Michel Houellebecq, amer et lucide

Publié Par Philippe Bilger, le dans Lecture

Par Philippe Bilger.

Michel Houellebecq

Michel Houellebecq en 2016 by Ministerio de Cultura- Argentina (CC BY-SA 2.0)

« J’ai commis l’erreur de ne pas aimer Michel Houellebecq (…) qui est probablement le plus grand contemporain de notre époque. »

Michel Onfray nous ouvre une piste royale. Celle qui conduit à l’immense romancier qu’est Michel Houellebecq et nous explique pourquoi il est l’indépassable chroniqueur amer et lucide de notre modernité.

Cette rencontre avec Michel Houellebecq qui n’a jamais eu lieu

Comment en un trait de temps ai-je été incité à me placer, infiniment petit, dans le sillage de ces deux personnalités, l’une, un ami, penseur et essayiste libre et indépendant, Michel Onfray ; l’autre, Michel Houellebecq, écrivain que je ne connais pas, qui ne m’a jamais répondu quand je l’ai sollicité pour un entretien vidéo, imprévisible, lunaire, fulgurant, époustouflant narrateur du monde qui se délite et observateur implacable et souriant du désastre qui s’annonce ?

Ce que j’ai vécu avec Michel Onfray durant une heure d’entretien, j’aurais aimé le vivre avec Michel Houellebecq. Parce qu’on espère toujours que de son esprit sortiront des questions qui dérangeront et stimuleront. Ce désir demeurera lettre morte. Dommage.

Michel Onfray plonge dans l’univers de Michel Houellebecq

Le hasard a fait que le 30 décembre j’ai découvert dans Le Point des extraits exclusifs du volume consacré à Michel Houellebecq dans la prestigieuse collection « Les Cahiers de L’Herne », « regorgeant d’inédits sur sa mère, son père et d’échanges vigoureux avec ses contemporains ».

Puis j’ai appris que, pour ces mêmes Cahiers, Michel Onfray s’était aventuré dans toute l’œuvre de Michel Houellebecq, surtout Soumission, et qu’il en était revenu enthousiasmé avec une analyse décapante.

« Il a fait du dérèglement rimbaldien de tous les sens sa méthode… C’est un sociologue hors pair de l’époque et de notre civilisation… Il n’est pas fautif du monde qu’il décrit et qui s’avère être le nôtre… » (Le Figaro Magazine).

Au fond l’affreux constat d’un monde déboussolé et peu à peu déshumanisé avec la recherche désespérée d’un sens pour justifier sa vie.

Bonheur de ces éclairages qu’une intelligence exceptionnelle et critique porte sur les livres d’un romancier lui-même unique. Un peu comme, dans la correspondance de Van Gogh avec son frère, le premier parle admirablement de l’art de Millet et de la richesse de sa peinture. Le génie se prosternant modestement devant, selon lui, un autre génie. Ou Franz Liszt s’acharnant avec une infinie générosité et humilité à faire profiter de sa lumière ses admirations encore méconnues.

Michel Houellebecq, l’écrivain de la fragilité

Puis, tout à coup, cette confidence de Michel Houellebecq, arrachée à ses tréfonds, posant sa détresse, nue, sur la page :

« Jusqu’à ma mort je resterai un tout petit enfant abandonné, hurlant de peur et de froid, affamé de caresses. »

Les écrivains incomparables sont exaspérants.

Ils découragent les plus intrépides, les plus audacieux, qui n’osent plus s’engager dans la littérature et les états d’âme. Rien n’est possible après eux. Pourquoi dégrader ce qu’ils ont su déjà si bien exprimer…

Ils ont la prétention de nous connaître mieux que nous-mêmes et le comble est qu’ils ont raison. En un trait, en une fulgurance, en un aveu, parlant d’eux, ils rejoignent miraculeusement la condition de beaucoup dont la fragilité et le sentiment d’abandon s’accordent avec ceux décrits par Michel Houellebecq.

