Égalité, égalitarisme et intérêt général

Une société fondée sur l’égalitarisme nécessite que l’on régule les faits et gestes de chacun afin de changer la nature humaine, forcément inégale.

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Des clous (inégaux) by Adam Rosenberg(CC BY-SA 2.0)

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Égalité, égalitarisme et intérêt général

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 25 février 2018
- A +

Par Thierry Godefridi.

Drieu Godefridi fit récemment salle comble dans un salon gentiment désuet (selon l’expression d’un membre éminent) du Cercle Royal Gaulois Artistique et Littéraire à Bruxelles pour défendre la thèse de son essai sur la civilisation socialiste, La passion de l’égalité, thèse suivant laquelle le substrat, non pas du socialisme (dont les dernières élections en France et les sondages en Belgique donnent à penser qu’il est en phase terminale) mais des socialismes protéiformes d’aujourd’hui (socialisme, libéralisme social, social-démocratie, écologisme et bien sûr crypto-communismes de toute nature), est l’égalité. Mais, qu’entendent les égalitaristes par égalité ?

Il ne s’agit pas ici d’égalité des chances, un concept dont les uns et les autres usent et abusent au point de le priver de toute signification, mais d’égalité de fait, ex post, matérielle, bref d’isomoirie. À une amie qui me demandait de lui expliquer la différence entre l’isomoirie et l’isonomie (l’égalité ex ante, devant la loi) au départ d’une épreuve de course qui avait réuni quelque 2000 coureurs dans la campagne nivelloise, je répondis que l’isonomie consistait à nous faire partir tous en même temps et à arriver en ordre dispersé, l’isomoirie, à partir en ordre dispersé et à arriver tous en même temps.

« Ce ne serait pas juste, me rétorqua-t-elle. Les meilleurs coureurs devraient attendre les plus lents ; personne n’éprouverait de motivation à fournir le moindre effort pour s’entraîner ; finalement il n’y aurait plus de course et nous deviendrions tous de gros fainéants. » Ah ! Si la réalité économique et les méfaits de la redistribution, dès lors que c’est d’argent et, en particulier, de celui des autres qu’il s’agit, pouvaient se comprendre avec autant d’aisance !

Isonomie et isomoirie sont inconciliables, répète Drieu Godefridi. Si vous appliquez l’une, vous n’aboutirez nécessairement pas à l’autre. La nature est inégalitaire. Si les mêmes règles s’appliquent à tous, certains dotés d’une plus grande intelligence ou de plus de force, de chance ou d’autre chose en tireront un meilleur parti que d’autres et les 2000 coureurs, hommes et femmes, âgés de 15 à 85 ans (si, si !), partis ensemble, ne franchiront inévitablement pas la ligne d’arrivée au même moment à moins qu’on ne les y contraigne. Si l’égalité matérielle ex post est décrétée, c’est la nature humaine qu’il faut changer et ce sont les faits et gestes de tout un chacun qu’il faut réguler jusque dans le moindre détail.

Thierry Afschrift fait la même remarque dans La tyrannie de la redistribution. La redistribution, pratiquée au nom d’une idée de l’intérêt général aussi vague que la notion de bien commun propre à l’Église et d’un principe, le solidarisme, proche de la vulgate marxiste, justifie toutes les restrictions à l’exercice des libertés individuelles dès lors qu’elle s’accompagne nécessairement d’une ingérence sans cesse croissante de l’État dans la vie privée de chacun.

Qu’est-ce qui fait donc l’attrait de l’égalitarisme aux yeux de la multitude ? Se référant aux travaux du sociologue allemand Helmut Schoeck, Philippe Nemo répond dans sa récente Philosophie de l’impôt à la question de façon originale : c’est l’envie. Si certains sont convaincus, dans une sorte d’éblouissement spirituel, que prendre l’argent des riches est nécessaire, juste et utile au bien commun et si d’aucuns le préconisent par intérêt direct car ils appartiennent à ceux qui en profitent, d’autres, encore, le font parce que cela leur plaît intimement, sans qu’ils ne se préoccupent de savoir pourquoi cela leur plaît autant. Pour Schoeck, l’envie est autant une catégorie anthropologique que psychologique.

Reste la question, posée par l’un des participants à la conférence de Drieu au Cercle Royal Gaulois, du moyen de changer le cours des choses dans un sens qui corresponde effectivement non à un quelconque intérêt général ou au bien commun, mais à l’intérêt de tous. Car, comme Warren Buffett l’évoqua dans une interview qu’il accorda à Poppy Harlow en novembre 2016 sur CNN Money, le modèle économique de marché et de libre-concurrence a créé pour tous un luxe (dans le domaine de l’habitation, de la communication, du transport, de l’alimentation, de l’hygiène, des soins de santé, des loisirs…) que les plus riches du début du siècle dernier ne pouvaient même pas imaginer. « Si j’avais dû me faire arracher une dent il y a cent ans, dit ce grand pragmatique, il aurait fallu me ligoter au siège du dentiste pour que je ne m’enfuie pas ! »

Pour Thierry Afschrift, le système actuel de redistribution implosera sous le poids des prélèvements (à plus de 50% du PIB – 57% pour la France -, certains États occidentaux ne sont pas très loin du niveau d’étatisation de l’URSS avant son effondrement) et il faut espérer que l’on évitera de se retrouver dans une république vénézuélienne. Pour Philippe Nemo, ce n’est pas l’inégalité qu’il faut proscrire mais l’envie. Drieu fait oeuvre louable en écrivant et en prêchant la bonne parole et en participant au débat public partout où on l’invite.

