Présence chinoise en Afrique : vers une Chinafrique ?

Presidents Jacob Zuma and Xi Jinping 2014 by GovernmentZA (CC BY-ND 2.0) — GovernmentZA, CC-BY

Chinafrique : Mythes et réalités d’une relation complexe entre deux continents.

Par Yves Montenay.

Depuis le début des années 2000, la présence chinoise en Afrique est de plus en plus remarquée. Au début, certains Africains se sont réjouis d’une revanche sur les Occidentaux évincés de leurs marchés traditionnels, mais ils se demandent aujourd’hui s’il ne s’agit pas d’un néocolonialisme chinois.

Une percée commerciale spectaculaire au détriment de la France

Dans un premier temps, la Chine s’est intéressée à l’Afrique comme fournisseur de matières premières, pétrole et certains métaux, qui étaient nécessaires à sa croissance en tant qu’ « usine du monde ». Aujourd’hui, pour « l’empereur Xi », la conquête de l’Afrique participe au rôle prépondérant que le Chine veut jouer dans le monde.

La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique. Selon le ministère chinois du commerce les importations chinoises provenant du continent étaient en 2017 de 75,3 milliards de dollars pour des exportations de 94,7 milliards de dollars. La Chine importe d’Afrique du pétrole, des minerais et du bois et y exporte de biens de consommation, dont les téléphones portables, des médicaments, des machines et des véhicules.

La chaîne de télévision ARTE y a récemment consacré un documentaire : La Chinafrique ? Le Dessous des Cartes :

 

Dans les pays d’Afrique francophone, cela s’est fait au détriment de la France : d’après la Coface, les parts de marché à l’exportation de la France en Afrique ont été divisées par deux depuis 2000 passant de 11 % à 5,5 % en 2017, tandis que celles de la Chine sont passées de 3 % à 18 % .

Ce déclin de la France est dû en partie à des raisons générales, comme le bas prix de la main-d’œuvre chinoise et l’appui dont les entreprises de ce pays bénéficient de la part de leur gouvernement (en infraction aux règles de l’OMC) et à une « séduction » politique par Pékin que nous verrons plus loin.

Ce recul français est dû aussi à des raisons générationnelles : « les vieux Africains » de l’époque coloniale puis de la coopération ont disparu, et ont été remplacés par des chefs d’entreprise soucieux de « globalisation » et beaucoup mieux formés à l’anglais que leurs prédécesseurs, donc moins sensibles à la francophonie et à un passé commun. Ils se sont plutôt tournés vers la Chine ou, vers les pays africains anglophones, plus peuplés et riches comme le Nigeria pétrolier. Parallèlement, certains hauts fonctionnaires français ont mondialisé une partie de l’aide au développement jadis tournée vers les pays francophones, et ont été sensibles à la mode du multilatéralisme, par opposition à l’aide bilatérale et liée à des approvisionnements en France (horreur !). La Chine n’a pas cette pudeur. L’Allemagne non plus.

Mais la Chine ne fait pas que commercer avec l’Afrique, elle la finance aussi et s’y installe.

Les investissements et les hommes

En schématisant un peu, on pourrait dire que le réseau d’infrastructures laissé par les Européens lors de la décolonisation s’est dégradé pendant environ un demi-siècle, et que ce sont les Chinois qui en ont repris la construction. Ainsi les infrastructures réalisées au Kenya sont les plus importantes depuis l’indépendance en 1963. On remarque que ces infrastructures relient souvent les ports aux mines et aux matières premières. C’est à dire justement ce que les Africains reprochent si souvent aux colonisateurs précédents !

Remarquons que l’action de Bolloré dans la gestion des ports et les projets ferroviaires est très décriée par certains, parce qu’il s’agit d’une entreprise française « proche » des gouvernements africains. Mais les entreprises chinoises savent également cultiver ces liens : en plus de quelques largesses, elles font valoir que la Chine offre un modèle politique tentant : « Nous ne vous ennuierons pas avec la démocratie que vous réclament avec insistance les Occidentaux, notre système donne les pleins pouvoirs aux dirigeants, tout en permettant un développement économique rapide ». Le premier argument est discret, mais efficace.

Il est très difficile d’avoir des chiffres fiables sur l’investissement chinois en Afrique, qui serait faible par rapport à ceux des pays occidentaux. Et on ne peut pas considérer comme de véritables investissements les prêts réputés « doux » consentis aux États africains pour qu’ils passent commande à des entreprises chinoises de leurs travaux d’infrastructure : ces prêts sont en fait de véritables bombes à retardement ! La dette publique en Afrique subsaharienne représentait 45 % du PIB fin 2017, en hausse de 40 % en trois ans, avec la Chine comme premier créancier. Le Mozambique, en défaut de paiement a « avoué » une dette cachée de près de 2 milliards d’euros, envers des entreprises chinoises.

