« De la France », de Laetitia Strauch-Bonart (1)

Un essai très intéressant, propice à une réflexion lucide et ambitieuse sur le devenir de notre France contemporaine.

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« De la France », de Laetitia Strauch-Bonart (1)

Publié le 6 août 2022
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Cet essai de Laetitia Strauch-Bonart, rédactrice en chef au journal Le Point, vient utilement alimenter le débat sur ce qui caractérise l’évolution historique vers la France d’aujourd’hui, tout en posant un diagnostic approfondi et des réflexions d’avenir quant aux voies à emprunter pour espérer s’engager vers de meilleures orientations.

 

La vacuité du politique

Dès l’introduction de l’ouvrage, comme un trait caractéristique de notre inénarrable France d’aujourd’hui, la journaliste décrit ce fameux grand débat avec 60 intellectuels triés sur le volet (très majoritairement de gauche), auquel elle était conviée en mars 2019. Un véritable marathon de 8 heures, très consensuel, où les valeurs « progressistes » et très en vogue étaient exposées de manière assez caricaturale et détachée des réalités, en pleine crise des Gilets jaunes, tandis que la plupart des sommités présentes semblaient profiter de l’occasion pour chercher à défendre leurs intérêts catégoriels.

« Le choc des mots, le vide des propos » est une formule qu’elle utilise pour donner la teneur de ce à quoi elle a assisté.

« Ce débat, grand par son titre, mais petit par sa substance, était l’incarnation de la communication comme fin en soi du politique ».

Et de rappeler cette formule de Richelieu, tout à fait à propos, tant cet affligeant spectacle apparaissait alors comme décalé et symptomatique de la vacuité politique de notre époque : « Il faut écouter beaucoup et agir peu, pour bien agir au gouvernement d’un État ».

Or là, en l’occurrence, elle avait l’impression d’assister à une sorte de monologue partagé, sans autre finalité réelle que communicationnelle, sorte « d’oral de l’ENA géant » à base de connaissance abstraite, de la part d’un Président véritable marathonien parfaitement à l’aise dans l’exercice.

 

Une société de créance

Dans une première partie, Laetitia Strauch-Bonart commence par effectuer une sorte de radioscopie de la France au cours des dernières décennies jusqu’au mouvement des Gilets jaunes, dont elle étudie le caractère révélateur. Avec en relief cette spécificité française de l’inclination au pessimisme, à la contestation, au centralisme, aux contradictions multiples et à la mainmise de l’État obèse sur les esprits. Un cocktail détonnant qui conduit à des paradoxes frappants, chacun voulant tout et son contraire, étant prêt à tirer l’ensemble vers le bas (et notamment « l’abaissement de quelques-uns »), du moment que l’on ait le sentiment de diminuer les inégalités.

Fidèle en cela à la maxime de Chateaubriand, que la journaliste nous rappelle, selon laquelle les Français « n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole », tandis que les politiques jouent leur (douteuse) partition, peu en phase avec les réalités du pays, au mépris de l’indispensable subsidiarité, principe complètement oublié.

Souhaitant cependant s’affranchir des visions déclinistes ou trop spécialisées de nombreux observateurs, elle prend le parti de s’appuyer sur de multiples disciplines (histoire, politique, économie, sociologie, sciences cognitives) pour chercher à mieux cerner les causes du mal français et poser ainsi les jalons de réflexions davantage tournées vers des perspectives plus volontaristes, d’essence plus libérale.

Ce qu’elle appelle la « société de créance » est cette idée de pacte faustien dont l’origine remonte au règne de Louis XIII, époque du renforcement de la monarchie. À l’origine, ce sont les guerres de religion qui ont affaibli la royauté et justifié le recours croissant à l’impôt. En contrepartie de droits, politiques au départ mais élargis à de plus en plus de domaines progressivement, à rebours des droits naturels. Le colbertisme étendant ensuite le dirigisme et la centralisation, via les principes du mercantilisme et du protectionnisme, coupant ainsi l’herbe sous les pieds des Provinces-Unies, qui découvraient alors les vertus du libéralisme économique. Sans oublier la Révolution, qui a en réalité renforcé sensiblement – sous une autre forme – le caractère absolutiste de l’État.

Et ce jusqu’à aujourd’hui, où la mamelle de l’État atteint des proportions telles que les Français se sont habitués à tout attendre de l’État, jusqu’à éprouver une frustration car, à force de vivre sous son joug, ils ont fini par éprouver le sentiment de ne jamais recevoir autant qu’ils ont donné.

