Edward Snowden : deuxième « lettre » à France

Edward Snowden Wired Magazine By: Mike Mozart - CC BY 2.0

Chère France, vous ne pourrez demeurer encore longtemps la patrie des droits de l’Homme aux yeux du monde en évoquant des actes passés et en n’agissant nullement dans le présent.

Par Yannick Chatelain.

Chère France, depuis la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, n’êtes-vous pas souvent qualifiée de patrie des droits de l’Homme ! Certes, on ne peut vous contester d’avoir à jouer un rôle important dans l’élaboration du droit international des droits de l’Homme. On peut cependant constater que cette vocation universelle semble s’être quelque peu étiolée au fil du temps. Aussi, chère patrie des droits de l’Homme, je me permets ce jour de vous transmettre une seconde « lettre » reçue de Russie d’un certain Edward Snowden.

Pour des raisons qui vous incombent, vous n’aviez pas donné suite à la première lettre de ce lanceur d’alerte. En 2013, peu après la publication de ses révélations sur les pratiques peu scrupuleuses de la NSA en matière de surveillance de masse – qui est pour une démocratie une sorte d’engrais proche du Roundup  – Edward Snowden, – sous la gouvernance de monsieur François Hollande avait demandé l’asile en France en 2013. Peut-être, ma Chère France, ne l’aviez-vous pas reçu, pas entendu… contrairement à la Russie où cet homme bénéficie d’un droit d’asile depuis l’été 2013.

Deuxième « lettre » à France

Sept ans se sont écoulés. J’espère que vous mesurerez cette fois-ci l’importance et les enjeux de cette seconde « lettre » en date du lundi 16 septembre 2019, dans laquelle Edward Snowden réitère sa demande d’asile. J’ose espérer que vous prendrez le temps de bien écouter chaque mot et de les reformuler dans vos têtes par deux fois.

La diplomatie a ses limites, lorsque, année après année, elle affaiblit une nation plus qu’elle ne la grandit, ne croyez-vous pas ? N’en va-t-il de votre crédibilité internationale ? Alors oui, j’espère que vous répondrez favorablement à cette requête. Par respect pour vous même. Par respect pour vos valeurs. Par respect pour vos compatriotes. Mais également pour recouvrer une parole crédible sur le plan international dans ce domaine particulier.

Être reconnue comme la patrie des droits de l’Homme a ses exigences

Un cadeau inespéré vous est offert par ce lanceur d’alerte : celui de faire à nouveau entendre votre voix, une voix puissante, unique, qui a toujours contribué à votre rayonnement international, et qui a plus que jamais besoin d’actes pour redevenir aussi indiscutable que respectée. En matière de droits de l’Homme et de tout ce que cela intègre, il ne s’agit pas que le monde ricane lorsque vous parlez mais qu’il fasse silence et écoute avec grande attention.

Patrie des droits de l’Homme, c’est quelque chose ! N’est-ce pas une pierre angulaire historique qui résonne internationalement ? Oui, mais il faut désormais tendre l’oreille. Patrie des droits de l’Homme, cela confère un statut lorsqu’on devient un référentiel et que l’on souhaite le rester. C’est un référentiel que le monde ne peut qu’admirer. Cependant, très chère France, cela ne va pas sans contrepartie ! Cela demande de la constance ! En avez-vous encore le courage, la force et la grandeur ?

Chère France, vous ne pourrez demeurer encore longtemps la patrie des droits de l’Homme aux yeux du monde en évoquant des actes passés et en n’agissant nullement dans le présent. Vous ferez peut-être encore quelque temps illusion auprès de ceux qui apprécient les discours grandiloquents, puis au mieux dans dix, vingt, trente ans, vous finirez patrie des droits de l’Homme dans des livres d’histoire poussiéreux.

Un drapeau ne fait pas une nation !

J’ai appris que vous cherchiez des façons de recréer un tissu social en décomposition, que vous souhaitiez ardemment que vos compatriotes retrouvent la fierté d’être Français autour de valeurs partagées. Un drapeau ne fait pas une nation s’il n’a qu’une histoire, de celles qui soudent un peuple, et une histoire à laquelle, qui plus est, il tourne le dos.

Ne serait-ce pas une fierté commune que de pouvoir nous revendiquer à nouveau tous et toutes vivre dans cette patrie des droits de l’Homme sans plus avoir à en douter, ni craindre de redouter un sourire narquois au regard de vos silences et de certaines postures insoutenables.

