Un monde de ruptures : le grand soir des modèles mentaux

crashing by Jillian Stewart(CC BY-NC 2.0) — Jillian Stewart, CC-BY

Notre époque est profondément disruptive. C’est le grand soir des modèles mentaux. Tout ce qui a été vrai, parfois depuis des décennies, peut devenir faux, est en train de devenir faux. C’est le propre des situations révolutionnaires.

 Par Philippe Silberzahn.

En principe, avec l’âge vient la sagesse et chacun développe, au gré de ses expériences et de ses lectures, certaines convictions qui s’affirment et se renforcent et au travers desquelles on comprend mieux le monde qui nous entoure. C’est ainsi que de nombreuses cultures moquent l’innocence des jeunes et célèbrent la sagesse des anciens.

Mais une telle croyance, un tel modèle mental, ne fonctionne que si les conditions fondamentales de l’environnement ne changent pas. Autrement dit, cela n’est vrai que dans les périodes de continuité. En période de ruptures, cela n’est plus vrai. Or nous sommes précisément dans une telle période où tous nos modèles sont impitoyablement remis en cause. Sale temps pour les sages, ou ceux qui se croient tels.

« À ce moment, une armée puissante aurait dû arriver d’Italie pour combattre Attila, mais il n’y avait plus d’armée romaine. » E. Luttwak

Plus jamais d’acteur européen dans le textile

J’ai grandi dans les années 70 et l’époque était aux restructurations industrielles, le mot restructuration signifiant plus exactement fermeture. Ces années n’étaient en effet qu’une longue litanie déprimante de fermetures d’usines. Qu’il s’agisse de sidérurgie ou de textile, il était évident pour tout le monde que plus jamais il ne pourrait y avoir d’acteur européen dans ces secteurs, tant les coûts du travail étaient élevés. Pourtant, aujourd’hui, Zara, société espagnole, est le leader mondial du textile grâce à la création du modèle original qui lui permet de compenser ses coûts par des économies à d’autres endroit de sa chaîne de production et de distribution.

Le Japon leader économique du XXIe siècle ?

Durant les années 90, lorsque ma sœur a dû décider quelles études poursuivre, elle a choisi le japonais. Pourquoi ? Parce qu’il était évident que ce pays allait dominer l’économie mondiale. Quarante ans de croissance ininterrompue, des positions de leadership inexpugnables dans les principales industries – automobile, sidérurgie, électronique, notamment, mais aussi la finance, le triomphe de ce pays n’était-il pas inéluctable ? La politique industrielle de l’Occident a entièrement été modelée sur un modèle mental – la domination du Japon est la principale menace – qui a explosé en vol au paroxysme de la peur. Qui parle du Japon comme leader économique mondial aujourd’hui, après plus de vingt ans de croissance atone ?

La fin des dictatures ?

Par ailleurs, les années 90 étaient une incroyable fête de la démocratie. Une à une, les dictatures les plus abjectes tombaient : en Amérique du Sud, en Europe de l’Est, mais aussi en Asie et en Afrique. Ces dictatures apparaissaient pour ce qu’elles étaient : un mauvais moment rendu possible par le manque d’éducation et la pauvreté, auxquels le développement économique et l’émergence d’une classe moyenne mettaient inéluctablement fin. L’horizon mondial, c’était certain, était une forme de pays relativement libéral politiquement avec une solide classe moyenne, et des variances culturelles.

Aujourd’hui patatras, tout est reparti en arrière. Hongrie, Pologne, Brésil, Russie, Indonésie, Chine bien sûr, la liste de pays redevenus une forme plus ou moins avérée de dictature, ou lorsqu’on veut rester pudique, de « démocratie illibérale », ne s’arrête pas. Le modèle mental selon lequel la démocratie était l’horizon du monde grâce au développement économique a volé en éclats.

Des modèles qui s’effondrent

On ne compte plus les modèles qui nous semblaient si évidents et qui pourtant sont remis en cause : méfiance face aux vaccins, hostilité à l’Europe, le soutien américain à l’Europe, scepticisme face au progrès technique, explosion du clivage gauche/droite qui a structuré la vie politique française pendant 50 ans, la Russie plus forte dans l’utilisation d’Internet que les États-Unis qui l’ont pourtant inventé.

On brûle des livres impies en Pologne, on essaie d’interdire une pièce d’Eschyle à la Sorbonne, etc. L’apparition soudaine des Gilets jaunes fut en elle-même un festival de bouleversements de modèles mentaux, à tel point que nous sommes encore aujourd’hui incapables de lui donner un sens : une révolte, non pas du peuple mais de la classe moyenne de souche alors qu’on nous expliquait depuis des années que c’est la banlieue immigrée qui allait mettre le feu ; les Champs-Élysées plus dangereux que les rues de Marseille, au grand dam de Luc Besson qui nous promet l’inverse depuis des années ; un président jupitérien totalement impuissant que l’on hait mais dont on attend qu’il résolve tous les problèmes ; une peur physique des habitants des beaux quartiers ; une Cinquième République qui vacille pendant quelques jours en décembre face à 10 000 manifestants désarmés ; plein de gens qui préparent leur émigration ; un sentiment de déliquescence généralisé. Je pense à ce qu’ont dû ressentir les Romains au Ve siècle lorsque l’armée tant attendue n’est finalement pas venue et que l’ordre impérial s’est effondré, qui existait depuis des siècles.

Un monde de ruptures

« Ignorance is bliss » a-t-on coutume de dire dans la Silicon Valley en citant (sans le savoir, bien sûr) un vieux poème anglais ; l’ignorance est un bonheur et c’est folie que d’être sage. Ce dicton essaie d’expliquer comment on innove mieux lorsque l’on n’est pas prisonnier de modèles anciens. C’est un peu l’équivalent de « Heureux les simples d’esprit… » Eh bien en effet, force est de constater que tous nos modèles mentaux développés depuis des années ne nous servent pas à grand-chose, voire nous empêchent désormais de comprendre le monde tel qu’il évolue. C’est encore pire, je dois l’avouer, lorsqu’on est un intellectuel supposé capable d’expliquer ce qui se passe, parce qu’un intellectuel, il en a un paquet, de modèles mentaux hérités du passé.

Notre époque est profondément disruptive. C’est le grand soir des modèles mentaux. Tout ce qui a été vrai, parfois depuis des décennies, peut devenir faux, est en train de devenir faux. C’est le propre des situations révolutionnaires. L’un de mes amis a ainsi une grande affiche sur le mur en face de son bureau où il est écrit : « Qu’est-ce que je crois qui est fondamentalement faux ? » C’est un homme sage.

Mais au final, restons positifs. Comme le disait David Bowie, je ne sais pas où on va à partir de là, mais je vous promets qu’on ne va pas s’ennuyer.

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