Singapour : Lee Kuan Yew, le despote « pragmatique »

Singapour est-il un État ou, comme le disait l’économiste Milton Friedman, une « affaire de famille » ?

Par Guy Sorman.

Remembering  Lee Kuan Yew credits  Choo Yut Shing  (CC BY-NC-SA 2.0)
Remembering Lee Kuan Yew credits Choo Yut Shing (CC BY-NC-SA 2.0)

 

La mort de Lee Kuan Yew, à 91 ans, dans l’État qu’il a fondé, invite à s’interroger sur cette expérience unique. Singapour est-il même un État ou, comme le disait l’économiste Milton Friedman, une « affaire de famille » ? Le fondateur parti en retraite avait passé le commandement à son fils, l’actuel Premier ministre. Celui-ci m’a rétorqué que Singapour était bien un État puisqu’il disposait d’une armée et d’une politique étrangère. Certes, mais la flotte américaine est la véritable protection de la Cité.

Singapour est tout de même un succès économique embarrassant parce qu’il n’entre dans aucune catégorie classique, ni socialiste, ni libéral. Sans doute devrait-on le considérer comme une forme de despotisme éclairé, à la manière des cités italiennes du Quattrocento ou des utopies imaginées au Siècle des Lumières. Peut-on tirer de cette singularité quelque enseignement universel ?

Les dirigeants de Pékin depuis Deng Xiaoping en 1979 (il appartenait au même peuple que Lee Kuan Yew,  Hakka de Chine du Sud) se sont intéressés de près à Singapour et Lee Kuan Yew n’était pas avare de conseils : l’alliance d’une économie dynamique et de l’autoritarisme politique, bon pour Singapour, ne l’était-il pas pour la Chine ? Les dirigeants de Pékin ont emprunté à Singapour le caractère mixte de l’économie chinoise, des infrastructures publiques accueillantes pour des entrepreneurs privés. Les Communistes chinois sont fascinés par le Parti d’action populaire (fondé par Lee Kuan Yew), le PAP qui dans des élections presque libres, obtient généralement 90% des voix. La comparaison s’arrête là parce que l’expérience d’une cité-État de six millions d’habitants, paraît inapplicable à un continent qui en compte un milliard et demi.

Et Lee Kuan Yew fut un despote mais pas sanguinaire comme les communistes chinois : les intellectuels dissidents à Singapour – il s’en trouve – ne sont pas incarcérés, mais se voient offrir une bourse pour étudier dans une université occidentale. Les adversaires de Lee Kuan Yew étaient souvent nommés ambassadeurs à la condition de rester en poste, au plus loin. C’est que Lee Kuan Yew, formé en Grande-Bretagne, comme son fils, savait ce qu’était l’État de droit. Il savait que la stabilité du droit était la condition essentielle du développement. Cet État de droit est garanti par une justice indépendante, une police incorruptible et une bureaucratie au-dessus de tout soupçon. L’un des traits les plus originaux de Singapour est que les fonctionnaires y sont mieux payés que les cadres des entreprises privées ce qui attire les meilleurs ; en contrepartie, aucune corruption n’est tolérée, au contraire de la Chine et des régimes autocratiques en général.

Un autre trait singulier de Singapour est la préférence que Lee Kuan Yew accordait à la propriété privée du logement : la Cité est une nation de propriétaires, aidés par des crédits avantageux. Lee Kuan Yew estimait que la propriété, embourgeoisait les esprits et dissuadait de voter pour l’opposition.

Les critiques de Singapour avancent généralement deux allégations majeures. La première, économique, est que la ville aurait seulement bénéficié de sa situation géographique, point de passage obligé sur une route maritime où transite 60% du fret mondial. Certes, mais je me souviens de Singapour dans les années 60, il y régnait une extrême pauvreté. Ce sont bien les infrastructures et la sécurité organisées par Lee Kuan Yew qui ont fait le Singapour actuel. L’autre critique, politique, regrette le manque de liberté d’expression, le mépris de l’opposition, voire l’ennui qui pèse sur la ville. Cette critique fondée doit être tempérée comme soulignée plus haut par la prévisibilité du droit. Par ailleurs, l’option sécuritaire du régime peut se justifier par l’hétérogénéité de la population, la présence d’une forte communauté musulmane qui n’est pas sourde aux appels islamistes venus des pays voisins : quand les imams prêchent dans les mosquées de Singapour, les portes doivent obligatoirement rester ouvertes. Enfin Singapour évolue : non seulement on s’y ennuie moins, mais le PAP n’exclut pas de perdre un jour prochain les élections pour entrer dans une démocratie d’alternance.

Par-delà ces circonstances et la personnalité de son fondateur, se pose la question complexe de la relation entre développement économique et démocratie. La quête d’une relation quantifiable, prévisible n’a pour l’instant pas abouti. L’Inde a longtemps été une démocratie au taux de croissance zéro, la Chine est totalitaire et croît, la Corée du Sud et Taïwan se sont envolées aux ordres de dictateurs, le Chili de Pinochet progressait plus vite que l’Argentine démocratique, l’Éthiopie et le Rwanda progressent sans démocratie : tous les cas de figure coexistent. Le théorème de Samuel Huntington envisageant qu’à partir d’un certain revenu, tout régime autoritaire se démocratise, n’a été vérifié qu’à Taïwan et en Corée du Sud, sous la pression des États-Unis.

On envisagera qu’il existe sans doute une relation entre démocratie et développement mais trop complexe pour être théorisée. On envisagera aussi que démocratie et développement sont l’une et l’autre des valeurs en soi qui méritent d’être poursuivies par des combats et des moyens qui ne coïncident pas nécessairement. Au moins faut-il éviter que ces moyens ne se contredisent : par exemple, les militants du Printemps arabe en Égypte se battaient pour la démocratie tout en se réclamant d’un socialisme et d’un nationalisme anti économiques. Les Tunisiens en revanche, font progresser de pair la démocratie et l’économie de marché.

Pour en revenir à Lee Kuan Yew, il se définissait comme « pragmatique » : le pragmatisme est une pensée malheureusement peu répandue.


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