Affaire Huawei : la mesure de sécurité de Trump est-elle justifiée ?

Donald Trump By: Matt Johnson - CC BY 2.0

Est-ce vraiment légitime de bannir Huawei ?

Par Théophile Gacogne.

Au cœur de l’actualité, Huawei, géant chinois de la téléphonie, a été récemment placé sur liste noire aux États-Unis depuis le dernier décret de Donald Trump. Et avec le déploiement de la 5G, rien ne s’arrange, au contraire, la polémique s’intensifie !

Huawei est le leader incontesté des réseaux de télécommunication, son avancée technologique sur le réseau 5G est estimée à deux années d’avance. Son exclusion des États-Unis mais aussi du Japon, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande ainsi que du Canada ne fait que ralentir l’expansion de la 5G et engendrer des impacts économiques négatifs de taille.

Alors la mesure de Trump est-elle vraiment justifiée ? Est-ce un geste stratégique dans la guerre commerciale opposant la Chine et les États-Unis de mettre Huawei dans la balance ? Quelle est la réponse et la stratégie de Huawei pour contrer ces attaques ?

Est-ce vraiment légitime de bannir Huawei ?

Afin de répondre à cette question, un rappel des fait est nécessaire. Cela a débuté avec les liens supposés entre Huawei et le Parti Communiste Chinois (PCC) mais aussi la crainte de l’espionnage, déjà le cas avec Obama en 2012.

Ces soupçons ainsi que l’affaire Huawei – Iran ont largement dégradé les relations commerciales entre les deux pays, engendrant une inculpation d’Huawei en janvier dernier, mais aussi une interdiction de vendre, acheter et collaborer avec des entreprises américaines. Tous les contrats doivent être rompus avant août 2019.

Les liens entre Huawei et le PCC

Il suffit d’observer l’organigramme du groupe Huawei afin de comprendre les relations des dirigeants avec le Parti Communiste Chinois. Meng Wanzhou, la directrice financière qui a été inculpée et arrêtée au Canada en décembre 2018, n’est autre que la fille de Ren Zhengfei, fondateur et président-directeur général d’Huawei Technologies et ancien membre de l’armée populaire de la libération chinoise. Il est aussi un ancien gouverneur adjoint, membre du Parti Communiste Chinois, fidèle et proche de Jiang Zemin : ancien secrétaire général du PCC et président de la République populaire de Chine entre 1993 et 2003.

D’un autre côté, l’une des femmes les plus puissantes au monde, Sun Yafang, présidente de la société Huawei et ingénieure chinoise reconnue, a travaillé et collaboré étroitement avec l’agence de renseignements chinois : The Ministry of State Security (MSS).

Enfin, le groupe Huawei a aussi aidé le PCC dans la construction du grand Firewall de Chine. Ce projet de bouclier doré permet de surveiller, contrôler, filtrer et censurer Internet. Un projet qui a débuté en 1998 sous les ordres du fils de Jiang Zemin.

Crainte d’espionnage des USA

Soupçonné d’espionnage, Huawei a été interdit de collaboration avec les entreprises américaines et notamment le géant américain Google. Le géant chinois a été exclu du projet de déploiement de la 5G sur le sol américain. Trump dénonce le fait que Huawei aurait eu accès aux multiples données contenues dans les appareils connectés du réseau, car même s’il est possible de crypter son téléphone et d’autres objets, tout ne peut pas être bloqué.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la loi chinoise exige de ses entreprises une aide technologique auprès du ministère de la Sécurité d’État si le besoin s’en fait sentir. De ce fait, le gouvernement chinois pourrait très bien demander l’accès à ces données collectées à n’importe quel moment.

Les Américains le savent et l’ont déjà fait. En effet, la Chine n’est pas le seul pays à utiliser ses grandes firmes privées pour l’espionnage. L’exemple parfait est celui de la collaboration entre l’agence américaine de renseignements et Apple pour espionner le portable d’Angela Merkel en 2013.

