L’industrie française : talon d’Achille de son commerce extérieur

Photo by Ian Taylor on Unsplash https://unsplash.com/photos/jOqJbvo1P9g

La désindustrialisation et la faiblesse des « top sectors » français impactent négativement ses exportations et son commerce.

Par Claude Sicard.

Le journal d’information La Tribune titre dans son numéro du 9 septembre dernier : « Exportations : en 20 ans la France a perdu plus de parts de marché que l’Allemagne et l’Italie » ; et ajoute qu’avec la crise du covid, notre pays a perdu davantage de terrain que les autres pays dans le commerce international.

Effectivement, ce sont là des signes particulièrement préoccupants. Il est donc important de comprendre quelles sont les réalités dissimulées derrière ces indicateurs de la situation économique du pays.

Le premier constat que l’on peut faire est que la France est un pays qui enregistre en permanence un solde négatif de sa balance commerciale et ce depuis 20 ans. Chaque année le même phénomène se produit : en 2020, il s’est agi de 65,2 milliards d’euros de déficit, alors que l’Allemagne avait un solde positif de 182 milliards d’euros, et les Pays-Bas de 68,5 milliards.

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que la France ne parvient pas à redresser sa balance du commerce extérieur, contrairement à ce que plusieurs autres pays européens ont été capables de faire. C’est ce que montre le tableau ci-dessous où l’on voit que des pays qui, comme nous, enregistraient dans les années 1970 un déficit de leur commerce extérieur sont parvenus à redresser la barre alors que la France en est toujours au même point.

Évolution de la balance commerciale (en % du PIB)

Année                          1970             2018

  • Allemagne             – 1,48 %        + 6,77 %
  • Danemark             – 0,15 %        + 5,34 %
  • Pays-Bas                – 0,15 %        + 10,69 %
  • Suisse                     – 0,09 %       + 12,08 %
  • France                    – 0,54 %        – 0,77 %

Il faut donc expliquer les raisons de ce phénomène.

Pourquoi la balance commerciale française est-elle vouée à être déficitaire, un déficit qui, en somme, serait structurel, et pourquoi ?

Nous allons le montrer, les raisons sont de deux ordres : d’une part, une désindustrialisation de plus en plus importante du pays, et de l’autre la faiblesse de plusieurs des top secteurs de l’économie, c’est-à-dire les secteurs d’activité qui constituent les piliers de l’économie française ; sachant que le terme de top sector est utilisé par le gouvernement des Pays-Bas pour désigner les secteurs qui jouent un rôle d’encadrement dans l’économie du pays.

Désindustrialisation et commerce extérieur 

Dans tous les pays développés, on note que les produits industriels représentent toujours chaque année entre 70 % et 75 % des exportations : il y a une corrélation étroite entre la part de l’industrie dans le PIB des pays et les résultats de leur commerce extérieur.

C’est ce que montre le tableau suivant (inclus secteur de la construction) :

Pays                      Industrie/PIB          Solde balance commerciale/PIB

  • Grèce                    13,9 %                          – 7,4 %
  • France                  16,3 %                          – 2,5 %
  • GB                         16,9 %                          – 0,3 %
  • États-Unis           18,2 %                          – 3,0 %
  • Espagne               20,6 %                         + 1,4 %
  • Suède                    21,6 %                         + 4,2 %
  • Suisse                   24,6 %                         + 10,0 %
  • Allemagne           26,2 %                         + 5,8 %
  • Rép.Tchèque      31,5 %                          + 7,4 %
  • Chine                   37,8 %                          + 3,8 %

(Industrie : source BIRD)

Dans ce tableau, pour effectuer des comparaisons internationales, nous avons pris les chiffres de la Banque Mondiale afin de disposer de données cohérentes, mais la BIRD inclut curieusement le secteur de la construction dans sa définition de l’industrie. La corrélation entre l’importance du secteur industriel des pays et le solde de leur commerce extérieur est manifeste : certes, elle n’est pas parfaite, car cela dépend de plusieurs facteurs, notamment de la définition de top sectors de l’économie des pays, et en second lieu du dynamisme des acteurs économiques.

Statistiquement, en faisant une corrélation chiffrée on constate que pour qu’un pays ait une balance commerciale équilibrée son industrie doit représenter 17 % du PIB (hors construction), c’est-à-dire 21 à 22 % du PIB si la construction est incorporée dans la définition de l’industrie. L’industrie de la France ne représente plus aujourd’hui que 10 % seulement de son PIB. Il ne faut donc pas s’étonner que sa balance commerciale soit en permanence déficitaire. Et on peut prédire qu’elle  continuera à l’être tant que le niveau du secteur industriel du pays n’aura pas été remonté à environ 17 % du PIB.

Le rôle des top sectors

L’économie d’un grand pays est toujours constituée de plusieurs secteurs clés, des secteurs structurants que le gouvernement hollandais nomme des top sectors dans sa politique d’intervention dans l’économie. Dans le cas de pays comme la France ou l’Allemagne, les top sectors sont au nombre de quatre, dans celui de plus petits pays, comme les Pays-Bas, ou le Danemark, ils sont au nombre de deux seulement.

En Allemagne les quatre secteurs clés sont l’automobile, la chimie, la machine-outil et l’agroalimentaire.

En France, ce sont l’automobile, l’aéronautique, l’agroalimentaire et l’industrie du luxe. Qu’un seul des ces secteurs en vienne à connaitre des difficultés, et la balance commerciale du pays s’en ressentira fortement, et immédiatement.

