Retraites : en Suisse comme en France, la répartition à l’épreuve du papy-boom

French & Swiss flags, Yvoire dock by hewy (CC BY-NC-ND 2.0) - https://www.flickr.com/photos/hewy/4083184967/in/photolist-7dPoCP-R95G9-Razxc-4HuNVk-6WiZN2-p9R8vU-oSokDu-p9Raey-oSnH56-p7R4ob-9ZjJ8-p9T4qi-676BWT-p9BvMK-p9T686-p9T6wx-p9BvsM-p9BwCc-oSoQb6-oSoRZs-oSoUW9-oSoQiR-p9Ran9-oSnL78-p9RbqS-oSoTYC-oSoTxY-p9R9y5-oSoSeq-oSoQLe-p9T7hv-oSokko-oSonQy-oSoUJ5-oSoosL-p9RcE5-p9ByyM-oSoSAB-oSnKZV-p7R7t9-p9T7vX-eDVPE7-2bEY4Zm-4PN4d1-UYzk82-bkzfVy-9wvJdq-FqVoC1-8VB8MS-SaCJEJ — hewy , CC-BY

Ce jeudi, la France devrait donc connaître la double peine : un pays bloqué et une réforme des retraites abandonnée sinon inexistante.

Par Jonathan Frickert.

Crainte par le gouvernement, la mobilisation du 5 décembre est d’ores et déjà comparée aux grandes grèves de 1995. Une comparaison d’autant plus intrigante qu’Édouard Philippe semble marcher dans les pas d’Alain Juppé.

Une énième mobilisation pour une énième tentative de pichenette contre le sacro-saint modèle social français, alors que les calculs politiques, à six mois des élections municipales, risquent de mettre à la poubelle le peu de progrès que promettait le chef de l’État.

Une évolution qui fait dire à l’économiste Jean-Marc Daniel que la réforme des retraites n’est plus une usine à gaz mais une véritable « zone industrielle » et qui risque de mêler recul de l’entrée en vigueur et spoliation des caisses excédentaires au profit des régimes déficitaires.

Jeudi, la France devrait donc connaître la double peine : un pays bloqué et une réforme abandonnée sinon inexistante.

Dans ce tumulte général, il est bon de prendre un peu de recul. L’occasion de se pencher sur ce qui se passe de l’autre côté du Jura où une autre réforme est sur le point de voir le jour, puisque la Suisse s’apprête en effet à connaître également une réforme de son système de retraite. Un système pourtant loué dans toute l’Europe mais qui connaît, comme en France, un problème de financement.

Cette réforme semble avoir trouvé son fil d’Ariane avec le projet présenté par Conseil fédéral intitulé AVS 21, destiné à garantir le système d’assurance vieillesse helvète pour le siècle à venir.

Une coexistence de deux systèmes

Le système suisse de retraites repose sur les fameux trois piliers : un pilier étatique, un pilier professionnel et un pilier individuel.

L’assurance-vieillesse et survivants (AVS) et l’assurance-invalidité (AI) constituent le premier pilier permettant de garantir à tous un minimum vital de retraite comme d’invalidité. Il est financé de manière quadripartite par les employés, les employeurs, les cantons et la Confédération. C’est la partie la plus proche du système français puisque ce pilier repose sur la répartition : les cotisations des actifs financent les pensions des retraités actuels.

Le deuxième pilier est la prévoyance professionnelle, financée de manière paritaire par les salariés et les employeurs. Ce premier pilier de capitalisation est obligatoire à compter de 21 330 francs de revenus annuels. Au-delà d’un certain niveau – autour de 84 000 francs – le taux de couverture baisse, obligeant les salariés les plus aisés à souscrire à un troisième pilier, facultatif et comblant les lacunes du deuxième pilier par un capital supplémentaire. Ce pilier se distingue en deux versions, ayant les mêmes différences qu’entre un PEA et un compte-titres : le premier type est plus rigide et ne peut être retiré qu’à certaines conditions tout en permettant de bénéficier d’avantages fiscaux, tandis que le second est plus souple, mais moins avantageux fiscalement.

Si ce système est particulièrement attractif d’un point de vue philosophique, il connaît toutefois des lacunes qui concernent essentiellement le premier pilier : le pilier le plus proche du système français…

Papy-boom et explosion des dépenses

Malgré la clarté et l’efficience de ce système, la Suisse connaît les mêmes difficultés que les autres systèmes européens, et ce en particulier s’agissant du pilier fonctionnant sur la répartition.

En effet, l’Europe connaît depuis plusieurs années un papy-boom.

Les baby-boomer, partis en retraite, laissent derrière eux un nombre d’actifs moindre que ce que le système de retraites par répartition nécessite pour fonctionner.

Une situation qui devrait durer jusqu’en 2030 voire s’accentuer jusqu’en 2070 selon la Banque centrale européenne.

La Suisse ne fait pas exception à ce phénomène, entraînant un déséquilibre évalué à un milliard de francs selon une étude d’UBS dont les conclusions ont été partagées par la Tribune de Genève, et ce en grande partie en raison d’un déséquilibre, démographique celui-ci, entre le nombre de rentiers et le nombre d’actifs financeurs.