C’est ainsi que Pékin ré-endette des pays… auxquels le Nord venait d’accorder des remises de dettes dans le cadre de leur aide au développement.

Et cette « aide au développement » de la Chine est difficile à mesurer, une estimation circule à 2,5 milliards de dollars par an ? Cela resterait beaucoup plus faible que l’aide occidentale directe ou via la Banque Mondiale, le FMI …

Tout cela permet d’avancer que la Chine est le bénéficiaire indirect de l’aide occidentale à l’Afrique. On retrouve le souci du Medef de recentrer l’aide française sur le bilatéral, comme les Allemands l’ont déjà fait, bref d’être moins naïf.

Ces investissements, prêts ou aides, ne sont assortis d’aucune condition politique, du genre respect de la démocratie ou des droits de l’homme, et permettent donc par exemple au Soudan ou au Zimbabwe de contourner les sanctions occidentales. C’est un attrait supplémentaire de l’aide chinoise pour les gouvernements africains non démocratiques.

Certaines réalisations chinoises sont critiquées, comme le Tanzam, ces 1.600 kilomètres de voie ferrée qui permettent à la Zambie d’exporter son cuivre à partir de la côte tanzanienne. Le chemin de fer allant de Monbassa à Nairobi a coûté 3 fois plus que ce que donnent les comparaisons internationales, et 4 fois plus que le prix prévu, ce qui confirme pour les Kenyans une corruption à tous les niveaux, chez eux comme en Chine.

Enfin il y aurait environ 1 million de Chinois vivant en Afrique, dont la moitié en Afrique du Sud : c’est quatre fois plus que la communauté française mais ce n’est pas grand-chose par rapport aux 1,2 milliard d’Africains.

L’influence chinoise en Afrique

Distribuer de l’argent, même en échange d’infrastructures, ne suffit pas. Les Français et les Anglais en ont fait l’expérience, qui ont perdu leurs actifs dans la plupart des pays africains. Il faut être accepté et même désiré. Bref il faut accroître son influence en usant de tous les outils, qu’ils soient stratégiques, politiques ou culturels. Les Américains, maîtres en la matière, appellent cela le « soft power ».

Remarquons l’installation de la première base militaire chinoise à l’étranger à Djibouti, l’envoi de casques bleus qui sont maintenant les plus nombreux sur le continent et une cinquantaine d’instituts Confucius mariant plus ou moins efficacement les activités artistiques, des cours de mandarin et la bonne parole gouvernementale. Et 80 000 bourses pour étudiants africains dans les universités chinoises en 2018, soit 300 fois plus qu’il y a 10 ans.

Utilisation des médias

Cette influence passe aussi par médias. D’abord par CGTN Africa, filiale de la télévision d’État chinoise. Notons qu’elle n’a pas parlé du débat sur la corruption relative à la construction du chemin de fer kenyan, et a au contraire présenté ce projet comme une illustration positive des relations sino-africaines : harmonieuses et « gagnant-gagnant ».

Ensuite, la Chine a lancé le quotidien « China Daily Africa » et le magazine ChinAfrica. Jusqu’à présent les Africains (d’après The Economist du 20 octobre 2018) en trouvent le contenu ennuyeux. Comme celui de leur télévision, qui serait beaucoup moins de bien suivie que CNN ou la BBC.

Constatant que la propagande directe ne marche pas très bien, Pékin y ajoute des programmes massifs de formation de journalistes africains, avec 1000 bourses chaque année en Chine. Par ailleurs, les entreprises chinoises investissent dans des entreprises africaines de médias, ce qui se traduit par le licenciement concomitant de journalistes, d’après le même numéro de The Economist.

L’influence chinoise passe aussi par « le divertissement »

La Chine ne fait qu’imiter la gigantesque offensive américaine dans ce domaine,  « l’entertainment », avec ses films, sa musique, ses parcs de loisirs… qui ont tant fait pour le prestige américain. La méthode chinoise est quasi identique avec l’activité multilingue de china.org.cn, aux multiples activités (économie, culture, tourisme… et politique), dont des films montrant le bonheur des Africains en Chine ou un héros chinois sauvant un pays africain. Le tout appuyé par des investissements dans les réseaux de salles du continent.

Lire à sujet : Les cinémas, prochaine cible du soft power chinois en Afrique (Slate)

Comme les États-Unis, la Chine prend également parfois un appui sur la culture locale pour mieux pénétrer le public, avec des acteurs africains s’exprimant en haoussa ou swahili, les deux plus grandes langues nationales d’Afrique, situées en zone « anglophone ».

Le tout s’appuie sur le centre de recherche sur le cinéma africain. Notons toutefois la différence avec Disney et consorts, qui sont des entreprises privées sans lien avec le gouvernement des États-Unis.

