La crise des Gilets jaunes ou les défis d’une société duale

Gilets jaunes à Avignon by Sébastien Huette (CC BY-NC-ND 2.0) — Sébastien Huette, CC-BY

Fondamentalement duale, la société française a connu une polarisation accélérée de son marché du travail, beaucoup plus intense qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni.

Par Florent Ly-Machabert. 

En limitant notre analyse aux deux dernières décennies, le début des années 2000 semble marquer un tournant décisif dans le fonctionnement de la société française. Comme l’avait déjà observé le sociologue Louis Chauvel en 1998, pour la première fois depuis 1945, « la situation de la génération qui suit est plus difficile que celle de ses parents. »

L’évolution du seul taux de chômage dans les deux années qui suivent la fin des études se passe de commentaires : de 4 à 5 % au sortir des Trente Glorieuses, il bondit à 20 % pour les jeunes actifs du début du deuxième millénaire.

Or, les premières enquêtes sociologiques font état d’un âge moyen des militants des Gilets jaunes de 45 ans1, ce qui coïncide avec une entrée sur le marché du travail entre le milieu des années 90, et, précisément, le début des années 2000. Mais à l’avènement déjà très documenté d’un chômage de masse, s’est ajoutée l’aggravation d’un phénomène décrit par Piore et Doeringer2 dans leurs analyses séminales de 1971 qui permet de rendre compte de la recrudescence des inégalités en France : la partition du marché du travail entre des segments de marché entre lesquels la mobilité des travailleurs est très réduite voire inexistante.

Marché primaire et secondaire

Dans sa version minimale, cette segmentation prend la forme d’un dualisme entre un marché primaire, où tant le niveau des salaires que la sécurité d’emploi sont élevés, et un marché secondaire présentant les spécificités inverses. Les auteurs expliquent alors cette situation non par des caractéristiques propres aux travailleurs, notamment en termes de « capital humain » (leur niveau de qualification par exemple), mais par des logiques collectives reflétant des différences entre des emplois fortement polarisés par des modes de gestion de la main d’œuvre très contrastés, entre certains secteurs pourvoyant leurs emplois vacants via des marchés internes, c’est-à-dire en promouvant leurs propres employés, bénéficiaires dès lors d’une grande stabilité de leur emploi, tandis que d’autres recourent à un marché externe.

Là encore, les premiers résultats d’enquêtes font sans surprise apparaître que les Gilets jaunes, dont plus du tiers appartient au groupe socio-professionnel des employés (presque 45 % si l’on ne prend en compte que les actifs), sont des outsiders3, c’est-à-dire des travailleurs vulnérables, parfois très modestes4, salariés pour la plupart au sein de marchés secondaires externes extrêmement flexibles et fortement malmenés par la mondialisation.

Les Gilets jaunes sont finalement ces « perdants de la mondialisation » décrits par Anne-Catherine Wagner5, ce que confirme la conclusion d’une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP) publiée le 19 avril dernier qui fait état d’une accélération du déclin des emplois de la classe moyenne (professions intermédiaires, employés de bureau…) depuis la crise bancaire et financière de 2008-2011, notamment sous l’effet des nouvelles technologies qui ont concomitamment entraîné la hausse des emplois des classes supérieures et inférieures notoirement absentes des rangs des Gilets jaunes.

Le choc de l’économie mondiale

Il s’agit en réalité d’une tendance de long terme marquée par les progrès de l’automatisation et l’essor des délocalisations que la Grande Récession a contribué à accentuer. Les chocs subis par l’économie mondiale ont ainsi accéléré le passage, plus ancien, d’une société « en toupie6«  – modélisation qui rend compte de l’homogénéisation des comportements autour d’une vaste constellation centrale et d’une tendance à la moyennisation de la société française, dont Henri Mendras lui-même, son auteur, fait cesser les effets au milieu des années 80, soit précisément au début de la « seconde mondialisation7 »  – à une société « en sablier8 », qui reflète, selon le politologue américain Charles Murray9, un écartèlement des classes moyennes entre une frange basse, constituée de petits patrons, d’employés et de professions intermédiaires – nos Gilets jaunes  – qui se paupérise et bascule dans les classes populaires, et une frange supérieure beaucoup plus diplômée, dont les ressources économiques, culturelles voire résidentielles, du seul fait qu’elles la protègent de la relégation sociale, l’aspire dans un mouvement ascensionnel.

On ne saurait mieux décrire ce phénomène de dualisation de la société française qu’avec Baudelot qui le qualifie en 2010 de « repatrimonialisation » des classes moyennes, euphémisme pour évoquer en réalité un véritablement évidement des strates intermédiaires, frappées par la précarisation croissante du contrat de travail, le dynamitage du compromis fordiste et, pour ainsi dire, la fin de la « société salariale10 », qui aboutit à l’explosion des inégalités socio-économiques que nous avons évoquée : le travail ne paye plus, le travail ne protège plus, le travail ne permet plus d’être reconnu et ce, nonobstant un niveau croissant de prélèvements obligatoires11, ce qui accentue la défiance des perdants vis-à-vis de l’État collecteur d’impôts dont l’efficacité et, partant, la légitimité sont ainsi remises en cause12 : c’est cet aspect de la lutte des Gilets jaunes, dont un détonateur a en effet été la hausse annoncée puis abrogée des taxes sur le diesel, qui a incité certains commentateurs à parler d’une « révolution de droite13 », voire d’une dérive poujadiste.

