Covid-19 : la nouvelle grande divergence ?

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Aux XIXe et XXe siècles, il était question du contrôle des matières premières. Avec le numérique, il en va désormais des opérateurs de réseau, de l’IA et des données personnelles.

Par Corentin Luce.

Comment expliquer qu’à partir du XIXe siècle, l’Europe soit devenue la puissance dominante, au point de jouir pendant plus d’un siècle d’une hégémonie indiscutable ? Parmi les multiples travaux, l’ouvrage de l’historien américain Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, fait figure de référence. Selon lui, jusqu’au début du XIXe siècle, l’Europe ne possédait aucun atout décisif sur la Chine, autre grande puissance de l’époque.

Deux siècles après cette grande divergence, avec la crise du coronavirus, ne sommes-nous pas en train de vivre une nouvelle divergence vers l’Asie et la Chine ?

Conséquences du coronavirus et âge d’or numérique

La peste justinienne avait annoncé la décadence romaine ; la Grande Peste de 1348 précipita la fin du Moyen-Âge ; le Covid-19 sonne peut-être le glas de l’hégémonie européano-occidentale. Les pandémies ont effectivement un formidable pouvoir d’accélération dans l’histoire. En tout état de cause, le Covid-19 n’a certainement pas achevé la mondialisation comme beaucoup se gargarisent à l’annoncer.

En revanche, une fois que nous sortirons de cette crise, au moment du réveil, nous allons réaliser que le numérique a profondément changé nos modes de vie. Ce virus a sacralisé la révolution numérique et l’ensemble de ses acteurs. L’épidémie a changé la façon de travailler et de tisser des liens.

C’est d’abord la façon de travailler qui a été transformée. La mise en place du télétravail a été le seul moyen de continuer à créer de la richesse. Les applications des outils numériques ont été multiples : éducation, services de streaming, e-commerce, télémédecine.

En outre, la façon de faire société a également été bouleversée. Le confinement a obligé chacun à inventer une nouvelle façon de tisser des liens avec son environnement. Et le seul lien qui garantissait ce contact s’est fait grâce aux outils numériques.

Cette révolution numérique va décider de la marche du monde au XXIe siècle, au même titre que la machine à vapeur avait eu un impact décisif au XIXe siècle et l’électricité au XXe siècle. Comme l’a très bien expliqué Fernand Braudel, ces grandes innovations ont engendré des révolutions extrêmement disruptives dans la mesure où elles touchent la totalité des individus, faisant fi des croyances religieuses, des récits collectifs ou même des inégalités. En ce sens, elles sont beaucoup plus importantes que les révolutions politiques qui se résument généralement à opposer un groupe social à un autre, en vue de le renverser.

Mais cet âge numérique va nécessiter des investissements colossaux en infrastructures, formations, matériels, serveurs et équipements. Combat titanesque entre les GAFAM américains et les BATX chinois.

Aux XIXe et XXe siècles, il était question du contrôle des matières premières. Avec le numérique, il en va désormais des opérateurs de réseau, de l’IA et des données personnelles. Ce qui faisait dire à Kai-Fu Lee :

Si les données sont le nouveau pétrole, la Chine est la nouvelle Arabie saoudite.

Affirmation du leadership de la Chine

Mais qui raflera la mise ? Il serait évidemment prématuré d’y répondre mais la crise du coronavirus pourrait largement renforcer les positions chinoises. Entre les Routes de la soie qui poursuivent leur développement à travers le monde et l’influence quasi-hégémonique de la Chine en Afrique, la Chine accélère. À tel point que l’ancien diplomate Kishore Mahbubani prédit tout simplement que c’est l’Asie qui décidera.

Partout, les démocraties libérales se cabrent, dans la rue comme dans les urnes : Brexit, montée des nationalismes, des violences politiques et mouvements contestataires…

Au fond, Michel Houellebecq risque d’avoir raison. Le pire approche et rien ne semble l’arrêter. Houellebecq, lequel fut l’un des premiers à dresser un tableau macabre dans La Carte et le Territoire d’une France déprimée, désindustrialisée, subsistant maigrement grâce aux pourboires laissés par les touristes chinois et singapouriens. La France devenait une sorte de parc d’attractions culturel.

Mais revenons-en aux réactions occidentales pour contrer la crise du coronavirus. Les gouvernements investissent et dépensent tous massivement. Mais cet argent créé ex nihilo devra être remboursé (austérité, faire défaut ou inflation).

Qui de mieux aujourd’hui pour réinjecter massivement de l’argent dans un système économique au bord de l’apoplexie que la Chine, puissance qui continue d’afficher plus de 3000 milliards de dollars de réserves de change ?