Les 23 chefs d’accusations

Comme si les suspicions d’espionnage ne suffisaient pas, l’affaire Huawei a pris de l’ampleur avec l’inculpation fin janvier de Meng Wanzhou sa directrice financière, à Vancouver au Canada par la justice américaine.

Au total, 23 chefs d’accusation ont été retenus contre elle et le géant chinois. Les Américains accusent ce dernier d’avoir brisé l’embargo iranien et utilisé une société à Hong Kong afin de vendre à l’Iran des équipements de télécommunications fabriqués aux États-Unis. Trump n’en démord pas, et vu son acharnement, cette affaire Huawei-Iran n’est très probablement que le début.

Le décret du 15 mai

Ce mercredi 15 mai, Donald Trump a signé un décret qui interdit aux entreprises américaines de télécommunications de travailler avec des entreprises jugées à risque, et Huawei a été bien entendu placée dans la liste noire et classée au sommet de ces entreprises, tout comme ZTE, lui aussi soupçonné d’espionnage et de collaboration avec le PCC.

Suite au décret, un délai de 90 jours a été donné par les Américains afin que les firmes cessent toute collaboration avec les entreprises à risque. Par cette interdiction de collaboration, Washington interdit donc aux entreprises américaines de collaborer et partager leur savoir-faire avec Huawei, et ce à partir de août 2019.

5G : la seule raison de la guerre sino-américaine ?

Outre l’espionnage supposé pour le PPC, la raison principale serait évidemment le développement de la 5G. En effet, la Chine a pris de l’avance concernant cette technologie, et dans un monde où tous nos téléphones, objets, voitures seront connectés en permanence grâce à la 5G, il s’agit d’un paramètre déterminant pour devenir le leader mondial.

Bien sûr, Donald Trump ne peut pas accepter de se savoir dépassé par la Chine en matière d’innovation et technologie, mais aussi sur tous les fronts, comme l’annonce sa campagne électorale pour 2020. En effet, Trump base sa campagne sur sa politique commerciale et la promotion de l’Amérique comme leader incontesté. Il est donc important qu’il montre qu’il n’a pas peur de la Chine et de sa puissance commerciale, mais aussi qu’il peut l’attaquer et remporter des marchés.

L’or de demain sera l’intelligence artificielle et la 5G définitive ; l’enjeu est énorme et le décret de Trump va fortement favoriser les entreprises américaines comme Facebook et Google dans la course technologique. En effet, en signant ce décret, le président américain souhaite faire cesser l’influence technologique de la Chine et l’empêcher de devenir numéro 1 mondial. De ce fait, Huawei, le fleuron national proche du pouvoir chinois, est l’entreprise high-tech la plus avancée pour développer et déployer la 5G, ce qui en fait la cible idéale.

Les firmes technologiques américaines peuvent perdre gros

Les entreprises américaines risquent de perdre très gros suite à ce décret, et certaines grosses firmes comme Broadcom, Skyworks, Intel ou encore Texas Instruments en voient directement les conséquences.

Par exemple, Skyworks a dû cesser de fournir le géant chinois Huawei et a vu sa cote en bourse baisser de 12 % depuis le début de l’affaire. Quant à Qualcomm et Qorvo, ils ont eux aussi arrêté de livrer les commandes de processeurs à Huawei. Cet arrêt de livraison leur coûte gros, puisqu’elles représentaient, chez Qorvo, 50 % de sa production.

Afin de pallier en partie ces pertes et prévoir de nouvelles stratégies, Russell Vought, le chef du budget de la Maison blanche a annoncé vouloir donner un délai supplémentaire à l’exécution de ce décret. En effet, ce dernier devait interdire toutes les entreprises américaines de travailler avec le groupe chinois, les contrats devaient être rompus avant août 2019. Ce délai étant cependant jugé trop court, le chef du budget souhaite repoussée l’échéance à 2022.

