Méchant capitalisme, méchant Amazon qui crée de vilains emplois !

Emballage Amazon (Crédits : Nic Taylor, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Dans ce monde incertain où les vilains et les méchants se cachent, bien trop souvent, derrière des figures angéliques aux intentions louables, le Camp du Bien doit sans arrêt faire preuve de vigilance pour savoir détecter ceux qui sont les suppôts de Satan et ceux qui servent la cause. Heureusement, il reste quelques points de repère sûrs, quelques affreux emblématiques qui constituent des cibles pratiques pour l’édification des masses. Parmi ceux-là, Amazon, bien sûr.

Et avec Amazon, on n’est pas dans la catégorie du petit garnement, de la petite racaille que le Camp du Bien se doit de remettre dans le droit chemin, à coups de pompes au derrière ou, plus prosaïquement lorsqu’il s’agit d’une entreprise, avec quelques législations bien senties. Non.

Amazon, c’est du gros méchant, de la grosse entreprise multinationale américaine, du « badass » capitaliste sans frein ni foi dont le seul credo, honteusement affiché, consiste à plaire au client roi, ce consommateur que rien ne satisfait vraiment, qui pousse les prix vers le bas et les chatons au suicide. Amazon, c’est cette entreprise qui a déjà été longuement dépeinte, par le détail, par l’un de ces reporters de guerre envoyé sur le terrain de la logistique. Rappelez-vous : Jean-Baptiste Malet, jeune journaliste de 25 ans, décidait de s’infiltrer incognito dans un entrepôt Amazon en répondant à une offre d’emploi et, au péril de sa vie, nous narrait par le détail les trop horribles vexations que le travail dans cette entreprise lui imposait.

Depuis, les horreurs que le géant de la distribution américaine fait subir à ses employés ne se sont jamais démenties : les pages de notre vaillante presse française sont emplies des descriptions atroces d’employés dépecés vivants entre les rayonnages de « Harry Potter » et de « 50 Nuances de Gris », de ces rites sataniques aux pentacles peints avec du sang de vierges tenus régulièrement par un management inhumain (voire saurien) et autres complots illuminés, ou plus si affinité.

Du reste, l’entreprise américaine, accumulant les succès (et le cash) n’a jamais réussi à s’attirer les bonnes grâces de l’intelligentsia française qui a bien reconnu en elle le destructeur implacable du petit commerce, de nos petites librairies de quartier qui sentent bon la patine et le papier moisi. Tout le monde sait qu’Amazon, c’est la mort du libraire (on trouve tous les livres chez Amazon, voyons), du vendeur de joujoux équitables (on trouve tous les jouets chez Amazon, voyons) et même du petit artisan de sextoys traditionnels (on trouve même ce genre de jouets sur Amazon, voyons). Le seul avantage d’Amazon aux yeux de certains (notamment à Bercy) reste l’existence dûment notée de produits utiles et en quantité adaptée à la ponction fiscale française.

Pour le reste, il y a une accumulation évidente de crimes à la bienséance et de délits d’outrecuidance de la part de la multinationale américaine qui ne lui permettront jamais d’échapper à l’opprobre et l’anathème que lui jettent en France le Camp du Bien, les médias, les syndicalistes et les organisations corporatistes diverses et variées.

Ainsi, l’entreprise de Jeff Bezos a-t-elle tenté de faire oublier ses abominables conditions de travail (dénoncées en leur temps par un New York Times remonté comme un coucou… ou presque) en proposant la semaine de 30 heures. Ah ah ah, qu’allez-vous faire croire là, M. Bezos ? Tout le monde sait que vos employés, surexploités, misérablement traités, ne pourraient de toute façon guère aligner plus de 20h par jour, encore moins 30. Et … Ah c’est par semaine ? Hum Bon. Bref.

Ainsi, le géant de la distribution n’hésite pas à piétiner le plus élémentaire savoir-vivre comme l’ont dénoncé plusieurs syndicats, outrés de voir que l’entreprise n’hésite pas à offrir une prime pour démission : à chaque début d’année, le géant informatique américain propose à ses salariés qui auraient « un projet personnel » de démissionner en échange d’une prime pouvant aller jusqu’à 8000 euros. C’est, bien évidemment, parfaitement scandaleux voire immonde puisque cela inciterait certaines personnes à partir plutôt qu’à se faire licencier et toucher le chômage ! C’est en outre parfaitement inique puisque tout le monde sait que la France dispose déjà d’un véritable arsenal en matière de droit du travail, et qu’en procédant ainsi, Amazon court-circuite les formidables administrations et les magnifiques syndicats qui ont normalement la charge d’accompagner les personnes qui se placeraient elles-mêmes dans ces situations. Mais surtout, c’est parfaitement légal, ce qui rend tout à fait insupportable une telle distribution de pognon.

Heureusement, tout ceci ne pourra pas durer.

Dans le Camp du Bien, tout le monde sait que le Mal ne peut triompher. Tout le monde sait que ces employés maltraités, cet argent jeté à la face des salariés qui veulent s’en aller, que ces conditions de travail iniques, que cette gestion au cordeau, que tous ces éléments sont autant de clous autour du cercueil Amazon. Tout le monde sait aussi que l’avenir d’Amazon est pourri : regardez, même à Wall Street, alors que l’entreprise quadruple ses bénéfices, ils sont nerveux ! Ah ah, tenez-vous bien, suppôts de Satan, vous allez carafer et ce sera bien fait pour vous…

Ou presque. Parce parallèlement, on apprend dernièrement qu’Amazon envisage très fermement d’étendre ses activités physiques en France, au point de devoir créer 1500 nouveaux emplois, en contrat à durée indéterminée, ce qui porterait le total de ses effectifs français à plus de 5500. Argh, c’est beaucoup, d’autant que le géant américain de la distribution en ligne ne recherche pas seulement « des ingénieurs, diplômés d’écoles de commerce et jeunes diplômés », mais veut aussi remplir des « postes non qualifiés » pour des personnes « souhaitant se former sur le terrain ».

Autrement dit, voilà qu’Amazon embauche à tour de bras, aussi bien des diplômés que des non qualifiés, dans un pays gangrené par 5 millions de chômeurs (peu ou prou). Voilà qui pose un évident problème : pour le journaliste moyen, pour l’élu de base et le politicien national chevronné, pour le commentateur boboïde qui, le poing levé, dénonce l’exploitation de l’homme par l’homme à coup de scanners logistiques cadencés comme du papier à musique, comment accommoder une vision du monde où le pire du capitalisme permet d’offrir un travail à plusieurs centaines de personnes, et en sortir d’autres centaines des difficultés provoquées par l’absence de qualification en leur proposant formation et expérience professionnelle probante ?

Dilemme particulièrement cruel que celui de ces gens-là qui vont devoir continuer à trouver toutes les tares possibles, continuer à taper sur celui qui va, de toute évidence, employer un nombre croissant de personnes en France, mais qui, à l’instar de McDonalds, Coca-Cola, Monsanto ou n’importe quelle autre entreprise, paie des impôts, des charges sociales et emploie des milliers de personnes.

Eh oui : il va être difficile de continuer à passer pour le sauveur du peuple, le défenseur des classes laborieuses, tout en crachant sur ces entreprises qui font, elles, et au contraire de ces aigris, quelque chose de concret pour ces classes.


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