L’Éthique de la redistribution, par Bertrand de Jouvenel

Dans le prolongement de « Du pouvoir » (1945), cet opus développe la critique de l’État providence par le biais de la redistribution massive de revenus.

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diseuse de bonne aventure credits JP Dalbéra (licence creative commons)

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L’Éthique de la redistribution, par Bertrand de Jouvenel

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 17 septembre 2014
- A +

Par Fabrice Copeau.

diseuse de bonne aventure credits JP Dalbéra (licence creative commons)

En 1951, tournant le dos à son itinéraire l’ayant mené du socialisme national jusqu’à la collaboration idéologique avec Vichy, Bertrand de Jouvenel (1903-1987) publie au Royaume-Uni et en anglais The Ethics of Redistribution.

Dans le prolongement de Du pouvoir (1945) qui lui avait valu une renommée internationale de penseur politique, cet opus, inédit en français, développe avec une sobre alacrité une critique de l’extension du « Minotaure » que représente l’institution naissante de l’État-providence par le biais de la redistribution massive des revenus. Sa thèse : un inquiétant transfert des pouvoirs de décision des individus s’accomplit ainsi au profit de l’État, toujours plus omnipotent. Jouvenel met à mal le mythe d’une redistribution ne sollicitant que les plus riches. La logique fiscale conduit nécessairement à ponctionner aussi les classes moyennes. Une analyse singulièrement iconoclaste et prémonitoire.

Bertrand de Jouvenel est un auteur classique toujours intéressant. Et son livreThe ethics of redistribution (qui curieusement va tout juste être traduit et publié en français) le prouve en s’attaquant à un des fondements jamais discuté (presque indiscutable) du consensus social-démocrate dans lequel il nous faut vivre. L’ouvrage est court mais dense et aborde avec calme et précision, loin de la polémique gratuite, les bases du sujet, le processus qui a débouché sur une énorme bureaucratie étatique dont la justification serait la redistribution des revenus entre les différentes couches socioéconomiques, selon l’idée générale, qui n’a jamais cessé de prendre de l’importance depuis, de « prendre aux riches pour donner aux pauvres ».

Jouvenel développe son argumentation avec tranquillité et précision, délimitant la question en signalant, par exemple, les différences existant entre la redistribution agraire et les arguments modernes en faveur de la redistribution, teintés d’un socialisme à la recherche d’un utopique homme nouveau. D’un trait de plume, il dévoile l’incohérence socialiste en demandant pourquoi le bien de la société passe par l’augmentation de la richesse mais pas dans le cas des individus et pourquoi l’appétit de la richesse serait mauvais chez les individus, mais pas pour la société.

Imposer l’égalitarisme

Plus loin, Bertrand de Jouvenel nous montre que sous l’emphase de la redistribution ne se trouve pas le souci du sort de ceux qui vivent dans des conditions indignes et humiliantes. Il ne s’agit pas de cela, chose parfaitement acceptable, mais propre de toute société saine ; il s’agit d’imposer l’égalitarisme, où il n’est pas si important de fixer un revenu décent que de limiter les revenus (de fait, signale l’auteur, un grand nombre de défenseurs de la redistribution sont moins satisfaits d’un relèvement général du niveau de vie qui conserve les inégalités, préférant de loin un écrasement de celles-ci vers le bas). L’autre trait de cette théorie moderne de la redistribution qui s’est imposée dans nos sociétés est son exigence de ce que l’agent chargé de mener cette tâche à bien soit l’État. Un État chaque fois plus gros et omniprésent, qui prend chaque fois plus de décisions sur les vies des personnes. Pour être plus précis, plus que l’État, Jouvenel pointe le jugement subjectif de la classe qui dessine les politiques.

Par contre, si l’on analyse, chiffres en main, ce qui reste de l’argumentation primaire et sentimentale à la manière de Robin des Bois – Jouvenel retourne le couteau dans la plaie quand il rappelle que c’est devenu une nouvelle habitude d’appeler juste n’importe quelle chose comprise comme émotionnellement désirable –, la réalité est que les riches ont toujours su échapper à la pression fiscale. Le second pas apparaît évident : il s’agit non pas de prendre aux riches, mais bien aux couches croissantes de ce que l’on a coutume d’appeler la classe moyenne. Pour donner aux pauvres ? Au final, pas grand chose, dès lors que l’énorme machinerie sociale, véritable usine à gaz, que nous avons construit, l’État bureaucratique, absorbe une grande partie des ressources enlevées aux familles de la classe moyenne. Et si l’on analyse encore plus en détail, comme le fait Jouvenel, et si nous désagrégeons en groupes plus compacts cette classe nébuleuse, on peut observer comment la redistribution cesse d’aller du haut vers le bas pour se transformer en flux horizontaux qui bénéficient à certains collectifs, qui parfois peuvent même disposer de revenus supérieurs à ceux à qui on les a enlevés pour soi-disant les attribuer aux plus pauvres de la société. La réalité ressemble finalement bien peu à la théorie émotionnelle initiale.