Ils sont capables de révéler tout d’eux et, parce qu’ils ont la grâce et l’aura d’une écriture magique, à la fois simple et universelle, eux ont le droit de s’exposer, presque de s’exhiber. Qu’importe puisque leur singulier est pluriel !

« Un tout petit enfant abandonné… affamé de caresses ». Il n’y a pas d’âge pour la solitude et pour ce qui la rassure et console.

Parce que Michel Onfray nous fait comprendre Michel Houellebecq.

Parce que Michel Houellebecq évoque douloureusement, intensément ce qu’il a été et demeure.

Parce que ce sont eux.

Parce que je me reconnais et que j’admire.

Et que je ne suis que moi.

Il y a des compagnonnages qui réchauffent.

Sur le web

  1. Mon Dieu, le monde des philosophes simples penseurs !… Ils vivent dans un monde imaginaire, celui de leurs pures abstractions, et dans ce truc étrange artificiel et pompeux ils cultivent le point de vue de leur petit ego…
    Ils suivent un chemin et donnent un exemple qui s’opposent à de ce dont nous aurions mieux besoin: une vraie lumière pour diriger notre vie. Cette « lumière » pourrait se définir comme le rayonnement qui résulte du dépassement de l’ego, avec une pensée humble en ce qu’elle se connaîtrait pour n’être qu’un instrument au service de l’authentique, de l’expérience-conscience, de ce que l’on vit, le véritable fondement. Plutôt qu’une pensée arrogante et débridée (lorsque c’est la pensée qui engendre la pensée etc…. et qui prétend être son propre maitre, auto-fondée, alors qu’elle sait que l’auto-fondation de la raison n’est qu’un mythe), une pensée humble et précise dont la seule prétention est de décrire, de traduire, de transcrire ce qui est déjà su par expérience-conscience.
    Cette philosophie occidentale a pour seul vrai pouvoir d’abuser les esprits, de cacher le chemin vers la vraie sagesse et cette Vérité qui fait consensus en Orient et dont les simples penseurs occidentaux ont la volonté d’ignorer jusqu’à l’existence (ou alors ont la prétention de juger sans savoir par expérience-conscience… ou alors affirmant, sans pouvoir le justifier, qu’il ne leur est pas requis de « savoir » par expérience-conscience, que leur point de vue de simples penseurs incarne l’autorité compétente et la plus haute pour Juger).
    Tout est foireux dans leur monde depuis le choix fondateur de la raison (expression consacrée) qui fut en fait la décision de donner entière liberté à l’imaginaire pensant de se développer par lui-même: ou comment se mettre sur cette trajectoire qui nous fait perdre de vue que la vraie sagesse est bien plus exigeante parce qu’elle doit être authentiquement vécue pour etre connue ou reconnue.

    1. Je ne saisis pas bien ce que vous voulez démontrer. Car s’agissant des deux auteurs cités dans l’article, et surtout d’Onfray, on est précisément avec eux dans un courant de pensée sortant du cadre de la philosophie occidentale traditionnelle, c’est à dire dualiste et donc détachée du monde réel, pour adopter les courants plus rares et iconoclastes du monisme, on est avec eux dans ce que l’un à appelé la « contre histoire de la philosophie ». On est donc bien loin de la « pensée arrogante et débridée » à laquelle ils s’opposent, cette pensée refusant l’unicité et la singularité du monde, que nietzsche qualifiera de nihiliste.

      1. Vous dites qu’ils sont dans un autres courant de pensée… alors que je souhaite construire un pont pour sortir de tout courant de pensée. Notre but serait-il d’atteindre à une dernière abstraction, une qui aurait enfin le pouvoir de pleinement satisfaire notre esprit ? Ou alors, serait-il possible de voir, directement, avec les yeux d’un Esprit sans mots, sans concepts, sans réflexion, une vérité dont on ne pourrait rien dire où tout dire, parce qu’elle ne serait justement pas une abstraction, mais au-delà et en deçà : comme un (le) Réel ?

