L’économie du reconfinement : Ubu roi

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En intervenant sur tous les fronts, la machinerie administrative a fait bondir la part des dépenses publiques, rapprochant dangereusement l’économie française d’une économie administrée de commandement soviétique.

Par Pierre Robert.

Au nom de la santé publique l’administration est en train de passer une camisole de force à notre économie et de lui infliger des dégâts irréversibles. Cette manœuvre s’accompagne d’une restriction drastique du périmètre de nos libertés et d’une mainmise de la technocratie sur l’organisation de toutes les activités.

Une camisole de force

Huit mois après le début officiel de l’épidémie, l’État dicte en effet aux entreprises la manière dont leurs salariés doivent s’organiser pour travailler. Il soutient celles dont il a ordonné la fermeture comme la corde soutient le pendu, règle les salaires d’une fraction croissante de la population et décide à la place des consommateurs ce qu’ils peuvent ou non acheter.

Il prétend aussi planifier l’hypothétique et future relance d’une économie qu’il a mise à genoux et que manifestement il voue à la décroissance.

En quelques mois, en intervenant sur tous les fronts, la machinerie administrative a fait bondir la part des dépenses publiques de 55,6 % à 64,3 % du PIB, un niveau qui devient réellement extravagant pour un pays développé supposé être encore une économie de marché.

Avec de tels chiffres on se rapproche dangereusement d’une économie administrée de même nature que celle que les citoyens soviétiques ont dû supporter pour leur malheur pendant plus de 70 ans avec les résultats que l’on connait.

L’épreuve que notre pays est en train de vivre est à cet égard un cas d’école pour montrer l’ampleur des dysfonctionnements que génère l’illusion de pouvoir piloter l’économie par le haut.

Elle met en lumière les raisons pour lesquelles ignorer à ce point son fonctionnement spontané et ne pas tenir compte du comportement individuel des acteurs confrontés à ce qu’on tente de leur imposer génère des effets pervers et des blocages en série. Quelques exemples en font la démonstration

Le diktat du nécessaire et du superflu

Paru le 3 novembre, un décret fixe les « mesures applicables aux moyennes et grandes surfaces spécialisées ou généralistes et aux prestations de services à domicile ».

Si elles font moins de 400 mètres carrés elles n’ont pas de souci à se faire. Mais si elles dépassent cette superficie elles doivent fermer tous leurs rayons proposant à la vente les produits que les consommateurs n’ont plus le droit d’y acheter comme les jouets, les meubles, les bijoux, les livres, les jeux vidéo, les CD et DVD, les vêtements, les fleurs, le gros électroménager mais pas le petit (va-t-on publier un arrêté pour fixer la ligne de démarcation ?) ni les déodorants ou les produits de maquillage…

On imagine l’enchaînement des réunions interministérielles, les échanges frénétiques de textos, les appels téléphoniques multiples, les interventions ciblées des groupes de pression, les arbitrages minutieux qui ont du présider à l’élaboration de ces mesures dérisoires.

Prises dans un souci d’équité pour les petits commerçants contraints de fermer leurs boutiques et pour certains condamnés à court terme à la faillite, ce ne sont pas elles qui vont les sauver.

Ce qui les a inspirées relève du malthusianisme le plus pur (réduire l’offre pour réduire les contacts). Les effets pervers en sont redoutables puisque tous les acteurs physiques sont empêchés de vendre à l’approche des fêtes de fin d’année mais pas Amazon ni les sites d’e-commerce qui peuvent continuer à prospérer.

Au nom de ce que certains nomment « la justice », on aggrave les choses en oubliant que toute mesure imposée d’en haut pour contraindre l’activité lèse le plus grand nombre mais crée des opportunités pour ceux qui sont en mesure de lui échapper.

Lancée à fond la machinerie administrative a produit ce qu’elle fait le mieux : empêcher bien plus que protéger.

Pour ce qui est des services, on a délibérément sacrifié les bars, les restaurants, les coiffeurs, les esthéticiennes, les cordonniers (la liste n’est pas exhaustive) au virus, ce qui a peu de chances de l’amadouer.

Quant à la culture, dans l’esprit de la haute fonction publique, elle fait manifestement partie du superflu, chose pourtant si nécessaire selon Voltaire, et qui l’est encore plus en temps de confinement.

Blocage en vue pour les routiers et le BTP

Sur les autoroutes les restaurants-relais ont été fermés le 30 octobre dernier. 500 000 travailleurs de la route sont concernés. Or ces lieux qui leur assurent aussi le stationnement pendant les périodes de repos, des douches, des sanitaires décents et un minimum de vie sociale leur sont indispensables.

À défaut d’être entendus par les pouvoirs publics leurs syndicats envisagent de passer rapidement à l’action. Sans réponse rapide ils menacent de «prendre [leurs] responsabilités, avec toutes les conséquences que cela peut engendrer».

