Quand l’idéal est un fardeau : l’exemple de la notion d’Occident

Pericles by Daniel Lobo on Flickr (CC0 1.0) — Daniel Lobo, CC0

Une définition de l’Occident comme un idéal place la barre tellement haut que la réalité ne peut être que décevante à son aune.

Par Philippe Silberzahn.

Nous sommes souvent prisonniers de modèles mentaux, c’est-à-dire de croyances profondes dictant notre façon de penser. L’un des modèles les plus puissants est celui selon lequel nous devons définir notre action en fonction d’un idéal à atteindre. Bien que séduisant et logique en apparence, ce modèle est en fait profondément contre-productif. L’exemple de la notion d’Occident montre que nous gagnerions à nous défaire de ce fardeau, en politique comme dans les organisations.

Agir en fonction d’un idéal

L’idée d’agir en fonction d’un idéal est un héritage platonicien selon lequel la réalité est une version forcément dégradée d’un idéal. C’est un modèle déprimant, qui ne met en avant que notre supposée imperfection, et profondément anti-humaniste puisqu’il met au centre de notre pensée non pas l’humain agissant, mais l’idéal inatteignable. À l’aune de cet idéal, notre action est forcément médiocre.

Alors qu’il semble si logique qu’un idéal est un moteur de l’action ambitieuse, c’est en fait tout le contraire. Par son ampleur même, l’idéal paralyse souvent l’action, je le constate régulièrement en entreprise notamment. L’idéal est une prison dorée dans laquelle on se réfugie et d’où on ne peut plus bouger. Un exemple typique de cette situation est celle de l’Occident.

Aujourd’hui l’Occident est attaqué de toutes parts. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un représentant a priori incontestable de notre civilisation ne soit remis en question ou qu’on déboulonne une statue.

Jules Ferry, développeur de l’école pour tous ? Un ardent défenseur du colonialisme !

Colbert ? L’inspirateur de l’odieux Code noir.

Le monde de la science ? Un repère de racistes misogynes.

L’héritage grec ? Certes les Grecs ont inventé la démocratie, mais les femmes en étaient exclues et ils étaient esclavagistes. Comment peut-on se revendiquer de cet héritage souillé par ces fautes ?

L’héritage romain ? Rome nous a légué le droit, la langue et des réalisations architecturales extraordinaires, mais la civilisation romaine s’est construite dans le sang : elle reposait sur la cruauté, l’impérialisme, la colonisation et l’esclavage.

Les Lumières ? Il a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour que l’esclavage soit aboli et elles n’ont pas empêché le colonialisme avec son lot de massacres.

La rationalité ? Deux guerres mondiales et leurs gigantesques bains de sang sont là pour nous faire douter que le monde produit par les Lumières est plus rationnel que ceux qui l’ont précédé.

La prospérité ? Elle s’est faite au prix du saccage de la nature.

La notion d’Occident : un modèle idéal contesté

Comme souvent, pour comprendre un concept, il faut étudier son origine. La notion d’Occident peut sembler évidente, mais elle est pourtant récente ; elle provient essentiellement de la recréation du mythe grec par les penseurs allemands à la fin du XIXe siècle.

Le besoin de définir l’Occident se fait pressant après la catastrophe de la Première Guerre mondiale puis au moment de la Guerre froide. Émerge alors ce que l’historien danois David Gress a nommé la Grande narration. Selon celle-ci, l’Occident serait l’héritier en droite ligne d’un idéal, celui du monde classique grec puis romain, avec en apogée la création de l’OTAN en 1949 qui consacre la trinité du système occidental : liberté, raison et prospérité. Est ignoré tout ce qui n’entre pas dans le modèle, les tribus germaniques, la religion chrétienne, entre autres.

Mais la Grande narration pose problème : par son idéalisme, elle établit une dichotomie entre certains principes absolus, existant en dehors de l’Histoire, et une réalité parfois bien éloignée de cette perfection, caractérisée par l’inégalité, les préjugés, l’exploitation, l’esclavagisme et la guerre.

Si l’Occident est un idéal de liberté, comment expliquer l’esclavagisme et les colonies ? S’il est un idéal de prospérité, comment expliquer la pauvreté ? Cette dichotomie impose un fardeau de justification à l’Occident et à sa forme politique la plus importante, la démocratie, dont les défenseurs sont toujours obligés d’expliquer comment la réalité diffère de l’idéal et de voir cette différence comme un problème à résoudre par la volonté politique – représentée par quelques leaders supposés éclairés.

En bref, une définition de l’Occident comme un idéal place la barre tellement haut que la réalité ne peut être que décevante à son aune.

