Octobre 2019 : tour d’horizon des émeutes à travers le monde

Riot by Josephine Pedersen(CC BY-SA 2.0) — Josephine Pedersen, CC-BY

Petit tour d’horizon de la fièvre qui s’empare des peuples contre leurs élites politiques et économiques.   

Par Florent Ly-Machabert.

Pendant ce seul mois d’octobre, les émeutes urbaines à caractère politique ou socio-économique ont fait plus de 300 morts à travers le monde.

Tout juste 102 ans après la Révolution d’Octobre, la fièvre s’empare à nouveau des peuples, mais à l’échelle mondiale cette fois, puisqu’on dénombre actuellement pas moins de dix pays, dont certains démocratiques, traversés par des soubresauts politiques ou socio-économiques d’ampleur, quand ce n’est pas les deux à la fois.

Les contestations purement politiques

Il y a d’abord les contestations purement politiques à l’encontre de dirigeants corrompus dont la représentativité est gravement mise à mal.

C’est le cas premièrement de la Bolivie, théâtre d’une fraude électorale du Président Morales qui a provoqué une grève générale dans le pays.

On trouve ensuite l’Éthiopie où la tentative du tout nouveau récipiendaire du Prix Nobel de la Paix, Abiy Ahmed, de museler l’opposition a dégénéré en affrontements ethniques qui ont déjà fait 67 morts.

En Guinée, les manœuvres d’Alpha Condé, 81 ans, pour inscrire dans la Constitution le principe d’une « présidence à vie » ont réveillé le FNDC (Front National de Défense de la Constitution) dont la répression a fait au moins 10 morts.

Sans oublier les soubresauts dont l’origine est antérieure à cet automne mais qui n’en finissent plus de secouer Hong-Kong, l’Algérie et la Catalogne : la première, une région administrative semi-autonome, contre un projet de loi dictatorial, désormais suspendu, qui visait à autoriser les extraditions vers la Chine ; la deuxième contre la fausse élection présidentielle du 10 décembre prochain, mouvement auquel s’est greffée une contestation contre certains grands intérêts économiques des multinationales du secteur des hydrocarbures ; la troisième enfin, théâtre un peu différent d’émeutes indépendantistes.

Contestations économiques et sociales

Il y a ensuite les contestations économiques et sociales qui ont fait parler récemment François Lenglet d’une « giletjaunisation » du monde : au Chili, considéré comme le pays le plus stable d’Amérique Latine, la hausse, pourtant fort modeste et suspendue depuis, du prix du ticket de métro à Santiago et l’annonce d’une réforme des retraites ont poussé plus d’un million de Chiliens (soit environ 6 % de la population) à emboîter le pas d’une grève générale le 23 octobre dernier qui a fait 18 morts et à contester l’autorité du Président Piñera, cinquième fortune d’un pays marqué par de très fortes inégalités.

Au Liban, c’est une taxe sur les appels WhatsApp, finalement annulée, qui a, pacifiquement cette fois, poussé la population à protester contre sa classe politique jugée spoliatrice.

En Équateur, troisième épicentre latino-américain, c’est la hausse du prix des carburants qui a mis le feu aux poudres, ce qui a conduit le Président Moreno à retirer son décret, la répression des foules faisant tout de même au moins huit morts.

Enfin, en Irak, les réseaux sociaux qui s’étaient d’abord fait l’écho d’une demande populaire à la fois de services publics et de travail ont donné une ampleur inattendue aux manifestations qui ont tourné à la contestation anti-gouvernementale sur fond de lutte contre les milices chiites et, coupure d’Internet oblige, dégénéré en bain de sang (près de 200 morts).

Le déclencheur des émeutes

Devant l’apparente diversité des conflits ou mouvements sociaux cités, auxquels nous devons bien sûr ajouter celui des Gilets jaunes en France et des Cinque Stelle en Italie, on trouve, en filigrane plus ou moins marqué, un niveau d’inégalités économiques et sociales perçu comme insoutenable, qu’une seule mesure, qu’elle soit anodine de prime abord (à l’instar de la hausse de 30 pesos – un peu plus d’un euro – du ticket de métro chilien) ou très significative (comme la hausse de 123 % du prix du diesel et de 30 % pour l’essence en Équateur), a suffi à transformer en émeutes d’ampleur, et le plus souvent doublé d’un procès en illégitimité contre les élites politiques (la fameuse crise de la représentativité des élus), voire économiques (comme en Algérie).

Les classes populaires au premier rang

Mais les points communs ne s’arrêtent pas là. Ces crises sont en effet à chaque fois urbaines ou périurbaines et portées par les classes populaires ou la fraction inférieure des classes moyennes, que la bulle immobilière, en rognant leur pouvoir d’achat, a muées en « perdants de la mondialisation », expression que nous empruntons à Anne-Catherine Wagner dans un texte de 1998, bien qu’elle présente l’inconvénient d’occulter le recul historique de la pauvreté permis par ailleurs par ce processus à l’échelle globale.

Ces conflits contestent, le plus souvent, la création ou la hausse d’une taxe ou du tarif d’un bien réglementé par l’État, signe d’une saturation fiscale qui rappelle que le consentement populaire à l’impôt d’essentiel pour la gestion du bien commun est devenu accessoire.

De plus, à l’exception notable du Liban, ces mouvements sociaux sont empreints d’une singulière violence et de brutalité, tant de la part des manifestants que des forces de répression gouvernementale.

Une émergence spontanée des émeutes

Par ailleurs, tous ces sursauts sont apparus spontanément, les réseaux sociaux jouant à chaque fois un rôle décisif dans leur cristallisation, à laquelle les syndicats sont restés totalement étrangers dans chacun de ces pays.

Cette émergence spontanée permet cependant de rendre compte de leur manque relatif de cohérence idéologique, comme en atteste cette revendication pour le moins paradoxale d’un informaticien chilien en colère dont certains organes de presse se sont fait l’écho : « Nous demandons justice, honnêteté, éthique au gouvernement. Nous ne voulons pas le socialisme, le communisme, nous voulons moins d’entreprises privées, plus d’État. »

À l’ère de la mondialisation, comment vouloir échapper au collectivisme tout en réclamant davantage d’interventionnisme étatique ? À moins que cela ne consiste à revendiquer un recentrage de la puissance publique sur ses fonctions régaliennes (police, armée, justice, diplomatie, trésor), le soutien aux territoires les plus abandonnés (ruraux, périurbains) et quelques services publics (éducation, santé), qu’elle délaisse partout un peu plus au profit d’une passion égalitariste et d’une fièvre redistributive qui n’ont, par nature, et comme l’a montré Hayek, aucune limite.

Enfin, à l’heure du retour des grands impérialismes – eurasiatique russe, sunnite radical djihadiste, chiite iranien, dirigiste chinois et ottoman des Frères Musulmans, ne faut-il pas voir dans la multiplication de ces réactions populaires à travers le monde le salutaire réveil des États-nations ?

Seule l’Histoire, toujours en marche, saura répondre à cette dernière question.

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