La France : un pays sinistré face à un avenir incertain

demolition BY Janice Waltzer(CC BY 2.0) — Janice Waltzer, CC-BY

La France décline depuis de très nombreuses années. Elle est aujourd’hui un pays dont l’économie doit être considérée comme sinistrée.

Par Claude Sicard.  

La pandémie du coronavirus a plongé le monde dans la plus grande incertitude et la persistance du virus bouche l’horizon. L’économiste Perry Mehrling de la Pardee School (Université de Boston) nous dit de la période d’après la crise :

La société sera transformée de façon permanente et le retour au statu quo est impossible.

Les Français s’en doutent bien et s’en inquiètent car la crise leur a appris que leur système de santé n’était pas le meilleur du monde et que leur économie était sur bien des points défaillante. Aussi leur confiance dans leurs dirigeants en est-elle fortement ébranlée.

En effet, la France décline depuis de très nombreuses années. Elle est aujourd’hui un pays dont l’économie doit être considérée comme sinistrée. Selon le dictionnaire Larousse sinistre(é) signifie « de mauvais présage », ou « qui amène des malheurs », et « qui a subi des dommages. »

La crise du coronavirus est venue surajouter des difficultés au fonctionnement de notre machine économique qui était déjà bien en peine. Aussi, en 2020, le PIB de la France a beaucoup plus chuté que le PIB mondial : moins 8,3 %, contre seulement moins 4 %.

Dans un article récent, Nathalie MP Meyer écrit :

La France est malade d’un système qu’elle ne veut abandonner pour rien au monde de peur de perdre dans les remous de la concurrence les bénéfices de l’égalitarisme par le bas qu’elle prend pour de l’égalité et de la justice sociale.

Plusieurs signes montrent à quel point le pays est sinistré : en importance du PIB, en 1960 la France était la troisième au monde, aujourd’hui elle est à la septième place.

Sa part dans les exportations mondiales a régressé : de 6,3 % en 1990 à 3 % à présent (source Rexecode). La dette extérieure du pays représente maintenant 122,3 % du PIB, pour seulement 20 % en 1980.

En Europe, notre pays est classé onzième pour le PIB par habitant.

On pourrait allonger bien plus encore cette liste affligeante d’indicateurs.

Par ailleurs, rappelons ce qui est préoccupant pour l’avenir du pays : aucun établissement français ne figure dans la liste des vingt premiers du classement de Shanghai des universités. Quatre établissements sont anglais et un est canadien.

L’Université Paris Sciences et Lettres est la première université française figurant dans ce classement, et seulement en 36e position. La Sorbonne est trente-neuvième.

À Bruxelles, la langue française n’est pratiquement plus utilisée auprès des institutions europénnes, alors que la France est à l’origine de cette construction politico-économique. Il y a vingt ans, 40 % des textes étaient en français, contre 3 % seulement aujourd’hui. L’anglais y est maintenant la langue utilisée.

Dans le domaine du nucléaire où jusqu’ici la France était en tête dans le monde, elle est aujourd’hui à la peine : l’EPR de Flamanville, le générateur de troisième génération que EDF a entrepris de construire en 2007 n’est toujours pas en service. L’achèvement de sa construction est annoncé pour 2023, et son coût sera multiplié par quatre.

Les  Chinois dament le pion aux Français. Ils ont construit deux EPR qui fonctionnent déjà, des EPR de technologie française d’ailleurs.

Dans Le Figaro du 12 avril 2019, Nicolas Goldberg, consultant chez Colombus Consulting reconnait que :

La France n’est plus le pays industriel qu’elle a été : il a fallu réactiver tout un écosystème industriel pour pouvoir avancer sur le chantier et former des prestataires à respecter des normes draconiennes.

L’un des éléments explicatifs du déclin de l’économie française et l’affaiblissement de sa puissance résident dans le grave déclin de son industrie.

La contribution de ce secteur à la formation du PIB n’est plus aujourd’hui que de 10 % contre 24% ou 25 % à la fin des Trente glorieuses. L’Allemagne est à 24 % et la moyenne des pays de l’ OCDE se situe à 20 %.

Le secteur industriel est la clé de la richesse des pays. C’est lui qui fournit à une nation les éléments constitutifs de sa puissance politique.

