Le système éducatif français à l’heure du déconfinement

Ecole Primaire By: Petit_louis - CC BY 2.0

Seul un renforcement du pouvoir des régions, fusionnées avec les académies peut permettre de réorganiser en profondeur le système éducatif français et le rendre performant.

Par Nelly Guet.

Un bilan s’imposera tôt ou tard : contrairement au système de santé dont les déficiences apparaissent à très court terme, le système éducatif peut masquer les siennes sur le long terme.

Les responsabilités

Les déclarations du Premier ministre, le 28 avril, à l’Assemblée nationale, concernant le « déconfinement des écoles » laisseront plus d’un parent perplexe. 55 % d’entre eux optent à ce jour pour le maintien à domicile et se demandent comment s’organisera à l’avenir l’école de leur enfant, de leur adolescent ? Peut-on s’offrir le luxe de mettre entre parenthèses des pans entiers de leur scolarité ? Que faire en période de confinement s’il se révélait impossible d’assurer la sécurité de tous ? Comment éviter le décrochage scolaire ?

Les maires, habitués aux méfaits du centralisme jacobin, vont faire de leur mieux pour anticiper des situations inconnues. Aucune mention des responsables pédagogiques en charge des écoles (les IEN), c’est dire l’importance de la pédagogie ! Et bien entendu contrairement à tous nos pays voisins européens, les directeurs des écoles publiques n’ont toujours pas de statut de chef d’établissement ! Curieuse manière de faire face au décrochage scolaire, sans identifier les personnels en charge de le combattre. En cas de pandémie, des pays plus exposés que le nôtre par le passé nous ont prévenus, la bravoure ne suffit pas, ce qui compte c’est l’organisation.

La pédagogie

Dès le début des années 2000, influencés par les premiers résultats des enquêtes Pisa, de nombreux pays européens ont développé des projets initiés et soutenus par la Commission européenne sous forme d’expérimentations destinées à accroître non seulement l’autonomie de l’établissement, mais également l’autonomie des élèves.

Partant du constat que les compétences à acquérir au XXIe siècle ne seraient plus les mêmes que celles conçues dans l’immédiat après-guerre, des gouvernements, des régions, des établissements, ont souhaité innover. Il s’agissait de favoriser avant tout le sens de l’initiative et la prise de responsabilités des élèves. Devenir responsable de son apprentissage exige un changement de méthodologie de la part des enseignants mais aussi une organisation nouvelle au niveau de l’établissement afin de transformer les contenus pédagogiques, les rôles des différents acteurs et la culture d’apprentissage. Cette nouvelle culture favorise la communication et la collaboration afin de développer la créativité, la pensée critique et l’aptitude à fonctionner en équipe.

Une expérimentation néerlandaise – SLASH 21 – mise en place au début des années 2000 illustre parfaitement cette évolution. Ayant pour but de lutter contre la démotivation des élèves, elle a conduit à modifier complètement leur répartition, le positionnement du professeur, l’architecture des bâtiments scolaires et l’utilisation des nouvelles technologies.

Les élèves choisissaient les disciplines qu’ils voulaient étudier sur 12 semaines, par exemple l’anglais, à raison de 3 heures par jour et 4 jours par semaine. Des blocs de trois à quatre semaines permettaient de fusionner des matières comme la physique, les SVT, les mathématiques et la langue maternelle.

Les élèves étaient répartis selon les tâches choisies ; le professeur était entouré de huit autres adultes (tuteurs et assistants) assurant différentes fonctions (préparation du cours, entraînement, suivi individualisé, conseil, supervision, documentation, jeux de rôle…) ; les neuf personnes travaillaient en équipe et avaient en charge les mêmes élèves pendant deux années scolaires. Le tout à budget constant.

Ce qui caractérise l’école du XXIe siècle, c’est qu’elle met un terme au triptyque : professeur/élève/discipline, encore en cours dans le système éducatif français, et par conséquent aux inlassables questions sur les programmes et le nombre d’élèves par classe. L’élève est au cœur d’une organisation apprenante (intégrant programmes, personnels, environnement) et dispose de multiples ressources (livres, outils électroniques, tests), mais aussi et surtout les autres élèves et les tuteurs.

L’évaluation se fait de manière diversifiée, par questionnaire à remplir à l’aide de recherches sur Internet, par une présentation régulière des résultats de la recherche par l’élève devant le groupe, par un entretien entre l’enseignant et l’élève deux fois par mois afin d’échanger sur les résultats, la manière d’apprendre et les objectifs à fixer pour la période à venir.

L’élève est jugé sur ses résultats mais aussi sur sa manière de travailler seul et en groupe. L’enseignant rend compte de la progression aux parents trois fois par an. L’inspection est chargée de l’évaluation externe. Les très bons résultats aux examens ont permis de voir que les buts étaient atteints. Slash 21 a aussi permis de développer de nouvelles pratiques dans des établissements non expérimentaux (de l’école au lycée).

Au même moment en Bavière, une expérimentation – MODUS 21 – avait pour but de renforcer l’autonomie des établissements (de l’école au lycée), grâce à un rapprochement Ecole-Entreprise. Il y a fort à parier que dans les établissements qui ont appris à innover de cette manière, il y a presque 20 ans, les personnels ont su se montrer réactifs et opérationnels pendant la période de confinement. En France, nous n’avons qu’une infime minorité d’écoles, de collèges et de lycées expérimentaux ! Les professeurs n’ont pas intégré ces nouvelles pratiques dans leur gestion quotidienne ; une grande majorité d’entre eux n’a pas même reçu une formation leur permettant de commencer à travailler « autrement ».

