Grèves des hôpitaux : davantage de moyens ? Pour qui ?

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Les médecins en grève n’obtiendront rien, pas plus que les patients, en réalité, même si les hôpitaux, eux, obtiennent une enveloppe juteuse.

Par Phoebe Ann Moses.

Les hôpitaux sont en grève ce 14 novembre. Ils emboîtent le pas aux urgences qui sont en grève en France, le saviez-vous, depuis 8 mois. Huit mois ! Huit mois sans que cela ne suscite l’émotion, l’indignation, ou au moins l’intérêt. N’est-ce pas la preuve que le système de soin s’écroule dans l’indifférence la plus totale ?

On ne reviendra pas sur les éternelles revendications des grévistes hospitaliers, puisqu’elles ont été énumérées au fil des mois sans soulever les interrogations.

On reviendra en revanche sur l’une d’entre elles, toujours la même : « davantage de moyens ! » Ce mot d’ordre facile à comprendre et facile à satisfaire (après évidemment les réticences d’usage). On veut croire que davantage d’argent ouvrira des lits dans des services fantomatiques, créera des postes de médecins qui n’existent pas encore, fera venir des infirmières attirées par un salaire de misère, satisfera les patients, les médecins, les aide-soignants, les infirmiers, les hôpitaux, leur sous-direction, leur direction…

Non : il n’y aura pas plus d’argent qui ruissellera sur ces vraies personnes qui travaillent, mais sur une belle administration fort bien huilée et qui est le nœud du problème actuel. À force de gestion, d’administration du système de soin, l’État a créé une hydre hospitalière faite de subventions et de réglementations en tous genres.

Résultat : les hôpitaux, publics comme privés, reçoivent de l’argent public en fonction de critères tellement nombreux et complexes qu’il leur faut une armada administrative pour traquer la subvention. C’est un vrai cercle vicieux : l’État accorde des subventions en fonction de critères, et pour les obtenir, les hôpitaux doivent embaucher des équipes toujours plus nombreuses de personnel administratif dont le rôle unique est de vérifier que les critères sont bien remplis et que l’hôpital a droit à telle ou telle somme d’argent. Car plus la fréquentation est forte, plus l’État donne de l’argent.

Le tout étant totalement déconnecté du monde réel : celui où les médecins travaillent, et qui, lui, n’obéit qu’à une seule contrainte : soigner.

Ces strates pourraient être simplifiées ainsi : tout en bas, les soignants ; au-dessus, leur administration, purement comptable ; au-dessus, les décisionnaires, politiques, qui ont parfois un titre de médecin, mais qui font de la politique depuis tant d’années que les seuls soins qu’ils donnent se dispensent désormais à coup d’argent public, prescrit par une grève trop longue ou des syndicats bien introduits.

En clair, il n’y a aucun intérêt commun entre celui qui prendra les décisions financières et celui qui gagne sa vie à l’hôpital. Pour l’un, il faut soigner à moindre coût et en répondant à des normes de soin toujours plus drastiques et toujours plus codifiées ; pour l’autre il faut répondre au besoin des patients, toujours plus nombreux.

Les médecins sont pris en tenaille : ils travaillent dans un système de plus en plus pauvre et de plus en plus coercitif ; et ils doivent obéir à la loi qui les oblige à une permanence des soins : en clair, ils n’ont pas le droit de faire défection1. On n’est pas à la RATP. Leur grève peut donc persister de longs mois sans que personne ne s’en émeuve : ils font le boulot même s’ils sont en grève.

Ainsi, demander « davantage de moyens » sera peut-être une revendication qui sera entendue et satisfaite. Mais l’argent ne coulera pas à flots sur de nouveaux lits, de nouveaux médecins, pléthore d’infirmières, et du matériel flambant neuf. Non. Il ira plus probablement gonfler la partie administrative déjà obèse dans le milieu hospitalier, en permettant d’embaucher encore plus de personnel pour récolter encore plus de subventions.

Les médecins en grève n’obtiendront rien, pas plus que les patients, en réalité, même si les hôpitaux, eux, obtiennent une enveloppe juteuse. Nous sommes dans un système où le payeur et le décisionnaire est un bureaucrate qui fait des choix pour celui qui fait un autre métier. On voit bien aujourd’hui où cela a mené.

  1. La loi française la reconnaît comme une « mission de service public » (article L.6314-1 du Code de la Santé Publique résultant de la loi HPST du 21 juillet 2009). Source Wikipedia)
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