        En fait c’est tout simple, évident et irrésistible : il y a ce que l’on vit, de la naissance jusqu’a la mort, et cela contient tout: sensations, émotions, souvenirs, etc. et tout ce que l’on pense aussi, dedans, dans le grand sac de l’expérience. Or l’expérience se connaît d’elle-même : expérience-conscience. Je découvre la saveur d’une mangue pour la première fois : c’est par expérience-conscience. Et il en va de même pour le philosophe : c’est parce qu’il fait l’expérience-conscience de penser ce qu’il pense qu’il connaît sa propre pensée. L’expérience-conscience est le mode fondamental de toute conscience et le monde des pures abstractions n’est qu’un sous-ensemble de l’ensemble qui contient tout : celui de l’expérience-conscience.

        Alors qui suis-je, un penseur ou une fondamentale faculté d’expérience-conscience ?

        Et, en vous disant cela, mon intelligence ne cherche pas, elle ne cherche rien, elle se limite à décrire l’évidence qui est déjà là, connue par expérience-conscience. Et tout l’essentiel s’y trouve déjà. Il n’y a qu’à décrire et ce faisant je pourrais écrire 1000 pages sans jamais prendre le moindre risque de faire erreur.

  2. Après un tel plaidoyer, a-t-on encore le droit de ne pas se laisser endoctriner? Je le prends.

  3. Quand il ne s’agit pas des problèmes de magistrat Bilger dérape dans la mélasse corporatiste…il est mieux dans cet article concernât surtout houellebeck , houellebeck a raison les autres ne sont souvent que des larves velléitaires .

    1. L’aspect positif des choses est quelque chose qui, me semble-t-il, vous est étranger.

  4. Attention à ce qu’on dit ou écrit ! Pour un rien on se fait traiter de ringard, on pédale dans la mélasse. ..
    Et bien moi j’en prends le risque et vous le dis : Houellebec est un grand écrivain, un grand observateur de notre temps. Il n’est pas trop dans le système et c’est pour cette raison que sa parole énerve et frappe fort.

  5. Du tout beau, du meilleur, de l’art de faire envie sans dévoiler, d’apprécier sans courtisanerie, de caresser ce qui peut l’être, l’esprit.

  6. J’ai lu tous les romans de Houellebecq ; c’est sans aucun doute un bon écrivain (sa poésie, en revanche, ne casse pas des briques et seuls une poignée de beaux poèmes surnagent au milieu de vers de mirliton) qui a bien su décrire les travers de notre époque dans un style à la fois caustique et désabusé. Ses livres se lisent très facilement et certaines de ses analyses font mouche : il a compris notamment que les lois qui régissent la vie amoureuse et sexuelles sont les mêmes que celles qui régissent l’économie, c’est d’ailleurs ce qui donne son titre au roman « Extension du domaine de la lutte » (« Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». »). On peut toutefois regretter qu’il ne développe pas assez cela du point de vue théorique et qu’il reste dans une dénonciation du libéralisme assez convenue et hélas très courante en France.

    L’autre reproche qu’on pourrait lui faire est que le style n’est pas travaillé, et qu’on a parfois l’impression qu’il va à la facilité (il a notamment recopié des passages de Wikipédia pour un de ces livres) : même si ses romans sont plaisant à lire, on ne trouve pas de force artistique ou de beauté stylistique qu’on aurait par exemple, chez Le Clézio ou Modiano (auteurs qui n’ont absolument rien à voir avec lui si ce n’est qu’ils sont contemporains). Je ne sais pas si Houellebecq mérite le battage médiatique et l’attention universitaire dont il fait l’objet en France et à l’étranger ; peut-être est-ce dû à la médiocrité des auteurs français actuels qui, en comparaison, le font passez pour un génie.

  7. Philippe MurrayRothbard

    Pour l’avoir lu, Houellebecq est très surfait.Quelqu’un qui parle de libéralisme sans limite (oxymore) c’est déjà un beau signe de légèreté intellectuelle.
    Quant a Onfray, l’homme qui aurait aimé être Nietzche mais un siècle trop tard, je pouffe…

    Dans l’analyse sociale de la fin du siècle dernier et du début du XXIè , Philippe Muray reste le seul incontournable.

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