Face aux accusations de manipulations des chiffres, la réaction de l’Ambassade de Chine en France a été musclée. Finie la doctrine Deng Xiaoping qui souhaitait que la Chine « fasse profil bas ». Place à l’offensive désormais et à l’ambition assumée. À cela, il faut ajouter le retrait américain de la plupart des institutions internationales qu’ils ont eux-mêmes créées. La gestion catastrophique de la crise par Donald Trump ajoute une nouvelle incertitude.

Huawei, symbole du piège de Thucydide et parallèles historiques

Le politologue Graham Allison a inventé l’expression « piège de Thucydide » pour qualifier le phénomène suivant :

Le piège de Thucydide est une dynamique dangereuse qui se met en place quand une puissance montante menace de remplacer une puissance hégémonique.

Certes, comparaison n’est pas raison mais on peut dresser un parallèle entre l’Athènes de Périclès et la Chine de Xi Jinping : un pouvoir fort, concentré dans les mains d’une seule personne ; une faible participation démocratique.

Le point commun le plus intéressant concerne l’ascension fulgurante de ces deux puissances. Athènes a connu son heure de gloire sous l’impulsion de Périclès. Suite aux deux conflits contre les Perses, les cités grecques constituèrent la Ligue de Délos afin de parer toute nouvelle attaque.

Mais l’utilisation dévoyée des tributs, de même que les violentes répressions des cités qui exprimaient des velléités d’indépendance, entraîna une vive appréhension chez les Lacédémoniens.

Graham Allison a donc a recensé seize situations où une puissance hégémonique fut bousculée par une puissance émergente. Dans douze cas, cela a entraîné la guerre. Bien souvent, remarqua-t-il, les deux puissances ne souhaitaient pas la guerre ; c’est souvent un élément externe qui joue le rôle de déclencheur, conduisant de façon irrémédiable les puissances au conflit. Il y a cent ans il s’agissait de l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et aujourd’hui, Huawei hier et le coronavirus font grimper les tensions à un niveau impressionnant.

Allons-nous assister à une guerre d’un nouveau genre s’agissant des États-Unis et de la Chine ?

Avenir de Huawei

En effet, c’est précisément la capacité à innover dans le domaine numérique et de l’IA qui décidera de la marche du monde. En plus d’une latence qui risque de disparaître, ce sont toutes les smart cities et autres objets connectés qui prendront vie.

Problème : alors que les États-Unis ont très rapidement imposé leur hégémonie sur Internet avec les GAFAM, ils ont dans le même temps délaissé les infrastructures de réseau et découvert avec stupeur que Huawei était incontournable sur le marché. Les États-Unis se sont donc empressés de riposter en interdisant Huawei sur le sol américain, en enjoignant ses alliées de faire de même et faisant pression sur les autorités canadiennes pour arrêter Meng Wanzhou, la fille du président fondateur de Huawei.

Depuis ? Certains pays ont accédé à la demande des États-Unis. Les autorités américaines ne cessent de pointer les risques d’espionnage des infrastructures Huawei. Ironique pour le pays dans lequel les scandales « Cambridge Analytica » et Edward Snowden ont éclaté…

Et l’Europe dans tout ça ? La Commission européenne a botté en touche et laisse les États membres décider. La France hésite avant d’adopter en 2019 la loi sur la sécurisation des réseaux mobiles qui oblige les opérateurs à obtenir le feu vert de l’Anssi avant d’utiliser un équipement 5G.

Problème, c’est un moyen pour faire traîner la décision alors qu’il semble que les équipements de Huawei soient les meilleurs technologiquement. Lorsque l’on voit l’énième division des Européens sur ce sujet, difficile de croire que les deux concurrents européens, Nokia et Ericsson, puissent un jour égaler Huawei… Le géant chinois, nonobstant ces tremblements, a continué sa marche en avant (AppGallery, Harmony OS).

Pour conclure

Dans Va et poste une sentinelle de Harper Lee, Dr Finch dit :

La naissance, chez les humains, est un événement fort déplaisant. Chaotique, extrêmement douloureux, parfois risqué. Toujours sanglant. Il en va de même pour les civilisations.

Avec la 5G et Huawei, nous assistons à la première guerre technologique de l’âge numérique. Pour la France et l’Europe, il est sûrement trop tard pour réagir ou espérer quoi que ce soit au regard des divisions de nos dirigeants et des atermoiements de nos peuples. L’Europe est déjà une colonie numérique. Houellebecq avait raison. Le réveil sera douloureux, très douloureux…

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