Doutons que ce ne soit suffisant. Déjà faudrait-il que les forces libérales se fédèrent pour ramener les envieux dans le camp de la raison par une communication structurée, actuelle et pertinente, et qu’entretemps les citoyens qui croient encore en la démocratie se mobilisent pour interpeller ceux qui les représentent au Parlement et dans les autres assemblées aux différents niveaux de pouvoir et les interroger sans relâche sur l’utilisation qu’ils font de l’argent des autres. Appelons cela de la bonne vigilance citoyenne.

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  • Excellent article et analyse !
    Et si l’on veut savoir ce que cela donne de vivre dans une société isomoire, il suffit de lire 1984, d’Orwell !

  • Désolé, je n’ai trouvé aucune définition du mot « isomoirie »… Serait-il inventé ou auriez-vous une référence (étymologie, définition…) ? Sinon, l’exemple du marathon ne tient plus la route !

    • Vous ne perdez pas grand chose. Ce terme est manifestement inventé. L’invention des termes est le propre des philosophes qui ont si peu de choses intelligentes à dire qu’ils sont obligés de noyer leur bouillie verbale sous un flot de nouveaux concepts basés sur des néologismes.
      Cet article n’échappe pas à ce travers, en assimilant égalité ex-post, égalitarisme, redistribution etc…

  • +1 à l’article et j’apprécie les thèses de Némo. Cependant, je ne crois pas que le moteur principal soit l’envie. Le moteur principal pour moi est la volonté de toute puissance de certains : ils jouent à dieu (qu’ils y croient ou non a peu d’importance). Ils veulent corriger le monde et les êtres humains pour en faire un « monde parfait », selon eux bien sûr. L’envie intervient juste pour recruter pour leur cause. Si l’on reprend l’image biblique de la Genèse , l’envie est ce qu’utilise le serpent pour tenter la femme . Croyant ou non , l ancien testament contient bien des images pertinentes.

    • Volonté de puissance illustrée par un sondage récent. Selon ce sondage, 59% des français sont contre la limitation à 80km/h sur les routes secondaires. Parmi les 41% qui sont pour, deux tiers n’ont pas de voiture…

      Volonté de puissance des impuissants qui se résume à un potentiel de nuisance, expression du mal absolu purement gratuit qui caractérise les socialismes protéiformes, partis, syndicats ou ONG. L’irrépressible désir de nuisance est la pathologie mentale, la peste intellectuelle des temps modernes. Son délire corolaire consiste à vouloir changer ou sauver le monde. Peu importe la cause (égalitarisme, climatisme, féminisme…), seule compte l’action la plus nuisible possible. Obsession de changer les autres (la société) parce qu’on ne veut pas avoir à se changer soi-même, parce qu’on ne supporte pas ses propres frustrations, parce qu’on veut faire payer les autres, à n’importe quel prix et pour n’importe quelle raison.

      « Puisque je ne peux pas avoir une chose, le monde entier ne doit plus rien avoir ! Le monde entier ne doit plus être rien !” (Nietzsche). C’est ainsi que réagissent les anti-bagnoles et de tous les obsédés exaltant et exhalant les multiples interdictions sociales. Transposée au niveau de l’Etat obèse, cette maladie mentale s’appelle collectivisme.

      C’est bien l’envie qui est le moteur de l’obsession pathologique de nuisance.

  • L’égalité a tué la liberté et la fraternité….C’est pour ça que la France est devenue invivable….

  • D’après la Constitution nous avons le droit de demander des comptes!

  • Dans la même veine, la mise en place d’un revenu universel se traduira inéluctablement par la fermture des frontières, le contrôle des mouvements migratoires et des naissances. On ne peut être longtemps généreux avec le pognon gratuit des autres dans un monde ouvert.

  • « Drieu Godefridi fit récemment salle comble dans un salon gentiment désuet »
    Le papa qui parle de son fiston… c’est touchant ! Après le capitalisme de connivence, le libéralisme de connivence ?

  • « La nature est inégalitaire »
    La « nature » n’existe pas. C’est un concept fumeux, qui sert de base à la plupart des délires conceptuels.
    Il y a des individus, des sociétés et des règles, destinées à assurer la survie de ces individus et sociétés.
    Même les loups qu’on dit solitaires, vivent en meute, et obéissent à des règles strictes qui les caractérisent.

  • Les commentaires sont fermés.

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