Emmanuel Macron et le lyrisme ambigu des forces de la France

L'allocution d'Emmanuel Macron du 14 juin - capture d'écran de la vidéo AFP - https://www.youtube.com/watch?v=-og7qnrI0-4&t=649s — AFP ,

Nous avons les atouts, nous avons l’héritage, nous avons encore les compétences, nous pouvons former les générations futures aux métiers et aux technologies de demain, pour peu qu’on nous donne la latitude de le faire.

Par Nathalie MP Meyer.

« N’oublions jamais nos forces » (Emmanuel Macron, Adresse aux Français, 14 juin 2020)

Commençons surtout par les identifier sérieusement et ensuite, arrêtons de les étouffer !

Égal à lui-même, notre Président. Dimanche soir encore, dans une allocution censée nous éclairer sur ses projets post-épidémiques (vidéo en fin d’article), on l’a vu plus à l’aise dans les belles envolées philosophiques et morales de ses propres discours que dans le concret de son action politique.

À tel point qu’il a esquissé un « nouveau chemin » de reconstruction du pays évidemment pavé du triptyque « social, solidaire et écologique » archi-convenu qu’on nous ressort à chaque crise, mais tellement vague, qu’il nous convie à le retrouver dans un mois pour en savoir plus. Un vrai feuilleton du dimanche soir, ces Adresses présidentielles aux Français !

Les trois « points forts » de l’allocution d’Emmanuel Macron

Après cette entrée en matière peu amène qui reflète mon impression générale, il serait injuste de ma part de ne pas signaler trois étincelles, trois points forts évoqués par le Président qui n’ont rien à voir avec les opérations de déconfinement et qui à eux seuls auraient pu, auraient dû, je pense, motiver une allocution présidentielle courte et bien sentie : le soutien aux forces de l’ordre ; le refus catégorique de fermer les yeux sur le racisme, l’antisémitisme et les discriminations ; le refus tout aussi catégorique de laisser s’installer un antiracisme inculte, immature et dévoyé.

Nous serons intraitables face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations […]. Mais ce combat noble est dévoyé lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. […] Je vous le dis très clairement ce soir mes chers compatriotes, la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue. »

Un retour bienvenu à l’État de droit que je salue, après le dangereux méli-mélo conceptuel du ministre de l’Intérieur sur le « soupçon avéré » de racisme opposable aux policiers et sur les « émotions » qui pourraient parfois supplanter la règle juridique face aux intimidations et manifestations violentes de ces derniers jours chez de prétendus antiracistes qui se révèlent supérieurement intolérants.

Si le reste du discours manque cruellement de caractère (informations sur l’accélération du déconfinement exceptées), il n’est pas sans soulever un certain nombre de questions et de réactions. Le rédacteur en chef de Contrepoints a souligné à juste titre combien Emmanuel Macron restait fidèle jusqu’à l’absurde au « en même temps » qu’il affectionne en toutes circonstances.

Exemple frappant : « nous n’avons pas à rougir de notre bilan » face à l’épidémie ; n’empêche qu’il devient urgent de réformer l’État et placer l’hôpital public sous assistance respiratoire…

Les « forces » de la France selon Emmanuel Macron

Pour ma part, j’aimerais m’attarder sur la rhétorique des « forces » de la France utilisée par le Président pour conclure son intervention en nous propulsant dans une sorte de dynamique de la reconstruction :

Mes chers compatriotes, nous avons devant nous des défis historiques. Pour les relever, n’oublions jamais nos forces.

Quand je vous disais qu’Emmanuel Macron se complaît à plaisir dans une représentation de la France aussi vague et superficielle qu’idéalisée ! Car voici la liste qu’il donne pour caractériser nos forces :

Notre histoire, notre jeunesse, notre sens du travail et de l’engagement, notre volonté de justice, notre capacité de créer pour dire et changer le monde, notre bienveillance.

Quel pays démocratique du monde développé ne pourrait en dire autant ? Quel pays n’a pas d’histoire ? Quel pays ne compte pas sur sa jeunesse ? Quel pays, s’il est un État de droit, n’aspire pas à voir régner la justice parmi ses citoyens ?

Quant au sens du travail, il y aurait beaucoup à dire, surtout en cette sortie de confinement où les forces du cocooning payé par un chômage partiel plus « généreux » que partout ailleurs et les grèves pour prétexte sanitaire retardent considérablement la reprise économique.