On sait le rôle considérable que jouent les ventes d’armes dans le poids des nations dans le monde. La France est certes encore une puissance qui compte dans le domaine de l’armement, mais elle est très loin d’être présente dans tous les secteurs. Pour le remplacement du fusil d’assaut de son armée, par exemple, le fameux FAMAS, il a fallu s‘adresser à une firme allemande car la Manufacture d’armes de Saint-Étienne n’existe plus. Les munitions de 9 mm dont a besoin l’armée sont fabriquées en République tchèque. Les Britanniques ont leur propre fabricant, la société Arsenal Royal d’Enfield, les Russes ont Kalachnikov, et les Israéliens produisent eux-mêmes leurs fusils, le Taver.

Si l’on observe ce qui s’est passé depuis une quarantaine d’années on aboutit à une liste interminable d’échecs industriels désolants.

Par exemple, dans le domaine du machinisme agricole, les trois principaux fabricants français ont disparu alors que la France est le pays en Europe qui dispose du marché intérieur le plus important :

  • les tracteurs Renault ont été repris par le groupe allemand Claas en 2008,
  • le fabriquant de moissonneuses-batteuses Braud a été absorbé par Fiat en 1982,
  • l’entreprise Rivière-Casalis qui fabriquait des ramasseuses-presse à Orléans a été reprise par le hollandais Vicon en 1990.

Dans le domaine de la machine-outil, les Français ont pratiquement disparu.

La firme Berliet installée à Lyon a été reprise en 1974 par la SAVIEM, filiale de Renault, Paul Berliet ayant fait d’énormes erreurs de stratégie. Renault ne réussissant pas mieux que Berliet dans le domaine des gros véhicules industriels a cédé en 2001 sa filiale au groupe suédois Volvo, pour devenir Renault Trucks.

Précédemment, la société Thomson vend la CGR, gros fabricant de matériels de radiologie médicale à l’Américain General Electric. La France ne produit plus de matériel d’imagerie médicale.

Et encore :

Et plus récemment, en 2015, la branche d’Alstom produisant des turbines nucléaires est passée sous pavillon américain, rachetée par General Electric. Alstom avait pourtant équipé environ 30% du parc mondial des turbines nucléaires ; sa turbine Arabelle devait équiper le nouvel EPR de Flamanville.

On pourrait poursuivre cette litanie à l’infini : la société Bernard Moteurs, fabricant mondial de moteurs à poste fixe cédée à l’Allemand Daimler, la société Pompes Guinard reprise par l’Allemand KSB… sans oublier les déboires de la fin du groupe Framatome-Areva ou encore ceux de Creusot-Loire.

La France a perdu ainsi un nombre considérable de firmes leader. Personne ne s’est penché jusqu’ici sur les raisons d’une telle hécatombe. Ce serait pourtant bien utile au moment où la réindustrialisation du pays est à l’ordre du jour.

Certes, il y a eu de très belles réussites : Dassault avec ses branches militaire et civile, Bouygues pour les travaux publics, Danone dans l’alimentaire. Mais le cimentier Lafarge a été avalé par le suisse Holcim, et l’engineering Technip a été repris par la société texane FMC technologies.

La France a bien un secteur industriel complètement sinistré.

Pour le reconstituer, du moins en partie, il faudra agir sur plusieurs plans :

  • renforcer considérablement les capacités en Recherche-Développement,
  • attirer davantage les investissements étrangers,
  • supprimer les entraves réglementaires imposées par la Commission de la Concurrence de l’Union européenne.

Chacun de ces points mériterait des développements importants qui sortiraient du cadre de cet article.

La recherche est essentiellement celle qu’effectuent les entreprises, et attirer des investissements étrangers nécessite la refonte du Code du travail. Les concessions à obtenir de Bruxelles sont une affaire de négociations avec nos partenaires européens, lesquelles seront facilitées par la position éminente qu’occupe Thierry Breton à la Commission européenne car il est précisément en charge de la politique industrielle de l’Union européenne.

Cet ancien chef d’entreprise serait le mieux placé pour guider le pays dans sa politique de réindustrialisation. Comme il l’a expliqué dans Le Point du 10 mars 2020 :

C’est par le biais des aides publiques que la Commission peut impulser à la marge une politique industrielle dans les secteurs d’avenir.

Il s’est exprimé à plusieurs reprises à ce sujet, et on sait qu’il va s’attacher à

Replacer les entreprises au centre des politiques de l’ UE, et pas seulement des prix bas pour les consommateurs.

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