L’interdiction des portables à l’école, saluée par une majorité de parents d’élèves et d’enseignants, n’allait pas dans le bon sens, dans la mesure où l’accès à ces supports d’apprentissage numérique doit être intégré à l’apprentissage individuel fait en classe. Plus de 90 % des familles françaises disposent de téléphones portables. Ces outils numériques personnels, toujours disponibles entre les mains des élèves, permettent d’apprendre à travailler seul à la maison, à gérer les incidents techniques et à résister à la tentation de distractions offertes par les médias numériques.

L’organisation de l’espace

Le journal télévisé nous montre les barrières, le marquage au sol… à mettre en place dans toutes les écoles de France pour permettre « la distanciation physique entre les élèves » !

Dans les projets susmentionnés, les établissements scolaires ont souvent pu modifier l’architecture scolaire. Ainsi un directeur d’école primaire néerlandais de ma connaissance et l’un de ses professeurs ont-ils pu bénéficier d’une année sabbatique pour suivre le chantier de construction permettant de mettre en adéquation projet d’établissement et bâtiment scolaire.

Lorsque l’on dispose seulement d’une salle de classe « normale », le plus important est de prévoir des espaces pour le travail individuel, d’autres espaces pour le travail en groupes, d’autres encore pour le dialogue avec le professeur. Le professeur n’occupe plus une place centrale. Les aménagements intérieurs doivent favoriser de nouvelles formes de travail et la créativité. En France, les collectivités territoriales sont en charge de la construction et de l’entretien des bâtiments scolaires (Conseil départemental pour les collèges, Conseil régional pour les lycées) mais sont encore bien trop tenues à l’écart des préoccupations d’ordre pédagogique.

Le nouveau monde du travail

Les Français plébiscitent le télétravail. Les entreprises devront dorénavant s’adapter aux demandes nouvelles formulées par les personnels, non plus en termes de salaire, mais en termes de satisfaction personnelle au travail et de meilleure harmonisation entre vie privée et vie professionnelle.

L’espace personnel de travail d’un élève de seconde néerlandais, anticipe parfaitement, il y a 12 ans ! cette situation. Situé sur le site du lycée, son portfolio se présente sur quatre colonnes.

– Dans la première, il inscrit les disciplines qu’il a choisies pour le premier module de six semaines, par exemple mathématiques, économie, informatique, langue maternelle, langue étrangère mais aussi management et organisation (1 heure), ateliers pluridisciplinaires, activités optionnelles telles que journal du lycée ou création d’entreprise.
– Dans la deuxième colonne, il reporte les tâches facultatives et obligatoires qu’il doit effectuer ainsi que la date butoir.
– Dans la troisième colonne figurent les dates des contrôles, programmés pour lui personnellement (sur trois jours d’affilée, en fin de module de six semaines), le nom de chaque professeur évaluateur, l’horaire, la durée de l’épreuve et le sujet.
– Dans la quatrième colonne apparaît le relevé de ses aptitudes : autonomie, communication, créativité, engagement, initiative…

Il va de soi que la comparaison entre les résultats des élèves n’a plus lieu d’être.

Or, en France, les résultats obtenus pendant la période de confinement ne seront ni évalués, ni pris en compte, pour une raison de prétendue « justice sociale ». C’est une grave erreur, sous prétexte que l’aide parentale fausse l’évaluation, alors que le jour venu il appartient au professeur, lors d’un entretien prolongé avec chaque élève, d’évaluer de manière approfondie les connaissances et les compétences acquises pendant la période écoulée.

Enseigner en ligne peut se faire à l’aide de vidéoconférences incluant des vidéos explicatives créées par des professeurs, enrichies en fonction des idées échangées avec les élèves, comme le permet le tableau interactif en classe.

Évaluer en ligne la prestation d’élèves présentant par exemple de courtes vidéos est également facilité. Inutile de rappeler qu’un téléphone portable suffit amplement pour ce type d’exercice, à condition de choisir, sans craindre les hackers, une plate-forme collaborative opérationnelle et non les ENT de l’Éducation nationale, jamais autant sollicités. Aucun élève ne serait ainsi « livré à lui-même » et tributaire exclusivement de son contexte familial,

Le pouvoir des régions

Nous sommes très loin de cette réalité et tout palliatif se révélera tôt ou tard très préjudiciable à tous. Programmes et instructions officiels mis au point par l’inspection générale ne devraient plus représenter qu’un cadre de référence permettant aux enseignants d’organiser un travail disciplinaire avec leurs collègues, pluridisciplinaire avec les enseignants d’autres matières et également des activités qui incluent des partenaires extérieurs. La liberté pédagogique actuelle ne suffit pas, car ils devront devenir des cadres et se former comme ailleurs au leadership, terme honni par l’institution scolaire.

Pour ce faire les hauts fonctionnaires de l’Éducation nationale, au lieu de dédaigner les recommandations européennes, de rappeler à chaque occasion la spécificité française, devront reconnaître la nécessité de lutter efficacement contre le décrochage scolaire en optant pour le renforcement du pouvoir local, seul capable de mettre en place une nouvelle pédagogie basée sur les relations tripartites « gouvernement régional – entreprises – établissements scolaires » et la pluridisciplinarité, seule capable de passionner les jeunes générations pour les sciences, l’industrie et l’entrepreneuriat.

Nous n’avons plus le choix. Il faut transformer l’école française, au moins pour deux raisons : elle renforce les inégalités sociales, elle n’est pas à la hauteur pour rendre la France, économiquement compétitive. Le gouvernement par le centre, le top down se montrera aussi inefficace dans le domaine de l’éducation qu’il l’a été dans le domaine de la santé.

Seul un renforcement du pouvoir des régions, fusionnées avec les académies peut permettre de réorganiser en profondeur le système éducatif français et le rendre performant.

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