Ce qui n’a pas manqué de se voir dans les chiffres de recul du PIB constatés dans l’Union européenne au 1er trimestre 2020 et projetés par l’OCDE pour l’année 2020 :

   

Je préfère laisser la fin de la phrase, « notre capacité de créer pour dire et changer le monde, notre bienveillance », au rayon des envolées lyriques typiquement macroniennes qui ne signifient pas grand-chose, si ce n’est réaffirmer de façon ampoulée et sans frais que notre modèle social nous confère éternellement le monopole du cœur revendiqué par la gauche et la social-démocratie.

Non pas que la France manque d’atouts précieux et structurants :

C’est un pays qui bénéficie d’un ensemble « climat, paysage, culture et art de vivre » qui en fait une grande terre agricole et gastronomique ainsi qu’une attraction naturelle pour le reste du monde.

C’est un pays qui révère depuis longtemps la connaissance et le savoir, comme en témoignent ses plus anciennes universités, l’épaisseur de sa littérature, ses nombreux philosophes, ses chercheurs et ses ingénieurs.

C’est un pays qui a vécu la révolution des Lumières contre l’absolutisme royal et qui fut parmi les premiers à comprendre l’importance du respect de l’individu dans l’émergence d’une vraie liberté et d’une vraie prospérité.

C’est un pays qui de ce fait a rédigé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1789) dont le célèbre et fondamental article premier – Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune – est aujourd’hui attaqué par de multiples concurrences identitaires.

C’est un pays qui, dans le prolongement de ce mouvement libérateur (quoiqu’avec retard sur l’Angleterre), a participé pleinement à la Révolution industrielle dès les débuts du XIXe siècle et qui a su s’intégrer ensuite à l’arrivée de l’automobile, de l’aviation, de la conquête spatiale et du nucléaire civil.

C’est un pays qui dispose aujourd’hui de savoir-faire innombrables dans l’industriel et le commercial comme dans le culturel, des savoir-faire qui continuent à se transmettre et à s’améliorer grâce à nos créateurs et nos entrepreneurs dont certains sont à la tête d’entreprises de niveau mondial.

Mais tout ceci est méthodiquement étouffé par la croyance erronée que notre triple État-providence, stratège et nounou qui régule, définit, monopolise et s’ingère partout nous protégerait des excès délétères de trop de liberté, trop de créativité, trop d’innovation et trop d’initiative individuelle.

Pas une année sans que l’Éducation nationale ou l’enseignement supérieur public ne soit soumis à une demande « d’arrangement » des notations. Pas une année sans que le contenu des programmes ne soit édulcoré pour faire droit à un égalitarisme formel qui n’a plus rien à voir avec l’article premier de la DDHC.

Pas une industrie qui ne doive se plier à l’engouement pour l’économie verte. L’agriculture doit être bio sinon rien ; l’énergie, renouvelable sinon rien et les véhicules, électriques sinon rien. C’est si peu raisonné et si totalement idéologique que notre activité nucléaire qui produit une électricité idéalement décarbonée est en bonne voie de démantèlement et ses savoir-faire en bonne voie d’avoir disparu d’ici trente ans.

« Libérer la créativité et l’énergie du terrain »

Emmanuel Macron redit aujourd’hui comme il le disait au début de son mandat qu’il faut « libérer la créativité et l’énergie du terrain ». Il n’a pourtant eu de cesse depuis 2017 d’encadrer les entreprises dans toujours plus de paperasse et de contraintes, l’un des exemples le plus ridiculement révélateur de cet état d’esprit administratif et policier répandu partout étant l’invraisemblable calcul de l’Index d’égalité salariale entre les hommes et les femmes instauré pour toutes les entreprises en 2019.

Tout ceci ne manque pas de se refléter année après année dans des comptes publics dégradés, un chômage nettement plus élevé qu’ailleurs, un contexte social survolté, une agriculture perpétuellement en crise malgré les subventions qui y sont déversées, une Éducation nationale mal classée à l’international, un système public de santé au bord de la crise de nerfs, etc. etc. J’ai déjà développé ici tous ces sujets et d’autres.

Qu’on m’explique : nous avons les atouts, nous avons l’héritage, nous avons encore les compétences, nous pouvons former les générations futures aux métiers et aux technologies de demain, pour peu qu’on nous donne la latitude de le faire.

Et pourtant, nous supportons sans broncher de nous laisser immobiliser dans une sorte de couvre-feu autant idéologique que bureaucratique qui nous appauvrit intellectuellement, culturellement et économiquement. J’aimerais comprendre.

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