La nature de la crise des Gilets jaunes

Mais ce rejet de l’État – non consensuel toutefois au sein d’un mouvement qui réclame à certains égards plus de services publics en zone rurale ou péri-urbaine – apparaît comme un point de cristallisation permettant d’appréhender la nature profonde de la crise pourtant polymorphe des Gilets jaunes : elle se situe à mi-chemin entre un mouvement social traditionnel14 à la fois porteur d’un contre-projet de société et au moins partiellement motivé par la question du pouvoir d’achat des classes moyennes inférieures15 et un Nouveau Mouvement Social (NMS) « relativement désorganisé16 », caractéristique des sociétés post-matérialistes17 et portant à ce titre des revendications d’ordre politique ou institutionnel, à l’instar du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). 60 % des Gilets Jaunes rejettent ainsi le clivage gauche-droite, alimentant probablement une abstention électorale de type « hors jeu18 » fondée sur l’incompétence politique.

À l’heure donc où la société moyenne n’est plus qu’un mirage qui relègue plus que jamais les Trente Glorieuses au rang de parenthèse historique et le projet de « civilisation de classe moyenne » de Koyré au rayon des utopies, remplacé en cela par des théories alternatives comme celle de la « stagnation séculaire19 », il semble que la crise des Gilets jaunes se fasse, à travers le paradoxe d’une individuation de la mobilisation collective, le miroir du reflux massif de l’identité collective, sans que l’État n’apparaisse plus comme l’instance de prédilection pour agréger l’individu à la société.

L’identité fragile

Comme le diagnostiquait dès 2006 l’essayiste Claude Arnaud dans Qui dit je en nous ?, reflétant tout à la fois les préoccupations d’une société post-industrielle et les dégâts des transformations multi-échelles qu’elle engendre et qui bousculent la vie quotidienne dans de nombreux domaines : « Jamais on n’a eu autant le souci de sa personne, et jamais l’identité n’a paru aussi fragile. »

Au cœur même du mouvement des Gilets jaunes qui, s’il tend à s’effriter progressivement, est encore loin d’être éteint et que pourraient raviver les annonces du président Macron à l’issue du Grand Débat national, se trouve donc l’angoisse identitaire, presque existentielle, de citoyens socialement, économiquement et politiquement invisibles20, victimes a minima d’une forme rampante de déclassement qui conduit, quand tout avance, à faire reculer les immobiles.

Fondamentalement duale, la société française a en réalité connu une polarisation accélérée de son marché du travail, beaucoup plus intense qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni (pourtant réputés plus inégalitaires) qui a contribué à la formation du fort niveau d’inégalités que nous connaissons et que les Gilets jaunes ont tenté de dénoncer, une fois devenu intolérable l’écart entre la satisfaction attendue du travail fourni et des prélèvements versés et leur satisfaction réelle21. Aussi importe-t-il de tirer parti tant de l’essor technologique que de la mondialisation dont on a montré combien ils menacent d’abord les emplois traditionnels ou requérant un faible niveau de formation qu’occupe la majeure partie des militants des Gilets jaunes.

Dans ce combat, plusieurs réformes du modèle français sont assurément prioritaires pour tenter de consolider le rôle des classes moyennes, et ce d’autant plus urgemment que la peur de chuter qui les habite est en train de se muer en peur des autres, comme en témoigne la multiplication des dérives en marge des manifestations : d’abord, abaisser la pression fiscale qui pèse sur elles, ce qui suppose de repenser les transferts sociaux auxquelles elles contribuent ; ensuite, revenir à une action publique moins ciblée pour recréer de la continuité entre école et emploi, entre emploi et chômage, entre activité et retraite ; enfin, investir massivement dans l’éducation, afin de saisir les opportunités qu’offrent notamment la robotique et l’intelligence artificielle qui constituent des gisements d’emplois amenés à prendre le relais des emplois intermédiaires, pas ou peu qualifiés, dont les Gilets jaunes ont bien appréhendé l’inéluctable disparition.

 

  1. Donnée issue de l’enquête d’un collectif de 70 chercheurs dont les principaux résultats ont été publiés le 11 décembre 2018 dans une tribune au « Monde ».
  2. Piore et Doeringer (1971), Internal labour markets and manpower analysis.
  3. Lindbeck et Snower (1989), The Insider-Outsider Theory of Employment and Unemployment.
  4. Qu’on appelle parfois les « working poor » ; voir Denis Clerc (2011), La France des travailleurs pauvres.
  5. Anne-Catherine Wagner (2007), Les classes sociales dans la mondialisation.
  6. Henri Mendras (1988), La seconde Révolution française 1965-1984.
  7. Au sens de Suzanne Berger (2013), Made in Monde. Les nouvelles frontières de l’économie mondiale.
  8. Alain Lipietz (1996), La Société en sablier. Le partage du travail contre la déchirure sociale.
  9. Charles Murray (2012), Coming apart: the state of the white America, 1960-2010.
  10. Voir Robert Castel (2013), La Montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu.
  11. 47,9 % du PIB en 2015 (source : INSEE, 2018) contre 34,9 % en 1975.
  12. Voir Pierre Rosanvallon (2015), La crise de l’État-providence.
  13. C’est le cas notamment de l’économiste et entrepreneur Charles Gave.
  14. Répondant au triple principe d’identité, d’opposition et de totalité ; voir Alain Touraine (2012), Sociologie de l’action.
  15. Rejointes sur ce front par les retraités et les chômeurs qui constituent plus de 25 % des Gilets jaunes.
  16. Paul Byrne (1997).
  17. Ronald Inglehart (1997), Modernization and postmodernization.
  18. Anne Muxel distingue une abstention électorale protestataire dite « dans le jeu » d’une version fondée sur l’autocensure dite « hors jeu ».
  19. Popularisée par A. Hansen, L. Summers ou R. Gordon.
  20. Stéphane Beaud (2008), La France invisible.
  21. Voir le modèle psychosociologique de Davies.
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