On voit comment une question au départ en apparence marginale, un grain de sable dans la mécanique administrative, peut déclencher une réaction en chaine avec à la clé une avalanche de demandes de dérogations si on y répond positivement ou un blocage de très grande ampleur dans le cas inverse.

Le cas du bâtiment est également révélateur de ce qui se passe lorsqu’on prétend tout régir à coup de normes et de décrets. Il est prévu que si une seule personne est détectée positive sur un chantier, l’ensemble du personnel qui y est employé passe automatiquement en « cas contact » et donc arrête de travailler.

On comprend aisément le degré très élevé d’incertitude que cela génère pour les clients comme pour les entreprises du secteur. On voit mal dans ces conditions comment le BTP  pourrait retrouver une activité normale avant longtemps.

L’oukase du télétravail

« Télétravailler cinq jours sur cinq », telle est l’injonction du gouvernement. Pour la ministre du Travail, le télétravail doit être la règle, il n’est pas une option mais bien « une obligation » quand le poste le permet, c’est-à-dire sauf exception justifiée et contrôlée.

Face à un sujet complexe on lance donc un mot d’ordre uniforme et simple qui dicte aux entreprises la manière dont elles devraient organiser leur fonctionnement. C’est une prérogative que le gouvernement ne s’était pas jusqu’alors attribuée.

En agissant ainsi il ne tient aucun compte des particularités propres à chaque branche d’activité ni à chaque entreprise. Philippe Darmayan, président de l’Union des Industries et Métiers de la Métallurgie déplore à juste titre cette intervention excessive de l’État : « On est en train de rogner sur la responsabilité du chef d’entreprise, qui est d’organiser le travail et de mener le dialogue social ».

Sur le terrain les inspecteurs du travail sont déjà à l’œuvre pour mener des contrôles et infliger des sanctions alors qu’on devrait laisser à chaque entreprise la souplesse d’appliquer le télétravail à la carte en fonction de leur situation particulière et des réactions de ceux de leurs salariés disant ne pas pouvoir supporter un deuxième confinement. L’économie ne doit ni s’arrêter ni s’effondrer mais le dirigisme ambiant ne l’y aide pas.

Les acteurs de terrain comptent aussi

Ceux qui nous gouvernent ne voient manifestement l’économie que d’en haut, en position de surplomb. Or il faut la voir d’en bas et pour inverser la régression en cours se référer à une autre approche, hostile à sa représentation en termes de système dont la marche serait déconnectée des comportements des individus interagissant sur les marchés.

Au lieu de la penser comme un tout, il faut la penser comme une organisation décentralisée assurant néanmoins, mais de façon involontaire, la coordination des activités. C’est ce à quoi nous invite Hayek pour qui « la liberté est cette conduite humaine particulière où la coercition de certains par d’autres se trouve réduite au minimum possible dans une société »1.

Dès lors le rôle auquel l’État devrait se cantonner est de définir un cadre de règles simples, stables et peu nombreuses. Il est de rendre les acteurs de l’économie responsables de leurs actions, de leur faire confiance a priori dans la poursuite de leurs objectifs et le cas échéant de les sanctionner en faisant jouer ses prérogatives régaliennes.

Dans le domaine sanitaire, il était de dimensionner correctement le système de soins dont il s’est attribué la charge en 1945 à la création de la Sécurité sociale, et accompagné des partenaires sociaux.

À l’évidence, en dépit du niveau extraordinairement élevé des dépenses publiques dans notre pays, cela n’a pas été le cas. Face à l’épidémie il devait définir une stratégie équilibrée en limitant les mesures de confinement aux plus fragiles qui  sont souvent les plus âgés.

C’est ce que recommandent avec de solides arguments bien des économistes comme Daron Acemoglu ou Christian Gollier, directeur général de la Toulouse School of Economics

On s’est empressé de ne pas leur demander leur avis.

Les vertus de l’ordre spontané

En définitive l’épisode de très fortes turbulences que traverse la société française met en lumière tous les dysfonctionnements d’une économie qu’on prétend régir d’en haut.

Or comme Hayek nous le rappelle :

« Nous devrions en savoir assez long pour éviter de détruire notre civilisation en étouffant le processus spontané de l’interaction des individus, en chargeant une quelconque autorité de le diriger. Mais pour ne pas tomber dans cette faute, nous devons rejeter l’illusion d’être capables de délibérément créer l’avenir de l’humanité. »2.

 

  1. La Constitution de la Liberté, 1960, édition française, 1994, p. 11.
  2. Droit, Législation et Liberté, vol. 3, L’Ordre politique d’un peuple libre, 1979, éd. française, 1983, p.182.
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