses théologies qui fleurissaient à l’époque. C’est l’objet du concile de Nicée qui ne permet pas de lever l’opposition d’Arius et ses disciples.

Les barbares des premières vagues d’invasion de l’Empire (Wisigoths, Suèves, Vandales) sont convertis à l’arianisme en Europe centrale avant d’envahir la péninsule ibérique et l’Afrique du Nord. Les deux courants continuent d’exister jusqu’au VIIe siècle. Les barbares qui arrivent plus tard : Francs, Anglo-saxons… ne connaitront pas la pax romana et conserveront leur religion.

La volonté de s’attirer les bonnes grâces de l’administration romaine encore en place en Gaule et se différencier des ennemis Wisigoths ariens n’est sans doute pas pour rien dans la conversion de Clovis au christianisme Nicéen (issu du concile de Nicée) qui lui a ainsi permis de trouver des alliés bien précieux pour réussir l’expansion de son royaume vers le sud.

Le grand gagnant d’un point de vue politico-militaire est clairement Clovis qui étendra son minuscule royaume Salien (qui couvrait un peu plus que l’actuelle région des Hauts de France et la Flandre belge) jusqu’aux Rhin, aux Pyrénées et aux Alpes.

Les racines de la laïcité (01:54 de la vidéo)

L’accumulation d’approximations, de révisions et d’erreurs historiques professée avec un ton docte et empli de certitudes par le député Mélenchon se conclut par l’instrumentalisation malheureusement devenue coutumière sur la laïcité et sa référence incontournable à la loi de 1905.

Parler de racines chrétiennes de la France n’a absolument rien à voir avec l’homme de paille que construit Jean-Luc Mélenchon qui brandit une soi-disant revendication pour l’établissement d’une religion d’État ou d’une unicité ethnique qui ne semble n’avoir existé que dans son imagination et dans celle de ses partisans.

L’histoire de la France en tant que nation est intimement liée à la civilisation occidentale chrétienne. Nul ne peut nier que pendant plus de 15 siècles, les individus vivant sur les territoires qui, au fil du temps, sont devenus la France étaient très majoritairement chrétiens. Nul ne peut comprendre l’histoire de la France et de ses diverses composantes administratives, juridiques, scolaires et universitaires… en faisant abstraction du rôle de l’Église et des institutions romaines qui ont survécu à travers elle.

C’est un fait historique dont la négation dans le simple but clientéliste de s’attirer les bonnes grâces des populations récemment arrivées sur le territoire et des anticléricaux fanatiques en brandissant l’épouvantail du péril chrétien n’est clairement pas à l’honneur de Mr Mélenchon.

La laïcité n’est pas la loi de 1905 qui n’est qu’un texte étatique réglementaire de plus. La laïcité est le principe fondateur du libéralisme, ce libéralisme tant haï et décrié par Jean-Luc Mélenchon, la France Insoumise et tous les étatistes d’extrême gauche comme d’extrême droite.

C’est ce qu’introduit l’article II et ce qu’explicite l’article X de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

La laïcité est le premier article du Bill of Right américain, le premier amendement de la constitution US, la première liberté, celle qui conditionne toutes les autres : celle de pratiquer la religion de son choix, de pouvoir penser et s’exprimer librement, de pouvoir écrire, publier et s’assembler pacifiquement.

La laïcité tire ses origines de la lettre sur la tolérance de John Locke :

On peut employer tant d’avis et de raisons que l’on voudra, pour contribuer au salut de son frère ; mais la violence et la contrainte ne doivent jamais être de la partie, et l’autorité n’a point ici de lieu.

La laïcité est l’interdiction formelle donnée à l’État de ne jamais contraindre les individus dans leurs choix religieux, vestimentaires, alimentaires, culturels, artistiques ou autre tant que ceux-ci ne troublent pas l’ordre public.

La laïcité, ce n’est pas la négation de la religion, c’est la reconnaissance des religions comme liberté fondamentale et comme valeur primordiale de la société.

La laïcité c’est la séparation stricte entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Ce qui est d’ailleurs un principe provenant de ces racines chrétiennes que vilipende tant Monsieur Mélenchon.

Il n’y a qu’en assumant en pleine conscience l’apport bénéfique comme négatif qu’a pu avoir la religion chrétienne sous ses différents aspects, que le France sera capable de comprendre et d’accepter ceux qui viennent avec d’autres références, d’autres valeurs, une autre histoire, une autre religion.

D’ailleurs comment la France pourrait-elle prétendre pouvoir accueillir avec bienveillance ceux qui veulent la rejoindre, si elle ne cesse à travers les discours anticléricaux caricaturaux de nier et d’ostraciser la religion, la tradition et en premier lieu celles qui ont tant participé à son histoire et à son évolution ?

Comment ceux qui arrivent pourraient-ils croire au discours de tolérance et de fraternité que leur tiennent de beaux parleurs en voyant le déni dont ceux-ci font preuve envers leurs racines et leurs compatriotes ?

Comment après un tel torrent de révisionnisme, convaincre que la haine et la phobie envers la religion n’est pas le lot de tous et n’a pas libre droit de cité dans ce pays ?