Mélenchon, démocrate en carton

Jean-Luc Mélenchon by Pierre-Selim (CC BY-SA 2.0)

Ses appels à la restauration de la démocratie perdue ne servent qu’à justifier toutes ses cyniques entraves à la liberté d’autrui et à l’État de droit.

Par Nathalie MP.

Ah, comme elle était belle, cette Fête à Macron du 5 mai dernier ! Le soleil brillait et la France Insoumise accourue par centaines de milliers (selon les organisateurs 1) souriait au monde et chantait joyeusement. « La vie est à nous ! » s’enthousiasmait par tweet Jean-Luc Mélenchon avant d’entonner avec guitare et camarades « Les nantis d’abord », une chanson composée tout exprès pour l’occasion sur l’air des « Copains d’abord » de Brassens.

Les « nantis », ce sont Emmanuel Macron « et son monde » (selon la formule de François Ruffin, député insoumis et organisateur de la fête avec Frédéric Lordon), ce sont les riches et le patronat, ce sont ces « tout-puissants » qui nous gouvernent avec une violence économique qui écrase les cheminots 2.

Et avec une violence policière qui, quelques jours plus tard, Ô terrible confirmation, gazera « intentionnellement » le député insoumis Éric Coquerel (point de vue du député) – qui ne faisait rien de plus qu’apporter son soutien tout naturel et très pacifique au blocage du centre d’examen d’Arcueil pour empêcher la tenue des examens de l’université de Nanterre (le 11 mai 2018), elle-même bloquée en toute illégalité par des étudiants d’extrême-gauche.

Face à tant de violence politique, face au déni de démocratie qui anime en permanence tout ce qui n’est pas Mélenchon-compatible (point de vue mélenchonien), il existe une alternative souriante et heureuse. Elle s’appelle la France Insoumise et elle propose aux hommes de bonne volonté de « rester groupés pour proposer un autre destin à la patrie et au monde » dans le frisson voluptueux de la révolution qui vient :

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Quel destin ? Celui du monopole d’État et du service public triomphant, dont l’efficacité proverbiale permettra  de réaliser le « bien commun » ou, plus exactement, de réaliser ce que l’extrême-gauche considère comme étant toujours et partout le « bien commun ».

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En réalité, le concept de « bien commun », ou « intérêt général », est introuvable car nous sommes tous différents et nous avons tous des aspirations différentes. La recherche du bonheur nous concerne tous, mais rien ne dit qu’elle doive forcément emprunter les mêmes chemins pour tout le monde.

D’où l’importance, si l’on est vraiment attaché à la liberté et à la démocratie, de laisser à l’individu le plus d’espace personnel possible pour déterminer ses choix de vie, qu’ils soient économiques, culturels, religieux, etc. L’idée de monopole est déjà une coercition.

D’autre part, les monopoles d’État tant vantés par les Insoumis ont fait chez nous la preuve de leur inefficacité : voir le niveau de notre chômage et le nombre de nos travailleurs pauvres malgré des dépenses publiques qui atteignent 57 % de notre PIB, voir le mauvais classement de notre éducation nationale et de nos universités, voir les catastrophes financières que sont la SNCF ou Areva, voir nos déficits et notre dette qui frôle les 100 % du PIB.

Comme la plupart des libéraux, je ne suis pas la dernière à critiquer les choix gouvernementaux d’Emmanuel Macron. Mais tout à l’inverse des Insoumis, ma critique consiste à dire que le gouvernement se contente de réformes trop superficielles qui n’entament en rien les déficiences des monopoles étatiques.

Mais détails que tout cela. Jean-Luc Mélenchon (sa bio) est très sûr de la supériorité de ses choix et de son jugement, comme le montre par exemple son tendre penchant pour la démocratie à la vénézuélienne, laquelle brille tellement par sa recherche permanente du bien-être économique et politique de ses citoyens que ces derniers quittent le pays par milliers.

Aussi, après une telle journée de « Fête à Macron », où les plus belles valeurs de l’humanité que sont la solidarité, la justice sociale et la démocratie se sont exprimées dans la joie et la fraternité d’un « pot-au-feu » de revendications et de luttes partagées, l’Insoumis rentre chez lui épuisé mais heureux, « regonflé à bloc » comme dirait Mélenchon lui-même :

Benoît Hamon aussi est content. Du fin fond de l’inexistence politique que son mouvement Génération.s ne parvient pas à enrayer, l’ancien candidat présidentiel du défunt PS a participé à la Fête et, pas d’erreur, il a senti renaître le souffle de la gauche et de la démocratie :

Bémol de taille cependant : depuis que la contestation s’est installée à l’initiative de la CGT et des autres syndicats d’extrême-gauche dans la foulée des réformes de la SNCF et de l’accès à l’université, tout montre tous les jours que le mot « démocratie » ne signifie pas exactement la même chose pour « la gauche » et pour le commun des mortels.