L’argument anticolonial

C’est un des grands arguments chinois : « Nous avons nous aussi été victimes de l’impérialisme (la guerre de l’opium, le sac du palais d’été, les grandes villes partiellement « concédées » aux Occidentaux et aux Japonais…) et nous venons vous délivrer du néocolonialisme ». Cet argument s’appuie sur l’anticolonialisme, sincère ou non, de beaucoup de dirigeants africains, pour qui c’est une méthode bien facile de mettre leurs échecs sur le dos de la colonisation… qui date pourtant d’une soixantaine d’années.

Certains voient un avenir brillant à la Chine en Afrique : le continent pourrait devenir son usine, comme la Chine était devenue autour des années 2000 l’usine des Occidentaux (Japon et Taïwan compris) ce qui a été une des principales composantes de son développement.

Mais toute action déclenche une réaction.

Les limites de la Chinafrique

Depuis quelque temps, les experts occidentaux de l’Afrique assurent que la Chine a mangé son pain blanc en Afrique, et va buter sur les mêmes problèmes qu’eux : corruption, justice pas toujours impartiale, pesanteur administrative etc.

Pour commencer, maintenant que beaucoup d’Africains vont en Chine, notamment pour leurs études ou les affaires, ils découvrent un racisme populaire derrière la politesse des notables qui les reçoivent.

Et comme il y a beaucoup de Chinois en Afrique, le problème se pose aussi sur le continent. Les Chinois feraient volontiers ressentir à leurs employés africains qu’ils travaillent moins qu’eux et ne comprennent pas toujours très vite. Les Africains leur reprochent de faire venir des compatriotes au lieu d’embaucher des Africains. Et, lorsqu’ils en embauchent, de se comporter en patrons très rudes : des conflits aigus ont été rapportés en Zambie, au Kenya et en Tanzanie par plusieurs ONG, dont Human Rights Watch. Les commerçants les accusent de tuer le petit commerce, source d’emploi très importante dans les villes africaines.

Et puis, il est relativement simple de prêter de l’argent à des États africains qui l’emploieront à payer les entreprises chinoises qui font les routes, et de se faire rembourser en prélevant sur les ressources naturelles du pays concerné. Bref de faire tourner l’argent en circuit fermé. Une partie de la production pétrolière du Congo est ainsi destinée à rembourser la dette à l’égard de la Chine. Par contre s’immerger dans les affaires de pays, donc avoir des fournisseurs, des clients et du personnel africain est plus compliqué.

L’Afrique prisonnière de la Chine

Cette importance du commerce avec la Chine expose les Africains aux aléas de la croissance chinoise. Lors de son ralentissement de 2015, les exportations africaines vers la Chine avaient baissé de 18 %, asséchant les réserves locales en devises.

Or, à mon avis, la demande de matières premières de la Chine devrait plafonner avec le passage de son économie de l’industrie vers les services, tandis que sa compétitivité salariale a beaucoup diminué, ce qui limitera son statut « d’usine du monde ».

Cela sans parler de possibles aléas financiers découlant de l’immense endettement de ses entreprises. Le débouché chinois n’est donc garanti durablement pour l’Afrique.

On voit donc se dessiner une dépendance certaine, économique, politique et éventuellement culturelle. Est-ce une nouvelle forme de colonialisme ? Le mot a une grande importance psychologique et donc politique. De plus le projet initialement appelé « les routes de la soie » et maintenant B&R (Belts and Roads, « circuits et routes » en anglais) comprend aussi des programmes de formation des fonctionnaires, des tribunaux, des normes … c’est donc un moyen de plus de pousser les Africains vers un système de gouvernance analogue à la chinoise, les éloignant encore plus de l’influence occidentale.

Il y a un mois, le président Xi présidait le Forum sur la coopération sino-africaine où il a promis 60 Milliards de dollars (de prêts ?). Les photos rappellent celles des présidents africains autour d’un président français d’il y a quelques décennies, qui alimentaient les protestations de néocolonialisme.

La Chine offre à la France de coopérer avec les pays francophones pour la mise en place de ce B&R. La méfiance doit-elle l’emporter sur l’opportunité ? Sans doute faut-il être prudents et considérer les projets conjoints au cas par cas plutôt que de se lier les mains dans un accord global. Il faut aussi penser à l’avenir la francophonie africaine, menacée par l’anglais mais peut-être aussi bientôt par le mandarin.

La face sombre de la Chine-Afrique est résumée par le professeur Paul Mandjem de l’Université Yaoundé 2 et de l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRC) : « Une main de fer dans un gant de velours, le charme trompeur du modèle gagnant-gagnant dans l’analyse de la coopération Chine-Afrique ».

Bref, ceux qui dénoncent une « Françafrique » en partie mythifiée et de toute façon disparue depuis longtemps, ne sont-ils pas en train d’ouvrir la porte à une « Chinafrique » ?

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