Dans le cas de la France, il faut donc voir comment se portent ses quatre top sectors. Deux d’entre eux sont mal en point : l’agroalimentaire et l’automobile. Le troisième, l’aéronautique, tient une place importante dans les exportations et a été très dynamique ces dernières années, mais s’est trouvé considérablement affecté par la crise du coronavirus.

Le quatrième secteur, celui de l’industrie du luxe, est un domaine d’activité solide,  dans lequel la France dispose de plusieurs entreprises leaders dans le monde. Ce secteur n’est donc pas menacé car le luxe est devenu une spécialité française. Malheureusement, il est relativement moins important dans l’économie du pays que les trois autres. Il est donc préoccupant que deux secteurs clés sur quatre soient en difficulté.

L’industrie automobile française

Elle est quatre fois moins puissante que son homologue allemande. La production de véhicules décline : elle est passée de 3,5 millions de véhicules en 2000 à 2 millions en 2018. La balance commerciale de ce secteur est devenue négative, le pays important davantage de véhicules qu’elle n’en exporte.

Un constructeur comme Renault fait de plus en plus fabriquer ses véhicules en Roumanie et à Tanger. Durant la période de janvier à septembre 2020 , la France a produit 600 000 véhicules, contre 1 200 000 en 2019 pour la même période. L’Allemagne en a produit 2 400 000.

L’agroalimentaire

Ce secteur a perdu plus de 20 000 emplois au cours des dix dernières années. La France a régressé dans l’export, passant du second au quatrième rang au plan mondial, battue par l’Allemagne et par les Pays-Bas. Ce sont toujours les États-Unis qui sont en tête. Dans le dernier rapport du cabinet d’études économiques Xerfi,  spécialisé dans les études sectorielles sur l’économie française, Alexandre Mirlicourtis a évoqué une Berezina de ce secteur d’activité.

Il existe beaucoup trop de très petites entreprises de moins de 10 personnes. Ce secteur a donc besoin de se restructurer complètement pour devenir beaucoup plus compétitif. En 2018, les exportations françaises se sont élevées à 44 milliards d’euros, contre 72 milliards pour l’Allemagne et 60 milliards pour les Pays-Bas. Pour la première fois, le solde des échanges dans ce domaine avec les autres pays européens est devenu négatif.

Faiblesses industrielle et du commerce français à surmonter

On voit donc quelles sont les raisons pour lesquelles la balance commerciale de la France est en permanence déficitaire. Le pays a aujourd’hui le taux d’industrialisation le plus faible de tous les pays de l’Union européenne, Grèce mise à part, et les difficultés que rencontrent deux des quatre secteurs clés de l’économie ne laissent aucun espoir de voir la balance commerciale française se rétablir rapidement.

La situation va revenir sans doute à la normale avec la fin de la crise du covid-19.

L’industrie aéronautique va donc pouvoir reprendre sa croissance et nourrir les exportations du pays. Mais du fait de la structure du groupe Airbus, l’aéronautique est un secteur qui est fortement importateur en composants issus des autres pays européens.

En revanche, le sort de l’industrie automobile est préoccupant du fait des bouleversements technologiques considérables qui s’opèrent à présent dans ce secteur avec le passage accéléré au tout électrique : les Chinois vont très vite être des concurrents redoutables, et on sait que leur production de véhicules se monte déjà à 30 millions de voitures par an.

Certes, le mouvement de réindustrialisation est maintenant lancé.

Il a fallu que ce soit la crise du covid -19 qui éclaire les pouvoirs publics sur les dégâts causés au pays par sa très grave désindustrialisation. Nos dirigeants, formés à l’école de Jean Fourastié, ont laissé filer notre industrie, estimant qu’un pays moderne serait demain un pays post-industriel, avec une économie constituée uniquement d’activités relevant du secteur tertiaire. Cette erreur fatale aura couté très cher à la nation. En effet, pour compenser les effets d’appauvrissement causés par la perte de nos usines les gouvernements successifs ont été amenés à augmenter d’année en année les dépenses sociales, et donc à accroître régulièrement les prélèvements obligatoires afin de les financer.

Ceux-ci n’étant jamais suffisants, le pays a dû recourir chaque année à de l’endettement, et c’est ainsi que la dette extérieure a atteint des sommets. Nos gouvernants n’ont pas vu l’enchainement fatal dans lequel le pays se trouvait piégé.

Il était donc temps qu’une prise de conscience s’opère.

Au moins la crise du covid-19 aura eu l’immense mérite de faire prendre conscience aux pouvoirs publics de la nécessité de réindustrialiser le pays : il a fallu importer pour plus de 6 milliards d’euros de masques de protection, et l’on a découvert que la France ne fabriquait pas ces respirateurs artificiels très sophistiqués indispensables aux services de réanimation des hôpitaux, alors que l’Allemagne a deux fabricants et la Suisse un, qui est très coté ; par ailleurs, 90 % de nos médicaments sont produits en Asie.

Avec la période des fêtes de Noël qui approche, les médias nous apprennent que 85 % des jouets vendus en France sont fabriqués en Chine.

Demain, il faudra donc remercier le covid-19 d’avoir tiré la France de sa léthargie et permis au pays de se réveiller. Il était temps, mais il va falloir une très longue période pour que le pays se remette de ces impardonnables erreurs.

Modifié le 17/09/2021 à 8:40.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.