Retraites : le gouvernement réinvente les régimes spéciaux !

You are special today by Jeremy Sternberg(CC BY-NC 2.0) — Jeremy Sternberg, CC-BY

On nous propose la fin des privilèges, mais d’autres sont créés. Qui les paiera dans un régime « universel » ? Les autres cotisants, qui eux n’auront pas ces privilèges.

Par Gérard Maudrux.

Après avoir annoncé un système de retraite universel, le gouvernement est en train de démontrer par l’absurde que c’est impossible. Il nous a promis de réunir 42 régimes différents en un seul régime universel, universel étant ici entendu comme appliqué à tous.

Or il est en train de créer un régime unique, avec 42, voire davantage, catégories d’affiliés traités différemment. C’est déjà un échec total, dont il devrait tirer rapidement les conclusions afin de remettre la France En Marche.

On réinvente les régimes spéciaux

Alors qu’il n’y a encore aucun texte, chaque jour naissent de nouvelles dérogations, pour ne pas dire des privilèges, certains d’entre eux étant supérieurs aux actuels !

Les policiers, outre l’âge de départ qui reste le même, ont obtenu une surcotisation de la part de leur employeur, le ministère de l’Intérieur.

Les pompiers, douaniers, gardiens de prison seront logés à la même enseigne.

Les pilotes, hôtesses et stewards vont pouvoir partir à 60 ans et conserveront leur caisse complémentaire avec ses cinq milliards de réserves.

La RATP et la SNCF se sont vu proposer des dispositions différentes de celles des salariés du régime général, et ce n’est sans doute pas fini.

Même chose pour les aide-soignants et infirmiers qui commencent à se détacher du droit commun.

Le Premier ministre s’est engagé le 11 décembre pour que la retraite des enseignants soit sanctuarisée, au moins identique à aujourd’hui.

Les marins auront les assurances qu’ils souhaitent a aussi affirmé le Premier ministre.

Les routiers ont obtenu le 16 décembre de Mme Elisabeth Borne de pouvoir partir 5 ans avant les autres.

Et que penser des dernières concessions en date pour les petits rats de l’Opéra, métier « dangereux » (sic). La Comédie Française, de même statut, va suivre.

Pourquoi dans le privé on parle de mobilité du travail, en expansion, l’ANPE vous proposant de changer d’activité, alors que pour d’autres, cette « mobilité », connue et librement choisie au départ, doit être prise en charge par la société ? Les sportifs professionnels, le temps venu, changent de métier sans nous demander de les prendre en charge à vie.

Retraite ou pension ?

Le 20 décembre Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire affirmait que lorsqu’on est militaire, on ne perçoit pas de retraite mais une pension. Cette phrase n’est pas anodine et est à rapprocher de celle relevée dans les écrits du syndicat majoritaire des contrôleurs aériens :

« Les contrôleurs aériens ne sont pas concernés par la fin des régimes spéciaux, car leur pension dépend du régime général de la fonction publique. À ce stade, les contrôleurs aériens sont entendus et écoutés : l’heure n’est pas à la grève. »

Seuls les régimes spéciaux, soit plusieurs dizaines, le plus petit étant le port autonome de Strasbourg, seraient « supprimés », mais les fonctionnaires, qui ne perçoivent pas de retraite mais une pension et n’ont pas de caisse de retraite, ne seraient donc pas concernés ?

Ce serait un peu gros, mais ces déclarations, qui ne sont pas celles de n’importe qui, vont dans ce sens.

De nouveaux privilèges

On nous propose la fin des privilèges, mais on en crée d’autres. Qui les paiera ces dans un régime dit universel ? Les autres cotisants, qui eux n’auront pas ces privilèges.

