Restez chez vous, mais pas trop : cacophonie au sommet de l’État

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Outre les plaintes quotidiennes des Français sur l’opacité des mesures gouvernementales, les professionnels de santé, éreintés par plus d’un mois de lutte, sont de plus en plus nombreux à manifester leur mécontentement.

Par Jonathan Frickert.

C’est officiel, ce mardi, le très iconoclaste Didier Raoult s’est mis en retrait du conseil scientifique où il était, semble-t-il déjà fortement absent. Convaincu d’avoir trouvé le remède au Coronavirus dans une molécule bon marché et utilisée depuis un demi-siècle, la chloroquine, le professeur multiplie les coups de force médiatiques avec le dépistage et le traitement de toute personne se présentant à l’IHU Méditerranée Infection, institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses créés en 2012 sous la forme d’un organisme privé à but non lucratif.

Une défection qui s’ajoute à l’installation cette semaine d’un deuxième conseil scientifique. L’État est donc aujourd’hui conseillé par trois pôles distincts. D’une part, les deux conseils scientifiques, d’autre part, la personnalité du professeur Raoult qui, malgré sa participation à la naïveté ambiante marquant le début de l’épidémie et sa communication pour le moins hétérodoxe, reste un expert en maladies infectieuses reconnu mondialement dont la précipitation n’est que le reflet de l’urgence d’une situation que le gouvernement a laissé pourrir.

Une multiplicité de conseils qui fait écho à celle qui frappe le sommet de l’État, tâtonnant entre la gestion d’une crise sanitaire qu’il a été incapable de prévenir et l’anticipation d’une crise économique désormais inévitable.

Entre les déclarations grotesques d’une porte-parole du gouvernement dont l’incompétence n’est plus à prouver, et les appels contradictoires de différents ministres, une question se pose : ce pays est-il encore gouverné ?

Durcir le confinement

La première étape vient du ministre de la Santé. En première ligne dans la gestion de la crise sanitaire, Olivier Véran a rappelé dimanche que la durée de 15 jours de confinement était une durée minimale, notant qu’aucune durée maximale n’était pas pour l’instant prévue.

L’occasion de préparer le terrain aux déclarations du chef du gouvernement, le lendemain, annonçant le refus du confinement total rejeté par le Conseil d’État la veille, mais son durcissement. Outre une troisième attestation augmentant les motifs de sortie – le gouvernement oubliant qu’il arrive aux gens d’être convoqués par des autorités diverses – le Premier ministre a serré les vis des cas déjà prévus depuis le 17 mars.

En cause ? Le nombre d’abus constatés depuis le début du confinement et l’existence d’oublis. Le gouvernement semble avoir compris quelque chose que le XXe siècle a déjà tranché : l’échec de la planification. La machine étatique est incapable de saisir la subtilité de l’action des individus. Ainsi, la question des marchés couverts est désormais incluse au dispositif confinement.

On tâtonne, et cela se ressent dans les différentes déclarations de plusieurs ministres en charge du domaine économique. Dans un pays aussi dépendant de l’agriculture, Didier Guillaume a jeté un peu plus le flou sur les mesures gouvernementales.

Prévenir la crise

Le ministre de l’Agriculture a ainsi appelé ce mardi les Français à contribuer à l’effort de nos agriculteurs. Un appel bien étrange lorsqu’on sait que le confinement est passé par là et limite largement les possibilités de déplacement.

Il faut dire que le secteur agricole souffre fortement de la situation, au point que certains eurodéputés ont appelé à un plan d’urgence dans le cadre de la PAC.

En France, c’est surtout le manque de saisonniers qui inquiète. Déjà en manque de main-d’œuvre depuis plusieurs années, beaucoup d’exploitants craignent pour leur chiffre d’affaires.

C’est dans ce contexte de peur du monde agricole que Didier Guillaume appelle les personnes sans activité à rejoindre « la grande armée de l’agriculture française », perpétuant la métaphore guerrière qui anime la gestion de l’épidémie.