Là où ces derniers ont la possibilité de faire connaître leur éventuel mécontentement en manifestant ou en faisant grève comme la loi leur en reconnaît le droit, à condition que cela ne provoque pas un trouble à l’ordre public, les premiers considèrent que leur mécontentement doit forcément être aussi le mécontentement de tous les autres. Pour eux, il devient alors parfaitement normal d’empêcher quiconque d’accéder à son lieu de travail, d’études ou d’examen car la lutte de « la rue » ne saurait souffrir aucune exception.

Mélenchon nous avait déjà fait connaître son sentiment sur le sujet il y a quelques mois : non seulement « la rue » est à l’origine de tout ce qui s’est fait de bien sur cette Terre, mais l’élection de Macron, considérée comme illégitime, rend les manifestations nécessaires car il n’existe pas d’autres possibilités de s’exprimer :

C’est la rue toujours qui porte les aspirations du peuple français lorsqu’il ne peut les faire entendre autrement.

Chacun sait qu’il n’y a jamais aucune élection dans ce pays, et chacun sait également que si d’aventure il y en a, la France Insoumise devient automatiquement la victime de toutes sortes d’empêchements politiques, financiers et médiatiques dégoupillés contre elle par le « système », ce qui justifie ensuite de sa part tous les coups de force, coups de gueule et autres ripostes indignées. C’est pratique.

Pour la CGT et la France Insoumise, le blocage devient donc l’expression parfaite et parfaitement légitime de la démocratie et du bien commun. C’est en tout cas ce que voudrait nous faire croire le député Éric Coquerel, prompt à se faire passer pour une victime emblématique de l’oppression des puissants, ainsi que je l’ai relaté plus haut.

Dit par Clémentine Autain, autre député de la FI, c’est encore plus simple. Figurez-vous qu’il y a problème démocratique dès lors qu’on estime que la légitimité des urnes est la seule susceptible de guider l’action du gouvernement :

De là à vouloir instaurer d’autres assemblées plus en phase avec l’idéologie de la FI, selon la méthode mise au point par l’ami vénézuélien de M. Mélenchon, il n’y a qu’un pas que le vote organisé à partir d’aujourd’hui au sein des cheminots à propos de leur acceptation ou leur rejet de la réforme SNCF tente de crédibiliser.

La conséquence logique de tout ceci ne s’est pas fait attendre bien longtemps. Pour faire vivre l’oppression dénoncée, il devient urgent de construire une image du réel en rapport, quitte à s’éloigner de la réalité par le mensonge et les faux témoignages.

Ce fut chose faite à propos de l’évacuation de l’université de Tolbiac. L’État policier aurait fait usage d’une violence inouïe à tel point qu’un étudiant serait mort, ou serait dans le coma, ou aurait été gravement blessé. Il est évident que face à une telle violence, les mouvements de « la rue » deviennent amplement justifiés. Le Média (TV des Insoumis) a complaisamment relayé ces témoignages (avec photos datant de 2017 pendant les manifestations en Catalogne !), mais après enquête, ils se sont finalement avérés faux et mensongers.

Jean-Luc Mélenchon a le chic pour envelopper l’autoritarisme qui affleure sans retenue de tous ses comportements politiques dans les flonflons festifs imaginés par son comparse François Ruffin : chars décorés, pique-niques, chansons, « Nuits debout » et « réveil des betteraves », tout ceci a l’air éminemment sympathique et humaniste. On retrouve le style de la Fête de l’Huma, mais porté si possible un cran plus loin dans la propagande et la mise en scène.

Mais il ne faudrait pas se laisser abuser par ce petit côté sympa et bon enfant. C’est festif et humaniste uniquement si vous partagez le sens de la fête des Insoumis, comme s’en sont rendu compte les étudiants de Nanterre qui se sont présentés en pure perte vendredi dernier à Arcueil pour passer leurs examens.

Comme le disait François Ruffin récemment (vidéo, 5ème minute), « un processus de lutte est toujours un processus où il y a de la casse ». Pas de doute, la formule « l’humain d’abord » qui était le mot d’ordre de Mélenchon en 2012 n’a que peu de rapport avec la réalité de la France insoumise. Et ses appels à la restauration de la démocratie perdue ne sont que la façade en carton construite spécialement pour justifier toutes ses cyniques entraves à la liberté d’autrui et à l’État de droit.

Sur le web

  1. Nombre de participants à la « Fête à Macron » : 38 900 personnes selon un collectif de médias, 40 000 selon la préfecture de police et 160 000 selon la FI.

  2. Les cheminots actuels ne seront pas impactés par la réforme de la SNCF ; les recrutements à partir de 2020 ne se feront plus au statut spécial cheminots mais selon le code du travail qui s’applique actuellement à tous les salariés du privé. Vous parlez d’une violence !