Il n’y a dans certains silences « diplomatiques », ni honneur, ni morale, mais un grave parjure des valeurs d’un peuple

Dois-je une énième fois vous rappeler que le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit a été décerné en 2015 par l’ONU à Raïf Badawi condamné pour apostasie et pour avoir voulu infléchir le wahhabisme en Arabie saoudite à 1000 coups de fouet, dix ans de prison, suivis de dix ans d’interdiction de territoire ! Depuis sa condamnation en juin 2012 pas un seul mot officiel de votre part ma chère France, pas un seul pour cet homme emprisonné indûment à la prison centrale de Dahaban. Un silence bruyant, un silence tonitruant peu en rapport avec ce qui devrait aujourd’hui comme hier vous définir. II n’y a dans vos silences à répétition ni honneur, ni morale, ni droits de l’Homme. Et aucune patrie des droits de l’Homme pour venir au secours de ce lanceur d’alerte à sa façon.

Mais revenons à cette deuxième « lettre » qui vous est parvenue de Russie. Edward Snowden vous demande une nouvelle fois de l’accueillir ! Saisissez-vous de cet honneur et de ce cadeau qu’il vous fait et ce pour plusieurs raisons. Ne serait-ce pas remarquable que de retrouver votre âme qui semble s’être un peu égarée ces dernières décennies.

Ne serait-ce pas enthousiasmant que d’entamer la marche en avant vers un rayonnement international indiscutable. N’est-ce pas d’une tristesse sans nom que ce lanceur d’alerte qui a joué sa vie pour réveiller notre humanité, ait actuellement trouvé refuge en Russie, qui n’est, vous en conviendrez, pas le pays le plus réputé pour le respect de la vie privée.

Certes vous n’êtes pas exempte d’erreurs en matière du respect de la vie privée de vos concitoyens, mais qui n’en commet pas ? Et après tout, quelle importance si ces maladresses, ces erreurs, certains excès, peuvent être démocratiquement corrigés ?

Chère France, est-ce que l’esprit des Lumières vous anime toujours ?

Chère France, répondre favorablement à cette « lettre » venue de Russie démontrerait au monde et à vos compatriotes que la vie privée vous importe ! Que l’esprit du siècle des Lumières vous anime toujours. Vous deviendriez le lieu de refuge des lanceurs d’alertes de cette planète. La terre d’asile de celles et ceux qui se battent notamment contre la surveillance de masse des citoyens dans leur sphère privée, incompatible avec tout fonctionnement démocratique. Vous retrouveriez de surcroît votre juste place, celle qui force et a toujours forcé l’admiration.

Ce serait également un signal extrêmement fort lancé au monde pour lui rappeler que la France n’est pas devenue l’ombre d’elle-même ! Qu’elle protège les Hommes de bien en danger, défend le juste et s’oppose à l’injuste, en cohérence avec les valeurs qui l’ont fondée.

Ce serait également dans cette époque tourmentée le rappel au monde que la France reste un phare dans la tempête, qu’elle n’a pas abandonné ni jeté l’éponge sur l’autel parfois mortifère de la diplomatie. Que, non, la France ne transige pas avec les droits de l’Homme, qu’elle ne laisse pas d’Hommes de bien à l’abandon, ne se soumet pas aux injonctions d’autres nations en contradiction avec son ADN sans avoir dit ce qu’elle avait à dire, et fait ce qu’elle était en mesure de faire.

Le cadeau unique d’Edward Snowden ne se refuse pas

Le moment est venu de reprendre la main. le cadeau est unique et c’est un cadeau venu de Russie. Celui qui vous l’offre, par-delà la fin de non-recevoir de 2013, n’est indéniablement pas rancunier. Ne s’agirait-il pas d’être à la hauteur de ce présent ?

Demain alors, en matière de droits de l’Homme et de tout ce que cela intègre, le monde sera de nouveau attentif à une réalité retrouvée, le monde fera silence et écoutera avec attention lorsque vous parlerez, chère France.

Le moment est venu d’effacer dans un acte, un seul, des centaines, des milliers de discours inutiles sur ce qui fait, ou faisait notre spécificité, des discours qui à ce jour n’impressionnent plus guère le monde, pas davantage que vos alliés américains. Des alliés qui, pour rappel et au cas où vous l’auriez oublié, vous ont dans ce cas précis trahis, au même titre qu’ils ont trahi sans complexe leur propre peuple en rompant, du fait des dérives de la NSA, le Trust entre gouvernants et gouvernés cher à John Locke.

Aussi, très chère France, merci de répondre favorablement à cette « lettre » venue de Russie. Que ce qui vous appartient ainsi qu’a vos compatriotes vous soit rendu : la fierté d’être le pays de référence en matière de droits de l’Homme et de tous les droits non négociables qui y sont rattachés.

 

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