Il y a bien d’autres choses encore dans ce petit livre : l’argutie d’argumenter sur la base des satisfactions subjectives et de tenter de mesurer le bonheur ; une solide critique de la théorie marginaliste dans les revenus ; la discrimination créée au nom de l’égalité ; comment l’augmentation de la redistribution conduit toujours à une extension des pouvoirs de l’État : le traitement discriminatoire envers les familles et en faveur des corporations, etc. En définitive, un livre important où la thèse centrale est cruciale : les politiques redistributives ont provoqué un changement de mentalité devant les dépenses publiques, dont le principal bénéficiaire n’est pas la classe au revenu le plus bas face à la classe au revenu supérieur, mais bien l’État face au citoyen.

Cet ouvrage est traduit par Michel Lemosse, qui est professeur émérite de civilisation anglaise à l’Université de Nice.

  • Bertrand de Jouvenel, L’Éthique de la redistribution, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque classique de la liberté, 144 pages, 17,50€, à paraître le 23 septembre prochain. Acheter sur Amazon

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  • Si ce que vous dites à propos de ce livre est vrai, il va être interdit en France !!! Par contre je souhaiterais savoir comment cet homme a pu être tenté par le NS vu la clarté de sa pensée et de son analyse ?

    • Malheureusement la vulgate sur cette période entache la distinction entre nazi et collaborateur.
      De Jouvenel a passé presque toute sa carrière des années 30 à la réconciliation franco-allemande. Il était l’ami personnel des chefs de l’Occupation avant même que la guerre ne soit envisagée.

      D’autre part, les hommes changent, parfois pour le mieux. L’historien Wittgoffel était un pur marxiste avant d’écrire son livre sur les despotismes antiques. Michel Chevalier, l’homme qui a peut être le plus fait pour la cause libérale en politique en France au 19e siècle, avait été Saint Simonien et était favorables aux « utopies » socialistes qui poussaient en France avant de devenir le conseiller de Napoléon III.

  • Excellente initiative d’Alain Laurent!
    Jouvenel était un visionnaire et mérite de figurer en bonne place sur les rayons de nos bibliothèques.

  • C’est pas donné pour 144 pages.

  • Je suis desolee mais faire une distinction centre Nazi et collaborateur est vraiment deplace. Je crois que l’histoire est plus que claire sur ce sujet. Maintenant je suis d’accord sur le fait que les hommes changent et heureusement. Quelqu’un pourrait il me dire quels étaient les thèmes qui ont séduit ce philosophe dans la rhétorique nazi? C’est curieux tout de meme car visiblement il n’est pas un grand fan de l’état hors le NS prônait un état fort et interventionniste à tout les niveaux. Tout devait être calibré, organisé, planifier: aucune place n’était laissé à l’entreprise individuelle et surtout l’innovation. Un peu comme la Chine d’aujourd’hui. C’est d’après votre article l’inverse même des idées défendues dans Cet ouvrage.

    • Relire pour le plaisir sans cesse renouvelé les ouvrages de Simon Epstein (« Un paradoxe français, antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance » et « Les dreyfusards sous l’occupation ») qui explique les tombereaux de dirigeants SFIO (DEAT,…), PCF (DORIOT,…) qui se sont raccrochés à la collaboration certains allant jusqu’à se battre sur le front de ‘l’Est.

  • Je ne comprend pas très bien la thèse, qui enfonce des portes ouvertes : au coeur des réformes de securité sociale de l’après guerre, il n’y avait justement pas la redistribution « verticale », mais la redistribution horizontale (bien portants-> malades, actifs->retraités, et sans enfants à charge -> parents d’enfants à charge). Le « pacte » (en fait un arrangement) de 1945 entre cocos, PS de l’époque et chrétiens démocrates était de cette nature.

    Il n’y a jamais eu, que je sache, à l’époque de la libération, de « théorie émotionnelle  » disant qu’on allait donner l’argent des riches aux pauvres. (d’ailleurs, des riches, il n’y en avait plus des masses, la France était ruinée).

    L’essence même de ce type de redistribution n’est pas du tout de prendre aux riches pour donner aux pauvres, et c’était explicite dès le début. C’était de mutualiser des risques pour justement renforcer une classe moyenne.

    Aujourd’hui encore, le « rationale » officiel de la Sécu est toujours cette redistribution horizontale.

    Que ce soit loin de la réalité est une autre histoire…

    • Quand on lit Jouvenel, on sent bien qu’à l’époque (puisque Jouvenel écrit à cette époque) l’objet du débat sur la redistribution c’était bien émotionnel et vertical. Et Jouvenel parle peu de la France, il parle surtout de l’Angleterre (L’ouvrage a été écrit en anglais pour les anglais.)

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