A-t-on livré la France à Amazon ?

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Cessons de laisser croire que le e-commerce est le fossoyeur du commerce de proximité. Cessons de faire croire qu’acheter un livre en librairie, c’est de la culture mais l’acheter en ligne c’est un abrutissement.

Par Philippe Alezard.

La deuxième vague de la Covid frappe la France, et violemment. Plus de cinquante mille nouveaux cas chaque jour, des hôpitaux une nouvelle fois proches de la saturation et, par voie de conséquence, le gouvernement prend la décision d’un reconfinement.

Cette fois il sera un peu moins strict afin d’éviter un choc économique dont notre pays pourrait à terme ne jamais se relever. Les écoles restent ouvertes, les services publics ne seront pas fermés, les entreprises priées de pratiquer autant que possible le télétravail.

A contrario, les étudiants sont invités à suivre les cours à distance, les bars, les restaurants et les commerces jugés non-essentiels devront rester porte close.

Essentiel, non essentiel : l’omniscience étatique

Mais qu’est-ce qu’un produit non-essentiel ? Lors du premier confinement, la question ne s’était pas posée. Un produit essentiel était un produit permettant de répondre aux besoins impérieux de la vie, manger, boire et maintenir une hygiène correcte. Donc naturellement, les commerces permettant d’acheter ces produits essentiels restèrent ouverts, et tous les autres fermés.

Pour ce deuxième confinement, la définition de produit non-essentiel semble un tantinet plus complexe et l’on découvre que les grandes surfaces et autres sites internet vendent autre chose que des produits frais. Notamment des livres, des chaussures, des chaussettes, des produits de beauté, que sais-je encore.

Les commerçants, les lobbys de tel ou tel secteur, l’exception culturelle française, tous font pression sur le gouvernement. Celui-ci ayant déjà fort à faire avec la vague sanitaire ne souhaite pas faire face à une vague poujadiste.

L’omniscience étatiste se met en place. La machine à produire des décrets est lancée. L’état va définir pour nous ce qui est essentiel ou non, ce que l’on peut acheter ou pas et qui a le droit de vendre ou pas, avec bien entendu toutes les incohérences et les mécontentements que cela va nécessairement engendrer.

Au final, ces sont des images surréalistes de rayons entiers de supermarchés enveloppés dans du cellophane et des forces de l’ordre vérifiant le contenu des caddies.

Succès du e-commerce

À cette caricature étatiste s’ajoute la caricature anti-libérale, le besoin de désigner un bouc émissaire. Le capitalisme, l’actionnaire, les dividendes représentés par la grande distribution et le diable Amazon seraient les grands bénéficiaires du confinement et les responsables de tous les maux du commerce de proximité.  Ségolène Royal, dans un sketch digne de Muriel Robin, déclarait sur une matinale le 10 novembre :

« Restez chez vous, regardez Netflix, fumez et abrutissez-vous parce que vous êtes interdits d’aller dans les librairies… Alors on est obligé de parler anglais, click&collect, Black Friday, ce n’est pas anodin, on a livré la France à Amazon ! »

Dans son dernier rapport sur les chiffres clés du e-commerce, la Fevad, Fédération e-commerce et vente à distance, nous rappelle que pour les particuliers en France, le commerce en ligne représente un chiffre d’affaires de plus de cent milliards d’euros, 103,4 milliards en 2019, en hausse de 11,6 % par rapport à 2018. Cette tendance ne se dément pas, c’est une croissance moyenne de 13 % par an depuis quatre ans.

Quand on regarde de plus près ces chiffres, on s’aperçoit que les ventes de produits, de biens de consommation, représentent 44 % contre 56 % pour les ventes de service qui sont elles-mêmes quasiment exclusivement tirées par le tourisme.

Le chiffre d’affaires des ventes en lignes de produits en France en 2019 s’élève par conséquent à environ 45 milliards d’euros, c’est moins de 10 % de part de marché du commerce de détail total en France, mesuré à 463,6 milliards d’euros par l’Insee (hors carburant).

Quarante millions de Français achètent sur internet, c’est quasiment 80 % des internautes, et contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, sans distinction de catégories socio-professionnelles et d’âges, de 15 à 65 ans1.

Tous déclarent que leurs achats sur internet n’ont pas d’impact sur le commerce local, ces achats se situant davantage comme une alternative à un déplacement en grande surface ou dans un centre commercial.

Ces achats permettent de réduire considérablement les kilomètres en limitant les déplacements. Les Français n’opposent pas les canaux de distributions. Ils les utilisent tous, tirant bénéfice de chacun.

Le commerce en ligne, ce sont 200 000 emplois directs en France auxquels s’ajoutent les emplois chez les partenaires privilégiés tels que la logistique et le transport. C’est également un canal de plus en plus utilisé par les artisans. Le développement des places de marché ouvre des perspectives de développement de chiffre d’affaires en France et à l’export, des marchés qui n’étaient jusqu’alors pas exploitables.

Le diable Amazon ?

