L’« étatisme viral », l’autre épidémie du moment

tampons administration bureaucratie credits frederic bisson (licence creative commons) — frederic bisson, CC-BY

Le plus édifiant de cette crise, c’est d’avoir occasionné un stupéfiant et offensif retour des vieilles phobies antilibérales et autres pathologies statolâtriques (l’étatisme « viral ») propres à notre pays.

Par Alain Laurent.

Il n’est sans doute pas trop tôt en cette fin mai 2020 pour esquisser les grandes lignes d’un état sociologique et idéologique des lieux au sortir de bientôt trois mois de confinement « covidien ». Et en tirer quelques enseignements sur les paradoxales réactions d’une société française et surtout de ses « élites » intellectuelles et politiques en comparaison avec ce qu’il en a souvent été chez nos voisins européens.

Car le plus édifiant de cette crise, c’est d’avoir occasionné un stupéfiant et offensif retour des vieilles phobies antilibérales et autres pathologies statolâtriques (l’ étatisme… « viral »!) propres à notre pays.

Et sans rapport objectif à l’origine de l’épidémie, sur fond d’incohérences, de déni de réalité, de postures irresponsables et de surenchères démagogiques.

C’est la faute au (néo)libéralisme, vraiment ?

Psalmodiée sur le mode hystérique d’un « Plus rien ne sera comme avant », l’antienne dominante est qu’aussi bien la pandémie elle-même que les ravages provoqués par le confinement ont une cause principale sinon unique : le « néolibéralisme ». Rétablissons donc les faits.

Tout d’abord, si le pouvoir communiste chinois n’avait pas commencé en janvier 2020 par menacer et emprisonner les premiers lanceurs d’alerte, puis censurer tout ce qui se rapportait aux débuts de l’épidémie et ensuite tardé à informer exactement les autres pays de la situation, il ne serait rien arrivé hors de Chine.

À l’origine de tout, donc, l’étatisme bureaucratique et autoritaire, et non pas le libéralisme. Si l’on peut en effet mettre en partie en cause la localisation asiatique excessive des « chaînes de valeur » et la dépendance qui s’ensuit (mais comment se passer des terres rares nécessaires à l’industrie informatique ?), il reste que la mondialisation incriminée par les néosocialistes se nourrit aussi du tourisme et des colloques lointains, des amateurs de cerises en hiver, des flux migratoires et autres mobilités familiales : rien à voir avec le libre échange capitaliste !

Enfin, c’est surtout en France que se donne aussi massivement libre cours l’obsession anti-libérale. Rien de tel chez nos voisins d’Europe du nord et centrale. Et l’on notera que chez les nations les plus imprégnées d’ordolibéralisme (Allemagne, Danemark, Suisse, Autriche, Pays-Bas), l’épidémie a été le plus vite et efficacement jugulée, et le confinement comme les dégâts économiques très atténués.

Rien d’étonnant : pour les penseurs ordolibéraux (Röpke, Eucken), tout repose d’abord sur le sens de la prévoyance et de l’autodiscipline personnelles et institutionnelles…

Un social-étatisme bureaucratisé dans tous ses états

De l’écolo-gauchisme exacerbé à la technocratie macronienne, pratiquement tout le monde prêche désormais et sur fond d’illibéralisme assumé pour l’avènement d’un merveilleux « monde d’après » tissé de planifications, de nationalisations et de collectivisations rebaptisées « biens communs ». Car, nous dit-on, monterait de partout en France une « demande de plus d’État » et de « social » – seul antidote à tous nos maux. Et ce nonobstant les ratages spectaculaires de notre cher État ultra-centralisé et bureaucratisé pour anticiper et enrayer la diffusion du coronavirus.

Une instructive préfiguration de ce qui nous attend « après » a été l’unique solution préconisée et appliquée pour gérer le confinement : tout un arsenal de réglementations tatillonnes, intrusives et souvent contre-productives. Autorisations administratives de déplacement (limitation à un km de chez soi, puis à 100 km), assignations de fait à résidence, verbalisations policières  sans discernement : on aurait presque cru revenu le temps des Ausweis à présenter à la Kommandantur (en Suisse, un confinement raisonné a atteint son objectif sans attestations ni contrôles infantilisants).

Et quand l’étatisme s’est paré de social-bureaucratisme via une providence d’État généralisée (avec retour du mirifique projet de « revenu universel »), nous avons sur le plan sanitaire eu droit à des pratiques, des mesures ou des projets incompatibles avec le plus élémentaire respect des libertés individuelles : de l’intention d’indéfiniment cloîtrer les personnes âgées à leur domicile à la mise en place d’un tracking numérique des suspects de contamination en passant par la contrainte à une distanciation « sociale » (choix lexical inadéquat mais révélateur, au lieu de « physique ») parfois impossible à mettre en place, comme les 4 m² par client qui ont failli plomber les restaurants !

« Responsabilité individuelle » vs déresponsabilisation de masse

L’un des paradoxes spécifiques à cet épisode a sans doute été la saisissante multiplication des appels ou injonctions à une « responsabilité individuelle » par des institutions politiques et des milieux intellectuels qui, durant les décennies antérieures, avaient tout fait pour la dévitaliser dans la vie courante, ou la stigmatiser idéologiquement (« bourgeoise », conservatrice ») voire scientifiquement (une « illusion »).

Comment, dès lors, imaginer que dans un contexte déresponsabilisant de « culture de l’excuse », de réglementations prohibant l’autonomie individuelle d’appréciation et de décision, de prise en charge automatique de tous les aspects de l’existence par un État-providence en expansion constante, nos concitoyens aient pu dans l’instant vraiment retrouver le sens de la responsabilité personnelle de soi ou de souci des autres ? Aussi, bien souvent, ce qui a été attribué à de la responsabilité individuelle n’a résulté en fait que de la « peur du gendarme » ou la crainte bien compréhensible de l’infection et la mort.

L’intériorisation de l’irresponsabilité n’a d’ailleurs pas tardé à reprendre le dessus : jets massifs de masques usagés et possiblement contaminés sur les trottoirs, lingettes évacuées dans les toilettes et bouchant les canalisations, excès inouïs de vitesse sur autoroutes, « gestes barrières » négligés. Mais le comportement volontiers irresponsable du pouvoir politique n’est-il pas le premier responsable de l’irresponsabilité des gens ?

Comment, dans ces conditions, parvenir malgré tout à une disruption durable avec le cercle vicieux national entre un « Tout attendre de l’État » et un État à la fois « Big Father » et « nounou » d’apparence bienveillante mais castrateur ?

Comment échapper à une fatalité historique évoquée par Tocqueville lorsque dans son célèbre discours du 12 septembre 1848 à l’Assemblée constituante, il  fustigeait « l’idée que l’État ne doit pas être seulement le directeur de la société, mais doit être, pour ainsi dire, le maître de chaque homme… son précepteur, son pédagogue ; que, de peur de le laisser faillir, il doit sans cesse se placer à côté de lui, au-dessus de lui, autour de lui, pour le guider, le garantir, le maintenir, le retenir… » ?

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