Le revenu universel : la liberté, pour qui ?

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Les libéraux se sont emparés du débat autour du revenu universel, avec des positions diverses voire contradictoires. Quelle est la position libérale sur le sujet ?

Par Nicolas Jutzet1.
Un article de Liber-thé

Le revenu de base inconditionnel (RBI) profite d’une publicité inattendue pendant cette crise sanitaire. Il a fait l’objet de nombreuses discussions à l’occasion d’une votation sur le sujet en Suisse en 2016, ou encore lors des présidentielles françaises en 2017.

Toutefois, il a jusqu’à maintenant rencontré une certaine hostilité, notamment à cause de son financement et de l’idée de société qu’il défend.

Cependant, en raison des pertes d’activité et de revenu d’une large partie de la population dues au coronavirus, il refait surface et des pays semblent vouloir l’appliquer, ou du moins en discuter.

En effet, selon les partisans du RBI ce mécanisme pourrait être une solution face aux accidents de parcours imprévisibles. Les libéraux se sont aussi emparés de ce débat, avec des positions diverses, voire contradictoires.

Après un tour d’horizon des différents défenseurs du RBI, nous nous intéresserons plus en détails à la position libérale sur le sujet.

Le Revenu universel, ou RBI

La première caractéristique du RBI, comme son nom l’indique, c’est d’être inconditionnel, donc d’être versé sans condition, sans discrimination ni sélection. En plus d’être versé à tous, le RBI est décrit comme un versement d’un montant permettant de (sur)vivre, de mener sa vie, sans obligation de travail en contrepartie.

Le financement n’est toutefois pas fixe et différentes versions s’affrontent. Parmi ses défenseurs, on peut distinguer trois écoles.

Défenseurs du revenu universel

— Les technophiles

Selon eux, les robots et les algorithmes vont prendre nos emplois. Pour éviter une guerre civile, entre les utiles et les délaissés technologiques, il est essentiel de verser un revenu de base. En taxant les robots par exemple.

Ils défendent une vieille thèse qui ne s’est jamais réalisée, celle de la fin du travail et de l’obsolescence de l’Homme qui diviserait l’humanité en deux catégories : ceux qui profitent du progrès technologique et en récoltent les fruits et les autres, ceux qui doivent se contenter des miettes.

De nombreux soutiens de cette thèse se trouvent dans la Silicon Valley, comme Elon Musk, ou encore des personnalités comme l’historien à succès, Yuval Harari.

— La compensation d’existence

Selon la deuxième famille de pensée, 90 % de nos revenus résultent des ressources dont nous bénéficions grâce au simple fait d’évoluer dans un environnement avec d’autres êtres humains.

En résumé, selon eux, si en tant qu’individu je peux travailler, c’est grâce à la mise à ma disposition de moyens de transport, de technologie (ordinateur) ou l’éducation (connaissances que d’autres ont acquises avant moi). L’idée est donc que l’individu n’est pour ainsi dire pas responsable de ce qu’il peut produire.

Ici c’est la vie en société qui justifie le revenu universel et non pas la solidarité. Il s’agit d’une compensation à laquelle nous avons droit, par notre simple existence.

Concrètement, les adeptes de cette théorie souhaiterait introduire un impôt sur le revenu à hauteur de 90 %, c’est-à-dire la part du revenu pour laquelle nous ne sommes selon eux pas responsables, afin de la redistribuer équitablement entre tous les individus. Cette approche est collectiviste et va à l’encontre d’une vision libérale de la société.

— L’école des penseurs libéraux

Pour ses défenseurs libéraux, le RBI permettrait aux personnes défavorisées d’éviter les longues procédures administratives des assurances sociales qui peuvent souvent être humiliantes et stigmatisantes.

Souvent, les personnes qui auraient droit à une prestation sociale n’y recourent même pas, en raison d’un sentiment de dignité ou de la trop grande complexité du système. Le RBI simplifierait également le millefeuilles de prestations de l’État- providence actuel.

Chez les libéraux favorables au revenu universel on peut distinguer deux courants :

— Milton Friedman, rénover un État-providence inefficace

Milton Friedman – prix Nobel d’économie – a défendu l’idée d’un revenu de base dans son livre Capitalisme et Liberté. Son objectif est de combattre la pauvreté et pas nécessairement les inégalités.

Selon lui, le meilleur remède contre la pauvreté c’est la charité privée. Il accepte cependant l’idée que le gouvernement assure un plancher au niveau de vie de chaque individu. Il défend un revenu de base sous la forme d’un impôt négatif.

Soit un revenu assuré par la collectivité pour les personnes dont le revenu se situe en dessous d’un certain niveau déterminé par la collectivité en fonction de ce que le revenu doit assurer. L’impôt négatif est un impôt classique renversé : l’individu reçoit de l’argent de la part de l’État, à condition d’être en dessous d’un certain seuil.

De l’autre côté, ceux dont le revenu est supérieur au seuil paient un impôt positif sur le revenu, c’est-à-dire un impôt classique, de l’individu à l’État. Sous cette forme, le financement se fait par l’imposition des revenus, avec une flat tax, c’est-à-dire un pourcentage sur le revenu qui est le même pour tous.