Négociation sino-américaine : la pression sur Huawei ?

De son côté, Donald Trump a aussi annoncé ces derniers jours qu’il pourrait alléger les sanctions à l’encontre d’Huawei si ces négociations progressent avec la Chine. En effet, les USA avaient déjà pu constater par le passé que le groupe Huawei a un certain poids lors des négociations.

Néanmoins, le président américain a dernièrement monté le taux des taxes d’importation de produits électronique de 10 à 25 % sur les 200 milliards de dollars d’exportation chinoise, alors que va-t-il se passer lors des prochaines négociations ? Dans tous les cas, il est certain que les Présidents américain et chinois devront se rencontrer lors du G20 se déroulant du 28 au 29 juin 2019 au Japon, ce qui mènera forcément à de nouvelles discussions.

Le risque pour les opérateurs européens de télécommunications

L’Europe a du mal à trouver sa place dans cette guerre commerciale qui oppose les deux premières puissances mondiales. Cependant, si Huawei et d’autres grands groupes chinois étaient bannis du projet de 5G en Europe, les pertes seraient faramineuses. En effet, le montant est estimé à 55 milliards d’euros de pertes et presque deux ans de retard sur le déploiement du réseau, la faute à une Europe qui ne joue plus dans la même cour que les géants des télécommunications comme Google, Apple et Huawei.

Bill Gates avait prédit qu’il serait possible d’avoir un monde avec deux Internets. Serait-il alors possible qu’il s’agisse d’un système américain et d’un système chinois ?

Auparavant, le finlandais Nokia, le Français Alcatel et le suédois Éricsson étaient au même niveau technologique que les géants d’aujourd’hui. Il y a un peu moins de 20 ans, Huawei pesait 20 milliards de chiffre d’affaires, tandis qu’Alcatel le français, à la même, époque engrangeait 15 milliards.

Aujourd’hui l’Europe est spectatrice et n’a même plus son mot à dire dans cette guerre technologique entre les deux premières puissances mondiales. Elle pourrait donc être amenée à devoir choisir entre le système américain ou chinois. Pour le moment, la dépendance est trop forte pour écarter Huawei du déploiement de la 5G sur le continent.

Vodafone et Huawei : la 5G bientôt en Espagne

Après avoir lancé un boycott et arrêter de s’approvisionner auprès d’Huawei pour les téléphones 5G au Royaume-Uni en mai 2019, Vodafone vient d’annoncer avoir signé un nouveau projet en Espagne. Une collaboration avec Éricsson et Huawei est prévue pour implanter la 5G pour la première fois en Europe. Ell le sera dans 15 villes espagnoles dont les plus importantes : Séville, Madrid, Valence et Barcelone.

Ce revirement dans la décision de Vodafone semble montrer l’importance du géant chinois dans le futur des techniques et du développement des réseaux de données. Huawei est devenu indispensable en Europe à l’heure actuelle.

La situation en France

La France ayant besoin du déploiement rapide de la 5G pour garantir le meilleur accès technologique à ses entreprises, Emmanuel Macon a déclaré qu’il ne souhaitait pas bloquer le géant chinois. De ce fait, les entreprises françaises devraient continuer leur collaboration avec Huawei.

Les opérateurs téléphoniques français ont une entente de principe avec le groupe chinois qui est numéro un du réseau mobile en France. Selon ces opérateurs, Huawei n’a pas accès au cœur du réseau : il n’y a donc aucun risque d’espionnage industriel.

Par ailleurs, Macron a aussi ajouté que le moment n’était pas propice pour déclencher une guerre technologique avec un autre pays, la France ne soupçonnant pas Huawei d’espionnage.

Les soupçons pourraient très bien être une manipulation américaine afin d’obtenir les brevets et la propriété intellectuelle sur les technologies de demain, et cette guerre commerciale pourrait surtout être géopolitique.

À suivre…