L’Occident invite dès lors toutes les critiques, et celles-ci n’ont pas manqué, qu’elles viennent des héritiers de Rousseau et de Marx, des conservateurs, notamment religieux, des écologistes qui émergent à partir des années 1960 et des chantres des  valeurs asiatiques comme le dirigeant de Singapour, Lee Kuan Yew, et désormais des post-modernistes. Alors que les limites de la Narration étaient évidentes, celle-ci a néanmoins pu tenir jusqu’en 1989, date à laquelle l’effondrement de sa dernière raison d’être, l’URSS, les a mises à nu.

À partir de cette date, elle est à repenser entièrement. Le fait que cela n’ait pas été fait explique pour une grande part les dérives que nous connaissons actuellement, que ce soit le populisme, la montée des extrémismes ou la légitimité dont jouissent les régimes autoritaires jusqu’au cœur de l’Europe.

Un modèle alternatif : l’Occident comme processus

Face à la faillite de la Grande Narration, Gress propose donc un modèle mental alternatif selon lequel l’Occident est le produit d’une histoire, d’un long processus. Dès lors, l’identité occidentale ne doit pas être comprise principalement dans l’abstrait (« la liberté »), mais comme un ensemble de pratiques et d’institutions ayant évolué, non pas uniquement de la Grèce, mais de la synthèse difficile et conflictuelle des trois cultures classiques (grecque et romaine), chrétienne et germanique qui a pris forme entre les Ve et VIIIe siècle de notre ère, c’est-à-dire entre la chute de l’Empire Romain, l’émergence de la chrétienté et l’avènement de l’empire carolingien.

Par exemple, dans ce modèle, la liberté ne surgit pas ex nihilo au siècle des Lumières après la longue nuit du Moyen-Âge, mais est le produit incertain de siècles de conflits entre la liberté grecque (tout citoyen participe à la vie de la cité), la liberté romaine (aristocratique), la liberté chrétienne (autonomie du religieux par rapport au politique), la liberté féodale (chaque seigneur dans son fief) des tribus germaniques auxquelles viendra s’ajouter la liberté individuelle qui émerge à la Renaissance mais qui était déjà présente dès la Bible.

L’Occident est donc le fruit institutionnel et politique de divers conflits et interactions critiques : de la Grèce avec Rome, du christianisme et de l’idéal de liberté héroïque importé par les tribus germaniques et de l’Empire romain. Ces conflits n’ont pas eu lieu de façon abstraite ou entre penseurs. Ils étaient pleins d’une passion destructrice et créatrice et souvent de cruauté liée à la lutte pour le pouvoir (qu’on songe à Canossa). Au modèle mental de l’Occident comme un idéal, qui est une impasse, Gress propose donc de substituer celui de l’Occident comme un processus de synthèse toujours renouvelée.

Ce sont paradoxalement ces conflits jamais résolus, ce déséquilibre permanent en son cœur même, qui donnent sa force à l’Occident des-idéalisé.

Nous défaire de la volonté d’idéal

Comme cet exemple le montre, beaucoup de choses que nous considérons comme évidentes sont en fait des modèles mentaux ; ce sont des constructions humaines, des croyances n’ayant rien de naturel.

On peut tirer deux enseignements ici.

Le premier est que ces modèles peuvent être stériles et contre-productifs (l’Occident comme idéal), ou au contraire être fertiles et ouvrir des possibilités (l’Occident comme processus).

Le second enseignement est que défendre un idéal et viser un modèle universel est un exercice futile car un modèle universel est toujours fragile, étant condamné à la perfection.

La leçon de l’Occident c’est précisément de n’avoir en réalité jamais été un idéal, mais d’être un objet en construction, produit d’une suite ininterrompue de conflits qui perdurent aujourd’hui, et qui ont fait qu’aucune partie à ces conflits n’a jamais totalement gagné : ni l’Église, ni les princes, ni les bourgeois, ni plus récemment le peuple ; le paradoxe de l’Occident est qu’une bataille millénaire pour le pouvoir et la domination a produit la liberté au milieu de la violence ; que le système proprement occidental est un système bâti tant bien que mal pour gérer les conflits profonds à coups d’essais et d’erreurs, parfois tragiques, notamment lorsque l’équilibre fragile a été rompu.

Autrement dit l’Occident n’est pas un idéal, mais un principe d’action et plus précisément un principe de régulation des conflits en l’absence de finalité.

Une exposition des modèles mentaux sous-jacents à une situation permet toujours de dégager une voie entre deux extrêmes présentés comme indépassables, un idéal stérile et son pendant naturel, une diabolisation nihiliste.

Dans une époque tentée par la radicalisation et la polarisation, les modèles mentaux sont de puissants outils pour échapper à la fausse évidence de la nécessité d’un idéal et ouvrir de nouveaux possibles, en regardant ce que l’on peut faire à partir de ce que l’on a, si imparfait que cela soit, plutôt que ce qu’il faudrait faire dans un monde idéal, qui nous bloque et nous consume.

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