Le philosophe français Gaspard Koenig présente l’impôt négatif comme la différence entre le revenu de base versé et l’impôt dû à l’État. L’impôt négatif est maximal, lorsqu’on ne dispose d’aucun revenu : il s’agit de soulager la pauvreté par une aide inconditionnelle.

Si les impôts que l’on doit payer sont supérieurs à l’impôt négatif, on perçoit cet impôt négatif mais de manière indirecte, car il est déduit du montant des impôts que l’on doit payer.

Cette forme incite au travail car chaque franc gagné en travaillant vaut mieux que percevoir simplement le revenu de base, on évite les effets de seuil du système de redistribution actuel, qui incitent parfois à rester à charge de l’État plutôt que d’aller travailler.

— Philippe Van Parijs, le revenu le plus haut possible

La deuxième approche libérale est celle de Van Parijs. Elle a pour but d’assurer une autonomie suffisante à chaque personne, ce qui lui permet de vivre sa vie selon sa définition de la vie « bonne ». Il souhaite que son allocation universelle soit fixée au niveau soutenable le plus élevé possible.

Un point central est de permettre la liberté réelle au-delà de la liberté qui consiste à ne pas à nuire à autrui. Selon lui, le choix entre travail et oisiveté est personnel et détaché de tout jugement de valeur.

Pour Jessica Flanigan, professeure associée à l’Université de Richmond, « les gens peuvent débattre de la durabilité de cette solution, mais je ne pense pas qu’il y ait d’objections morales particulièrement convaincantes à un RBI très généreux, une fois que nous avons accepté le principe du RBI ».

Un droit sur le travail d’autrui ?

En conclusion, il faut rappeler qu’une majorité de libéraux s’oppose au RBI. Ils affirment qu’il n’a rien d’une solution libérale. Pour eux, son instauration signifierait que chaque individu a un droit sur les membres de la communauté. Que par sa seule existence, il a un droit à des revenus financés par les autres.

Dans une société libérale avec des individus libres et responsables il semble par principe compliqué de défendre un droit sur le fruit du travail d’autrui, qui n’est autre que sa propriété légitime. Sauf évidemment s’il y consent. Pour ces libéraux, cette réalité justifie à elle seule de rejeter en bloc cette idée, car elle nie les droits des individus, et notamment leur propriété.

Pascal Salin rappelle « qu’il ne faut pas confondre les actes de charité volontairement faits par les propriétaires de ressources, par exemple pour des personnes pauvres – ce qui est louable – et le transfert de ressources par l’usage de la contrainte publique, ce qui doit être considéré comme immoral ».

Les libéraux défendent habituellement un cadre institutionnel qui permet à chaque individu de créer des richesses et non pas de les redistribuer par la loi. D’autres voient ce revenu comme un encouragement à la paresse qui permettra à une partie de la population de vivre aux dépens des actifs, soit une simple extension de l’État social actuel.

La charge sur la population active ne ferait que se renforcer, ce qui pourrait entraîner de plus en plus le passage d’actif à passif, et donc au final faire péricliter le système, faute d’actifs pour financer l’ensemble.

Si on imagine l’application de cette mesure sur un territoire donné, cette manne financière pourrait également attirer des résidents externes. Dans ce cadre, certains libéraux craignent un effet d’aubaine.

L’argument de la simplification de l’État-providence actuel est soutenu par la plupart des libéraux, sans toutefois justifier l’introduction d’un RBI, comme le résume Pascal Salin :

« Si l’on substitue le revenu de base à une très grande variété d’aides – que l’on appelle  à tort des aides sociales – on respecte effectivement mieux la liberté de choix des bénéficiaires de ces aides : ainsi ils choisissent un domicile au lieu d’être logés dans un logement  social. Mais cela ne constitue pas pour autant une justification du revenu de base : pourquoi favoriser la liberté de choix de certains aux dépens de la liberté d’usage de leurs ressources (y compris la liberté d’être charitable) par ceux qui doivent financer ces transferts ? »

Finalement, pour ses opposants, le revenu universel ouvre la porte à une dangereuse dérive collectiviste, car il dépendra de la volonté d’une majorité, et non de celle du marché. Ce droit sur les revenus d’autrui permet à l’État de prendre en charge chaque individu du berceau à la tombe et crée une dépendance illimitée à l’administration.

Car quelle est la limite à fixer à ce revenu, comment la justifier ? L’électoralisme que pourrait entraîner ce mécanisme ressemble aux dérives que nous pouvons observer à ce jour avec le système de retraite et le reste des transferts sociaux.

Au vu des conséquences désastreuses de la crise actuelle, gageons que ce débat ne fait que commencer. Que ce soit au sein des libéraux ou ailleurs, il a le mérite de remettre en cause un État-providence dépassé et souvent inefficace, malgré son coût élevé.

 

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  1. Nicolas Jutzet est animateur du podcast Liber-thé, le podcast qui infuse la liberté.
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