L’iniquité du pacte, qui tient à celle des contractants, permet de comprendre le paradoxe qui veut que plus l’État, en France, grossit, plus la demande d’État s’accroît, cette relation malsaine perdurant car chaque partie y trouve son compte.

À travers des développements très documentés, et la référence à de nombreux travaux ou auteurs (dont plusieurs références à Frédéric Bastiat, que l’on appréciera, ou encore à Jean-François Revel, Benjamin Constant, Bertrand de Jouvenel et Alexis de Tocqueville, entre autres), Laetitia Strauch-Bonart décrit ainsi la véritable emprise de l’État tentaculaire et corporatiste sur l’ensemble de notre société. Jusqu’aux syndicats, associations, journaux, et partis politiques, dont il peut être considéré comme très inquiétant que leur financement dépend en très large partie des subventions de l’État, dans des proportions proprement inouïes et posant question du point de vue de leur indépendance d’esprit et d’un point de vue démocratique.

On comprend mieux dès lors la très grande difficulté que nous avons à alléger cet Etat devenu bouffi, persuadés que nous sommes que sans la prébende publique il n’y a point de salut, ce qui est presque devenu vrai ! Personne, en France, ne souhaite réellement que l’Etat décroisse puisqu’il est devenu à la fois un cataplasme économique et un substitut au lien social. Engoncés dans nos habitudes, nous avons désappris à avoir une prise réelle sur le monde et exigeons comme remède… d’en avoir moins encore. La surenchère des groupes d’intérêt fait de surcroît obstacle à une défense collective de la sobriété étatique. A la moindre tentative, un lobby se soulève, outré, et le gouvernement s’en retourne la queue entre les jambes […] Un pays étato-corporatiste comme le nôtre subit des groupes d’intérêt irresponsables car entretenus par l’État, lui-même dépendant de leur soutien, d’où un évident cercle vicieux.

Un État qui se mêle de tout et toujours davantage, au détriment de nos libertés, au service de mécontents de toutes sortes, mais qui entendent néanmoins profiter au maximum de la propension des politiques au pouvoir de profiter de la manne de l’Argent magique.

 

La haine du libéralisme

Dans un chapitre bien senti, Laetitia Strauch-Bonart nous fait partager ses observations au sujet du rejet unanime du libéralisme honni quel que soit le bord politique, à propos duquel il est de bon ton d’utiliser des qualificatifs plus négatifs les uns que les autres. Ces opinions généralement arrêtées basées la plupart du temps sur une méconnaissance à la fois des concepts et des faits, quand il ne s’agit de simple mauvaise foi. Nous l’avons plus d’une fois évoqué dans ces colonnes.

La journaliste fait d’ailleurs également référence, parmi d’autres éléments orientés vers la haine et le combat contre le libéralisme (mais aussi l’entreprise et le capitalisme), à Raymond Boudon et cette question en forme d’affirmation qu’il posait à travers cet ouvrage que nous avions présenté : Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme.

… Ce qui nous amène à la communauté la plus impliquée dans cette mission, les intellectuels. À la fois plus antilibéraux que l’ensemble des Français et par définition plus influents qu’eux, ils propagent une parole lourde de conséquences. Comme en politique, la fin de la guerre froide a certainement aggravé la teneur antilibérale de la pensée française. À tel point que de droite à gauche, elle entonne désormais le refrain de la dénonciation indignée du méchant « néolibéralisme », un concept qu’elle ne comprend guère (volontairement ?) mais qui fait son effet, tant le « néo » fait plus peur encore que le « libéralisme » tout court. Don Quichotte 2.0 persuadés de l’omniprésence d’un « ultralibéralisme » en réalité inexistant, ils se battent fièrement contre des moulins à vent, se figurant être seuls contre tous alors qu’ils sont tous d’accord. Cela ne les empêche pas de tirer abondamment profit de la concurrence lorsqu’il s’agit de vendre leurs propres produits – leurs idées et leurs livres – ou, pour certains, de négocier de juteux contrats. Au fond, ce sont d’excellents capitalistes : comme le disait pertinemment Raymond Boudon, il y a un marché, en France, pour les intellectuels qui s’en prennent au marché.

 

Fin de ce premier volet. Suite et fin, voir volet 2…

 

— Laetitia Strauch-Bonart, De la France – Ce pays que l’on croyait connaître, Perrin / Presses de la Cité, février 2022, 400 pages.

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  • Je retiens:  » il y a un marché en France pour les intellectuels qui s’en prennent au Marché « . Il y a même une élite qui se plaint des inégalités. Des riches qui pensent pauvre. Des blancs qui pensent noir etc etc.

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