Quant au diable Amazon, je pose quelques chiffres. Depuis 2010, Amazon en France, ce sont 9,2 milliards d’euros investis dans l’outil industriel, la logistique et les salariés. Ce sont 9300 emplois en CDI créés. Ce sont 5,7 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2019 et une contribution de 420 millions d’euros d’impôts, taxes et autres cotisations.

50 % des produits vendus sur le site proviennent de vendeurs partenaires, 11 000 PME françaises vendent à travers les plateformes d’Amazon et 70 % de celles-ci exportent vers des territoires qui leur étaient inaccessibles. Ces exportations représentent un chiffre d’affaires de 350 millions d’euros.

Amazon est le leader en France du e-commerce mais ne représente que 10 % de celui ci et 1 % du commerce de détail. Pour la librairie, Amazon vend principalement du fond de rayon, 70 % de ses ventes étant des livres édités depuis plus de deux ans.

Pas de quoi déclencher l’hystérie, d’autant plus qu’Amazon n’est pas seul. Fnac.com, Cdiscount, Weepee, Leclerc pour ne citer que les premières font partie des places de marchés prépondérantes.

Les entreprises françaises en retard sur le numérique

La technologie est là, les Français sont prêts et pourtant, dans sa dernière étude le conseil national du numérique met en exergue la faiblesse et le retard de la France en matière de numérique pour ses PME.

Celle-ci porte sur sept pays européens : Allemagne, Irlande, Royaume-Unis, Finlande, Suède, Espagne et Italie ; et sept pays hors Europe : États-Unis, Canada, Israël, Japon, Corée du Sud, Chine et Brésil. Le tissu français des entreprises est en retard sur tous ses voisins et compétiteurs dans tous les domaines de la numérisation.

Avec 66 %, les entreprises françaises possèdent le plus faible taux de détention d’un site internet, 15 % font du commerce en ligne contre 24 % en Allemagne, 62 % en Israël et 72 % aux États-Unis.

Dans l’e-export le diagnostic est identique : la France avec 5,5 % d’entreprises exportatrices via le canal internet a le taux le plus faible. L’Allemagne est à 9 %, l’Irlande 12 % et la Chine à 22,5 %.

Du coté des grandes entreprises et de l’industrie, le tableau n’est pas plus réjouissant. L’international Federation of Robotics relève que 73 % des robots déployés dans le monde sont installés dans cinq pays : Singapour, Corée du Sud, Japon, Allemagne et Suède.

La France compte 177 robots pour 10 000 emplois industriels contre 350 en Allemagne et 980 à Singapour. Toutes les études mettent en évidence une relation de causalité inverse entre le taux d’équipement de robots et le taux de chômage.

Cessons d’opposer le commerce traditionnel au commerce en ligne. Cessons de laisser croire que le e-commerce est le fossoyeur du commerce de proximité. Cessons de faire croire qu’acheter un livre en librairie, c’est de la culture mais l’acheter en ligne c’est un abrutissement.

Cessons de croire que les robots tuent nos emplois. Cessons de pointer du doigt le capital nécessaire à l’investissement. Le numérique est un atout indispensable pour toutes les PME mais également pour l’industrie française.

Cette pandémie aura agi comme un rasoir à deux lames sur le visage de la France.

La première vague a démontré que l’on peut être le pays avec le taux de prélèvements le plus élevé de l’OCDE, avoir 11 % du PIB engouffré dans les dépenses de santé et dans le même temps avoir un système de santé défaillant. Deux fois moins d’infirmières qu’en Allemagne, un personnel de santé payé entre 20 et 40 % de moins et deux fois moins de lits d’hôpital par habitant que nos voisins d’outre Rhin.

La  deuxième vague met en exergue l’autre facette de ces records de pression fiscale : le manque d’investissement. La fiscalité sur le capital et les impôts de production ont créé un déficit chronique d’investissement des entreprises françaises.

La crise du Covid n’a pas été un élément déclencheur mais fut un accélérateur de tendance, pointant les faiblesses du tissu économique français et le poids exorbitant de l’État. Les politiques de tous bords possèdent bien entendu tous ces chiffres, toutes ces études, toutes les analyses.

Au lieu de tomber dans un populisme nauséabond, au lieu de jouer sur les peurs et les croyances, ils seraient plus inspirés à prendre les mesures, à travailler sur les programmes visant à accompagner l’économie vers une transition numérique pour laquelle la France est une nouvelle fois en train de prendre un retard considérable sur tous les autres pays.

Il importe que le débat public, scientifique, rationnel aide à la compréhension et à l’acceptation des nouvelles technologies et aux nécessaires réformes de l’État. La dernière projection du FMI est effrayante. À horizon 2025 l’institut voit la dette de la France à 125 % de son PIB et celle de l’Allemagne à 60 %.

C’est la fragmentation de l’Europe qui est en jeu. Fragmentation qui serait fatale à notre pays. Mais ces incidences majeures méritent un personnel politique majeur.

  1. Source Médiamétrie : 15-24 ans 81,4 %, 25-34 ans 89 %, 35-46 ans 86 %, 50-64 ans 81 %, +65 ans 72 %. CSP+ 92 %, CSP- 82 %.
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