En ce qui concerne la pénibilité, notion très floue permettant de justifier des concessions pour des professions bien moins pénibles que celles de certains salariés du privé, j’ai déjà dit ce que j’en pensais ici : il s’agit du détournement d’un salaire qui n’est pas à la hauteur de la profession, vers une promesse de retraite dont ne bénéficieront pas ceux qui auront pris le plus de risques, qui elle ne sera pas financée par l’employeur. Autrement dit, un détournement de fonds.

Pourtant, plus de salaire = plus de points, et plus de points = plus de retraite, permettent de partir plus tôt librement, sans que cela soit un privilège mais une démarche personnelle et responsable.

Notons au passage que nombreux sont ces professionnels usés partant plus tôt que les autres, qui se précipitent vers une seconde profession, percevant salaire et pension (qui dans l’esprit est la compensation de l’absence de travail et donc de revenu), le cumul des deux occasionnant ensuite une seconde retraite, le tout étant un privilège supplémentaire, différent de la prise de retraite avancée pour pénibilité. Tout ceci persistera et sera aggravé.

Vers la cessation de paiement

Parmi les concessions accordées de plus en plus largement, se trouve le recul de la génération devant entrer dans le régime universel. Cela peut sembler anodin mais c’est en pratique financièrement et politiquement une mesure qui n’a rien d’anodin, bien au contraire.

Financièrement, le passage d’un régime à un autre doit se faire pour tous, au même moment. Il ne peut y avoir de décalage, on ne peut pas laisser les anciens soumis à un régime, et soumettre les nouveaux arrivants, à partir d’une génération x, à un nouveau régime.

Je vais vous expliquer pourquoi.

Cela revient, et c’est ce que font les dernières propositions, à faire cohabiter les deux systèmes pendant plusieurs années, 10 ou 15 ans. Les caisses actuelles vont continuer à s’occuper des cotisants et des retraités à partir de telle génération, et les plus jeunes vont passer dans le régime universel.

Comment les caisses actuelles vont faire pour payer les retraites sans l’arrivée de nouveaux cotisants qui seront dans le régime universel ?

En répartition, ce sont les cotisants de l’année qui financent les retraites de l’année, il n’y a pas d’autre source de financement. Si vous supprimez les nouveaux cotisants, les caisses seront très rapidement en cessation de paiement ! Si elles ont des réserves, celles-ci vont s’épuiser très rapidement. Même sans caisse de retraite, le coût financier est le même mais masqué, car les retraites, elles, sont payées.

Avec ce moonwalk de la génération de départ, ce sont les retraites de tous ceux qui ne seront pas concernés par l’universel qui vont faire un plongeon dans le vide car pas de projection. Un audit indépendant devient plus que jamais nécessaire face aux promesses de plus en plus délirantes.

En France, la loi du plus fort

Politiquement, repousser de 15 ans l’application d’une mesure non souhaitée, c’est faire en sorte qu’elle ne soit pas réalisée. Durant ces 15 années, nombre de gouvernements vont se succéder, subiront la pression de la rue, et par électoralisme ils feront des concessions.

En 1945, tous ceux qui n’ont pas voulu entrer dans le système, tous ceux à qui a été accordé un répit sont devenus les régimes spéciaux, persistant 75 ans plus tard. L’histoire se répète.

D’un côté ceux qui sont capables de nuire aux autres, de l’autre le reste du peuple. Une république, une démocratie, ce n’est pas la loi du plus fort. En France, si.

Cette réforme est en train de tourner en une vaste farce, et ses auteurs ne le voient pas.

Et n’évoquons pas les coûts. Déjà pour les premières mesures concernant les régimes spéciaux il y a quelques années, la Cour des comptes avait fait un bilan dix années après, pour constater que les avantages donnés en échange de leur acceptation, avaient coûté plus cher que les économies escomptées.

Aujourd’hui, la Commission des Affaires sociales annonce des milliards pour ces concessions, qu’elle ne parvient pas à comptabiliser.

Les Français qui aspiraient à davantage d’égalité méritent mieux qu’une farce.

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