Les USA et la Chine tomberont-ils dans le piège de Thucydide ?

Les rapports de force entre la Chine et les États-Unis ne sont pas sans rappeler les affrontements entre Athènes et Sparte. Quels éclaircissements pouvons-nous en tirer pour notre époque ?

Par Aliénor Barrière.

Avant que Donald Trump ne parte à l’assaut de l’Amérique à grands coups de « Make America great again », un autre homme a porté cette ambition pour son pays. Il s’agit de Xi Jinping.

Pour ce faire, il a annoncé des objectifs très clairs et des délais : en 2025, la Chine convoite la place de puissance dominante sur les principaux marchés dans dix technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle et les ordinateurs quantiques. En 2035, la Chine prévoit d’être le leader en innovation dans toutes les technologies de pointe. Et en 2049, pour les cent ans de la République populaire de Chine, d’être numéro un mondial, point. Ce qui inclut notamment l’armée populaire de libération, à laquelle Xi Jinping a demandé de se préparer à « une lutte militaire globale qui sera une nouvelle base de départ ». Tout un programme, donc.

Ainsi, alors que les États-Unis vivent leur identité de leader mondial depuis un demi-siècle, l’équilibre entre les puissances pourrait être remis en cause par la volonté d’un homme ? Quoi qu’on en pense, Xi Jinping se donne largement les moyens de ses ambitions en impulsant à son pays une des plus formidables croissances que notre Histoire ait connu : entre 1978 et 2014, le nombre de Chinois vivant avec moins de deux dollars par jours est passé de 9 sur 10 à moins de 1 sur 100.

Un progrès spectaculaire que viennent encore accroître de nombreuses prouesses technologiques, et qui se répercute directement sur le PIB : en 2004, le PIB chinois représentait la moitié de celui des États-Unis. En 2014, il l’égalait, et en 2024, si la Chine maintient sa trajectoire, elle les dépassera de 50 %.

On se retrouve donc avec une puissance américaine solidement ancrée sur la surface du globe, et une puissance chinoise qui lui impose sa renaissance à marche forcée. L’issue d’un tel enchaînement a été théorisée par Thucydide, c’est la guerre.

LA DYNAMIQUE DU PIÈGE DE THUCYDIDE

Le politologue Graham Allison a inventé l’expression « piège de Thucydide » pour exprimer ce phénomène polémologique : « Le piège de Thucydide est une dynamique dangereuse qui se met en place quand une puissance montante menace de remplacer une puissance hégémonique, comme Athènes, ou l’Allemagne il y a cent ans, ou la Chine aujourd’hui, et son impact sur Sparte, ou la Grande-Bretagne il y a cent ans, ou les États-Unis aujourd’hui ».

Effectivement, sous bien des aspects, l’Athènes de Périclès présente des similitudes frappantes avec la Chine de Xi Jinping. Un pouvoir aux mains d’un seul homme, qu’il soit Président ou Premier des citoyens. Les volontés du peuple réduites à peau de chagrin, que ce soit dans un État autoritaire ou dans un système politique basé sur l’esclavage qui ne compte que 14 240 citoyens pour 400 000 Athéniens.

Car il ne faut pas oublier que la démocratie athénienne n’avait de démocratie que le nom ; Périclès ne disait-il pas : « Cet Empire vous ne pouvez pas y renoncer, même si actuellement, par crainte et amour du repos, vous accomplissez cet acte héroïque. Considérez-le comme une tyrannie : s’en emparer peut paraître une injustice, y renoncer constitue un danger » ?

L’ÉMERGENCE INQUIÉTANTE D’UNE PUISSANCE

Et bien entendu, la similitude qui nous intéresse le plus aujourd’hui : l’ascension et l’ambition fulgurante d’une puissance. Celle d’Athènes a été portée par Périclès qui voulait en faire l’école de la Grèce. À la fin des guerres médiques, les cités grecques formèrent la Ligue de Délos afin d’affranchir les cités encore aux mains des Perses et de se protéger de toute nouvelle attaque de leur part. Cette organisation militaire de défense repose sur une flotte commune.

Athènes ayant la flotte la plus importante, elle avait le commandement des opérations militaires, et donc la libre disposition des finances. Comme de nombreuses cités n’avaient pas de bateaux de qualité suffisante à apporter à la Ligue, elles remplacèrent l’apport de navires par le versement d’un tribut à Athènes. Peu à peu, seule cette dernière et trois autres cités (Samos, Chios et Lesbos) s’acquittèrent de leur contribution en navires. Les cent cinquante autres étaient devenues tributaires de la cité de Périclès.

Ce dernier décida alors de transférer à Athènes le trésor de la Ligue, qui était auparavant sur l’île sacrée de Délos. Dès ce moment-là, Périclès entreprit des travaux colossaux dans sa cité, dont le plus bel exemple est bien sûr le Parthénon, qu’André Bonnard voit comme ce qui lie indissolublement sa politique de grands travaux à la nécessité d’exploiter les Grecs de l’Empire pour en faire les frais. Aux récriminations des uns et des autres, Périclès répondait que tant qu’Athènes garantissait une protection efficiente sur la mer Egée, elle était libre de disposer à son aise des fonds versés par les autres cités.

UN RAPPORT DE FORCE INTENABLE ?

Cette utilisation des tributs, ainsi que les répressions sanglantes de Périclès sur les cités qui cherchèrent à se délier de lui, entraîna une inquiétude croissante chez les Lacédémoniens, qui arriva à son comble lorsque Périclès révéla son projet d’union panhellénique, vers 446 avant Jésus-Christ. Ils refusèrent de participer au congrès, car sa convocation par Athènes impliquait de fait sa suprématie.

Pour Thucydide, c’est bien « l’essor d’Athènes et la crainte qu’elle a instillé à Sparte qui ont rendu la guerre inévitable ». Périclès lui aurait sûrement donné raison, lui qui haranguait les Athéniens ainsi : « Convaincus que le bonheur est dans la liberté et la liberté dans le courage, regardez en face les dangers de la guerre ».

Graham Allison a donc observé les cinq derniers siècles, et a identifié seize situations où une puissance hégémonique est concurrencée par une puissance émergente. Dans douze cas, cet état de fait a entraîné la guerre. Il remarque également que généralement les deux États ne souhaitent pas la guerre ; c’est toujours un élément tiers qui joue le rôle de détonateur, conduisant mécaniquement les puissances à l’affrontement. En Grèce, ce fut par des cités telles que Mégare, il y a cent ans par l’assassinat de l’Archiduc Frantz Ferdinand et aujourd’hui, le nord-coréen Kim Jong-Un pourrait tout à fait jouer ce rôle.

Malgré les efforts répétés de Donald Trump pour enrayer ce détonateur, les relations américano-coréennes se sont heurtées à un mur lorsque la question de la dénucléarisation du pays asiatique a été abordée lors du sommet de Hanoï. C’est donc vers l’ancien « pays frère » russe que Kim Jong-Un se tourne aujourd’hui, asseyant encore davantage la Russie dans le grand concert des Nations.

À l’heure du redéploiement des États sur la scène internationale, faut-il alors suivre Xi Jinping et créer une nouvelle forme de relation entre les grandes puissances ? Écoutons une ultime recommandation de Thucydide : « Mettez le bonheur dans la liberté, et la liberté dans la vaillance ».