Un appel dissonant qui n’est pas sans faire écho à celui, plus nuancé, du ministre de l’Économie et des Finances.

Le secteur privé paiera

La divergence des intérêts selon les secteurs est davantage consommée lorsqu’on écoute les propos de Bruno Le Maire, pour qui le confinement sera un coût indéniable pour l’économie française et ce d’autant plus à la veille d’une crise économique et financière jugée inévitable à la suite de l’épisode épidémique.

Dans ce sens, Bercy conseille la pause de congés et de RTT durant le confinement. De quoi faire grincer les dents de ceux qui avaient prévu naturellement de prendre des vacances. Les salariés devraient donc encore une fois essuyer les plâtres de l’absence d’anticipation gouvernementale en s’asseyant sur leurs congés payés de l’année. Drôles de vacances que voilà.

S’ajoutent à cela des incitations aux entreprises à verser des primes défiscalisées aux salariés qui « ont eu le courage de se rendre sur leur lieu de travail » ainsi que d’être modéré dans le versement des dividendes à leurs actionnaires.

Une nouvelle fois, on a du mal à comprendre l’objectif réel du gouvernement. On marche sur la dette en plus de marcher sur la tête, et ce à grands coups d’incitations faisant payer au secteur privé l’inconséquence du gouvernement.

Une cacophonie de moins en moins supportée

Outre les plaintes quotidiennes des Français sur l’opacité des mesures gouvernementales, les professionnels de santé, éreintés par plus d’un mois de lutte, sont de plus en plus nombreux à manifester leur mécontentement. En témoigne le flou dans lequel les jeunes médecins doivent pratiquer en pleine épidémie, mais également celui dans lequel vivent les personnels scolaires. Ces derniers ont subi de plein fouet l’impréparation du ministère à quelque mois des épreuves du brevet et du baccalauréat.

Cette incohérence gouvernementale est de moins en moins bien supportée dans le secteur du BTP, où les consignes gouvernementales sont impossibles à respecter de par la nature même de l’activité de construction. Il faudra donc faire un choix entre la continuation de l’activité et le respect des consignes sanitaires. Un choix déjà fait par les fédérations du bâtiment qui appellent les entreprises à se concentrer sur les travaux urgents.

L’État a failli

Le rôle d’un chef de l’État est d’anticiper le futur, d’avoir une vision permettant de fixer les grandes orientations d’un pays. Or, Emmanuel Macron navigue à vue, et la cacophonie qui frappe l’exécutif et dont les Français sont les spectateurs incrédules n’est que l’incarnation politique du « en même temps » qui caractérisait déjà le candidat En Marche ! à la dernière présidentielle. Cette posture parachève la bâtardise du système français, à la fois autoritaire et incapable de prendre des décisions.

En témoigne une nouvelle fois le principe de précaution, dont les méfaits ne sont plus à prouver. Un principe appliqué à la chloroquine, mais pas à l’épidémie dont l’exécutif était informé dès mi-décembre.

Dans ce sens, notons également qu’il a fallu attendre cette semaine pour que le gouvernement commence à envisager de multiplier les tests et confiner strictement les personnes infectées comme cela a déjà fait ses preuves en Corée du Sud.

Les soutiens de l’exécutif auront beau jeu d’expliquer que ce virus était et est encore largement inconnu. La connaissance du Covid-19 est l’affaire des scientifiques. L’inconnu fait partie de leur métier. Prévenir, en revanche, fait partie de la fonction politique, et les moyens de le faire étaient là. La Chine a servi d’éclaireur, suivie de l’Italie. Emmanuel Macron n’était pas un capitaine perdu dans le brouillard. Il lui suffisait de suivre en évitant les obstacles.

L’État a donc failli dans sa mission la plus élémentaire : assurer la sécurité des Français.

Dans ce contexte, le gouvernement ressemble de plus en plus à un village d’irréductibles Gaulois dessinés par feu Albert Uderzo, toujours prompts à s’étriper pour une histoire de poisson, ou plutôt, en l’espèce, de pangolin.

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