Coronavirus : ne craignez rien l’État va nationaliser grâce à Bruno Le Maire !

Bruno Le Maire est prêt à dégainer le gros calibre de la nationalisation pour rassurer les Français et les investisseurs ! Mais tout cela semble être plus de la poudre aux yeux que quelque chose de sérieux.

Par Michel Albouy.

Heureusement que l’État est là pour rassurer les Français et les investisseurs en cette période de guerre contre le coronavirus et de confinement généralisé. Oui, l’État et son ministre de l’Économie Bruno Le Maire est prêt à dégainer son gros calibre, celui de la nationalisation, une arme bien plus grosse que le malheureux 49-3 utilisé pour faire passer la réforme des retraites dont pourtant peu de gens voulaient.

Bruno Le Maire économiste ?

Mais puisqu’on vous dit qu’on est en guerre : il faut faire quelque chose et en matière d’économie, Bruno Le Maire s’y connait !

En fait, rien dans sa formation ne le prédispose à connaître les entreprises et leur fonctionnement. Sa principale formation est littéraire – il est agrégé de lettres modernes – et elle a été complétée par l’ENA ; une école qui, même si elle est prestigieuse, ne forme pas spécialement à la gestion des entreprises, mais des fonctionnaires d’État.

Sur le plan politique, il a été élu député sous les couleurs de l’UMP : une formation politique dont la boussole économique est relativement floue puisqu’elle va selon les moments de l’interventionnisme revendiquée au libéralisme modéré.

C’est dans ce contexte que le 17 mars 2020 en pleine crise sanitaire notre ministre de l’Économie, n’écoutant que son courage a déclaré sur RTL :

Tous les moyens à disposition seront utilisés pour protéger les grandes entreprises françaises, y compris des opérations de prise de participations et même de nationalisations si nécessaire.

Il est vrai que certains groupes, à l’image d’Air France-KLM, vivent un supplice en Bourse et ont vu leur capitalisation fondre en quelques jours. Alors que l’action Air France-KLM cotait 9 euros juste avant la crise sanitaire, elle est passé à 4,5 euros le 19 mars. Une chute de 50 % en quelques jours. Alors qu’Air France-KLM valait environ 4 milliards d’euros avant la crise, la compagnie n’en vaut plus que la moitié. Rappelons qu’au début de l’année 2018 l’action valait 13 euros. On mesure ainsi la chute. On pourrait citer bien d’autres cas.

Recapitaliser ou nationaliser ?

Oui, il faudrait « protéger » nos entreprises des méchants prédateurs et pour cela « recapitaliser », voire, n’ayons pas peur, « nationaliser ». Ces deux actions ne visent pourtant pas les mêmes objectifs. La recapitalisation s’inscrit dans un plan de refinancement d’une entreprise qui n’aurait pas accès au crédit du fait de sa situation financière. La nationalisation vise à une prise de contrôle par l’État.

Prenons le cas d’Air France-KLM. Bien que durement impactée par la crise sanitaire et les mesures de confinement prises par les États, cette compagnie n’est pas dans une situation aussi critique qu’on veut bien le dire. Certes, le management estime à ce jour à 200 millions d’euros les pertes à venir du fait de la crise. Mais, avec un bénéfice de 290 millions d’euros en 2019 et de 420 millions en 2018, cette perte est supportable.

Par ailleurs, grâce à un plan de redressement courageux, la compagnie a rétabli sa capacité d’endettement. En effet, la dette ne représente plus que 1,5 fois l’EBITDA (ou Excédent brut d’exploitation) en 2019 alors que le même ratio était de 5,4 en 2012. En d’autres termes, Air France-KLM a de quoi financer un trou d’air en faisant appel à des lignes de trésorerie ou en s’endettant à plus long terme.

Une opération de recapitalisation n’est donc pas pour le moment nécessaire. Au-delà de la trésorerie disponible qui figure dans le bilan, il faut regarder la trésorerie potentielle de l’entreprise. Cette dernière prend en compte non seulement les actifs de trésorerie disponibles mais également le cash qui peut être levé auprès des banques. Et cette trésorerie potentielle est bien là.

Mais faut-il nationaliser Air France-KLM pour sauver notre pavillon national (en fait binational) ? Cette question renvoie à la structure capitalistique de la compagnie.  Comme le montre le graphique, l’État français ne possède que 14,3 % du capital de la compagnie, à parité avec l’État néerlandais.

Deux autres partenaires (Delta Airlines et China Eastern Airlines) possèdent chacun 8,8 % du capital ; les employés avec l’autocontrôle ne possédant que 4,2 %. Le reste, soit 50,1 %, est dans le public. Avec une telle configuration du capital, on ne voit pas très bien l’État français prendre le contrôle, c’est-à-dire nationaliser la compagnie. Tout d’abord, parce que l’État français n’est pas le seul actionnaire souverain : il y a aussi l’État Néerlandais qui dans le cadre de la fusion Air France –KLM est particulièrement vigilant. Il a du reste dans le passé montré sa volonté d’être à parité avec l’État français en montant au capital à la même hauteur.

L’État n’est pas toujours un bon actionnaire

D’autres grandes entreprises, où l’État est actionnaire souffrent également. On pourrait citer Renault. Mais dans ce cas, la situation de l’entreprise a moins à voir avec le coronavirus qu’avec les errements de son ex-PDG, Carlos Ghosn, qui a toujours été couvert jusqu’à sa chute par les administrateurs de l’État. Comme quoi l’État n’est pas toujours le bon actionnaire qu’on croit naïvement en France.

Plus important, mais bien réel, ce sont les PME qui vont souffrir avec cette crise, mais cela parle moins que nos « fleurons ». Qui songerait à les recapitaliser ou les nationaliser pour les sauver ? En effet, comme les PME sont souvent des sous-traitants des grands groupes, ce sont-elles qui vont subir les « ajustements » décidés par les grands patrons.

Oui, si monsieur Le Maire devait concentrer ses moyens de ministre de l’Économie ce sont sur ces fantassins de l’économie française qu’il faudrait le faire, sans agiter de grands moyens mais en utilisant tous les leviers qui permettront à ces entreprises de passer le cap du confinement.

Alors, que penser des déclarations de notre ministre de l’Économie ?

En fait pas grand-chose. C’est de la pure communication, de la pure rhétorique de moquette (comme savent le faire nos agrégés de lettres modernes), pour montrer que l’État est présent dans cette guerre économique et financière. Oui, il fallait bien que monsieur Le Maire qui a enfin trouvé un rôle à sa mesure, nous rassure avec de belles déclarations. Merci !

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