Le pays connaît actuellement 3,4 actifs par retraité et devrait voir progressivement ce chiffre diminuer jusqu’à atteinte 2,2 actifs par retraités en 2040.

À ce déséquilibre de cotisants s’ajoute un déséquilibre du temps de cotisations : toujours selon la même source, chaque retraité aura travaillé 1,8 an par année de perception de rente AVS. Un chiffre extrêmement faible.

Cette augmentation du nombre de retraités s’ajoute à une augmentation de la durée de la vie et donc du coût du système de retraites, puisque toujours selon la même source, la durée moyenne de perception des pensions de retraite a quasiment doublé depuis la fin de la guerre, passant de 13 à 24 ans aujourd’hui.

De la même manière, la Confédération doit aujourd’hui trouver 53 milliards de francs d’ici 2030 pour assurer la pérennité du premier pilier et ce alors même qu’un retraité suisse sur cinq n’arriverait pas à joindre les deux bouts, là où les retraités français font office de privilégiés, passant cinq années de plus en retraite que leurs homologues de l’OCDE et dont les revenus moyens sont supérieurs au reste de la population alors même que le chômage des seniors est devenu un véritable fléau.

Une réforme paramétrique

La Suisse connaît une autre particularité, quasi unique en Europe : l’âge de départ est différencié selon le sexe.

Les femmes partent ainsi en retraite un an avant les hommes, soit respectivement à 64 et 65 ans.

Une particularité que le pays partage avec la Roumanie, où l’écart est quintuplé : les femmes partent à 60 ans, cinq ans avant leurs homologues masculins.

Une des propositions du Conseil fédéral est ainsi d’harmoniser l’âge de départ à 65 ans, ce qui a entraîné une levée de boucliers des partis de gauche et des syndicats considérant que l’inégalité salariale justifie de conserver un départ plus tôt.

Le site d’actualité suisse va jusqu’à accuser l’exécutif helvète de « cynisme » dans sa justification égalitariste de l’harmonisation de l’âge de départ.

Cette harmonisation fût une des causes de l’échec d’un premier projet de sauvetage du système, intitulé Prévoyance vieillesse 2020, rejeté par votation le 24 septembre 2017 par 52,7 % des votants.

Le projet prévoyait un relèvement de la TVA, l’harmonisation de l’âge de départ pour les femmes ainsi que l’instauration d’un âge de départ flexible entre 62 et 70 ans.

Une question de l’âge de la retraite qui touche tous les pays européens, mais qui a amené les jeunes du Parti Libéral-Radical à proposer une hausse progressive de l’âge de départ en fonction de l’espérance de vie, à la manière de ce que font déjà les Pays-Bas, pays où la capitalisation a également un poids très élevé et où le taux de remplacement brut est un des plus élevés d’Europe à hauteur de 88 % contre 53 en France.

Suivant les leçons de l’échec du projet Prévoyance vieillesse 2020, le Conseil fédéral a proposé une réforme plus souple.

Le projet AVS 21 conserve la mesure d’harmonisation d’âge, mais inclut une retraite anticipée dès l’âge de 62 ans.

Il vise également à encourager les assurés à travailler plus longtemps afin de compléter leur pension en augmentant le revenu déterminant le calcul de la rente.

Enfin, la TVA est une nouvelle fois objet des discussions, proposant de relever la taxe sur la valeur ajoutée de 0,7 %.

Une nouvelle réforme qui ne satisfait, semble-t-il, personne, puisque la gauche dénonce toujours la hausse de l’âge de départ en retraite des femmes et que la droite, après avoir dénoncé le manque d’équité de la réforme pour les retraités actuels et la hausse de cotisations des jeunes actifs, dénonce désormais la hausse de la TVA.

Un équilibre à repenser

Au début du mois de septembre, dans Le Temps, le journaliste et économiste Pierre Bessard, directeur de l’Institut Libéral, a rappelé que 26,6 % du PIB suisse partait dans des mécanismes de redistribution tels que l’assurance maladie ou l’AVS.

Un pourcentage honorable compte tenu de la moyenne européenne (28,2 %) et de la France, championne d’Europe, dépassant les 32 % du PIB consacré à ces mêmes mécanismes.

Des chiffres qui font dire au cofondateur de l’Institut Constant de Rebecque que l’État-providence est « l’art de rendre les gens dépendants de leur propre argent ».

Alors que près de 46 % de la redistribution vise l’assurance vieillesse, contre 37 % pour le risque maladie, les autres branches se répartissant équitablement le reste du gâteau, la réforme AVS 21 rappelle la difficulté que pose le financement d’un système de retraite par répartition, sept mois après que le peuple suisse ait accepté le versement de deux milliards de francs dans les caisses de l’AVS le 19 mai dernier.

L’équilibre vertueux sur lequel repose le système helvète, entre couverture des besoins vitaux et forte capitalisation est aujourd’hui mis à mal par une problématique qui touche tous les pays développés.

Le cas suisse nous montre une nouvelle fois qu’il est plus que temps de repenser une répartition totalement inadaptée à une société minée par l’explosion démographique, l’allongement de leur espérance de vie et le chômage de masse.

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