La Grèce antique à la découverte de la liberté (1)

Cinquième volet de la présentation de quelques ouvrages de Jacqueline de Romilly, avec « La Grèce antique à la découverte de la liberté », paru en 1989.



Par Johan Rivalland.

La Grèce antique à la découverte de la liberté (1)
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La liberté, un thème qui nous est cher. Mais où son idée-même est-elle apparue, a-t-elle été l’objet de réflexions approfondies ? Va-t-elle de soi ? Mesurons-nous suffisamment, au quotidien aujourd’hui encore, sa grande fragilité ?

Voyage dans la Grèce antique, pour avoir quelques éléments de réponse.

L’apparition de la liberté à Athènes : un paradoxe ?

Jacqueline de Romilly commence par montrer le paradoxe apparent de l’apparition de la liberté à Athènes, à une époque où le nombre de citoyens y était limité et l’esclavage toujours très présent, comme presque partout. Et alors même que la cité grecque exerçait une domination véritablement tyrannique sur les autres peuples.

Ce qui n’empêchait pas les Grecs, et les Athéniens en particulier, de poursuivre un idéal de liberté et de s’y référer de manière constante :

« À tous les détours de textes, le mot se retrouve, en général employé sous un jour rayonnant. Il s’applique à la liberté nationale des cités, à la liberté politique des citoyens, à la liberté démocratique, à la liberté de la vie quotidienne, à la liberté intérieure du sage ; mais c’est toujours la liberté. »

Et, même si elle ne l’a pas inventée, c’est aussi Athènes qui s’est lancée la première dans une forme très poussée de démocratie directe qui, malgré ses défauts, qu’elle a elle-même tenté d’analyser et rectifier, a cherché à se placer dans la liberté. Influençant ainsi profondément jusqu’à aujourd’hui notre civilisation occidentale dans ses fondements.

Il ne s’agit pas tant, cependant, pour l’auteur de s’attacher aux institutions et aux faits qu’aux idées et réflexions relatives à cette émergence d’une véritable philosophie de la liberté et à la lente maturation qui les ont forgées. Avec le parti pris de les étudier à l’aune des citations d’Hérodote, Thucydide, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, puis Platon, entre autres.

  • 1) L’expérience première

Il s’agit de l’angoisse profonde, exprimée à travers les textes d’Homère, puis surtout Euripide, de la perte de la liberté, en particulier pour les femmes, lors de la défaite dans une guerre, où la condition d’esclave attendait les vaincus dont la vie avait été épargnée. Autrement dit, la sphère de ce que la réflexion moderne qualifiera plus tard de liberté dans un sens négatif.

C’est donc de la Cité que résulte alors l’existence de la liberté, de l’indépendance, qui n’est plus garantie au-delà de ses murs. D’où l’importance de la défense de celle-ci.

Mais c’est aussi de celle-ci que résultèrent les soulèvements qui eurent raison de l’impérialisme athénien. Et il y eut aussi des guerre civiles, en vertu des inégalités de droits à l’intérieur-même de la Cité et des désaccords sur la manière de gérer les affaires.

Première découverte : la liberté politique

La prise de conscience à son égard remonte au Vème siècle avant Jésus Christ, à l’époque des guerres médiques.

C’est la profonde différence de culture avec l’envahisseur perse qui la révèle. Hérodote, de même qu’Eschyle à travers en particulier la tragédie Les Perses, évoquent parfaitement bien l’opposition entre la monarchie absolue et tyrannique d’un Xerxès et l’esprit de résistance des valeureux Grecs, peuple qui se caractérise par l’absence de maîtres et le refus de se laisser mener à l’esclavage par des barbares, aussi nombreux soient-ils face à eux. La force de la loi, le nomos, est leur véritable maître. C’est elle qui assure la liberté. Et elle est issue de la décision de tous.

« On a là le point de départ de toutes les réflexions des temps modernes sur la liberté présentée comme obéissance aux lois que l’État s’est données, ou comme possibilité de faire tout ce que celles-ci permettent. Des formules de Montesquieu ou de Rousseau le rediront abondamment… Mais ce qui semblera, dans la réflexion de ces philosophes, abstrait et froid, ou, pire encore, sévèrement limitatif, se découvre ici dans la fraîcheur d’une expérience vivante et dans la fierté d’un épanouissement dynamique. »

Et c’est grâce à cette liberté et leur refus de la soumission que les Grecs l’emporteront sur leurs envahisseurs.

Deuxième découverte : la liberté démocratique

Elle intervient cinquante ans plus tard, à l’époque de la guerre du Péloponnèse, opposant Sparte (menée par une oligarchie) à Athènes (démocratie). Euripide et Thucydide en sont les principaux véhicules (là encore, un tragédien et un historien). La loi est toujours ici, dans le cas de la démocratie, ce qui prédomine. Mais l’égalité (notamment entre le riche et le pauvre) est ce qui permet d’aboutir à ce qu’elle soit faite pour tous (égalité devant la loi) et qu’elle permette à tous de prendre la parole (égalité du droit de parole). La souveraineté de tous, et l’absence de maître, sont ici les ressorts de la liberté. Et son instrument : la loi écrite. La justice elle-même était assurée par des tribunaux comptant plusieurs centaines de juges, tirés eux aussi au sort, à l’instar des magistratures pour les assemblées.

Si les libertés n’étaient pas exactement les mêmes que celles que nous entendons au sens moderne, la liberté de circulation ou le droit de propriété, par exemple, étaient en vigueur à Athènes (contrairement à Sparte), de même que la liberté de s’exprimer et la liberté de pensée, choses très précieuses que l’on pouvait perdre par l’exil.

Avec toutefois des limites : « La liberté démocratique se définissait comme la participation à un pouvoir et non pas comme une protection contre ce pouvoir ». L’exemple du procès de Socrate et de ceux intentés contre certains sophistes, par exemple, en témoignent. La passion, la colère ou l’émotion pouvaient très bien l’emporter parfois sur les vertus et le respect d’autrui (Jacqueline de Romilly insinue toutefois qu’il n’est pas certain que de tels procès ne puissent aboutir aujourd’hui à de telles condamnations, « dans un pays tenu pour libre ».

La liberté athénienne

Cependant, nous dit Jacqueline de Romilly,

« borner la liberté athénienne au principe démocratique sous sa forme institutionnelle, serait un véritable contre-sens ».

C’est tout un style de vie qui était imprégné de cette liberté d’agir, de penser, de se mouvoir, au quotidien. Ce que l’auteur qualifie de véritable « laisser faire », ou de tolérance des citoyens les uns envers les autres. Facteur propice à de multiples qualités telles que le courage, le désintéressement, l’intelligence, la personnalité.

Mais un idéal qui allait sombrer avec la défaite d’Athènes face à Sparte…

Les lois non écrites

C’est là qu’interviennent les philosophes.

Ces lois non écrites, qui sont rattachées tant à la religion qu’à la conscience morale, sont universelles, contrairement aux lois de la Cité, qui reposent sur une convention ou un accord et peuvent varier d’une cité à une autre, d’une époque à une autre. Ce sont celles que défend, par exemple, Antigone face à Créon.

Ce sont ces lois non écrites qui veulent qu’on épargne un combattant qui se rend ou que l’on rende ses morts inconditionnellement à un ennemi pour les ensevelir. Ce sont elles qui sont attachées aux éléments intemporels et universels des sentiments moraux attachés à notre civilisation.

« Le contenu de ces lois non écrites constitue en effet comme une charte de l’homme. »

Il ne s’agit nullement, cependant, de contester la validité des lois non écrites, à l’instar de ce qu’ont pu montrer un Socrate ou un Aristote, mais de mettre en cause celles dont le caractère peut s’avérer inique.

De même, nous dit Jacqueline de Romilly, il ne s’agit pas d’être naïf au regard des nombreux exemples de transmission de ces lois morale qui jalonnent l’histoire, mais au moins ont-elles eu pour vertu de restreindre sensiblement leur nombre.

Un point très intéressant mérite, au passage, d’être souligné, au regard de notre référence contemporaine aux droits de l’homme et au droit international (l’idée des droits remontant probablement à Rome) :

« Là où le monde moderne parle de droits, les Grecs, eux, parlaient de devoirs. »

Ce qui a pour conséquence d’évoquer une liberté qui ne se décline pas au pluriel, ni ne fait référence comme aujourd’hui à des droits à.

« Jamais les Grecs de l’époque classique n’auraient eu l’idée de revendiquer leur liberté par rapport à la cité, mais grâce à elle. De là résulte une tendance plus générale à ne point penser en termes d’exigences, mais d’initiatives, et à vouloir non pas revendiquer un statut, mais choisir un comportement. »

Autrement dit, le respect de la liberté d’autrui se concevait davantage en termes de morale et de valeurs que de droits, indépendamment de tout lien politique.

À suivre…