Dépenses publiques : comprendre les dérives françaises

Un niveau de prélèvements obligatoires record et un endettement croissant : la France ne pourra restreindre les dépenses publiques qu’en s’attaquant aux dépenses sociales.

Par Claude Sicard.

Les dépenses publiques sont extrêmement importantes en France, et elles ne cessent de croître d’année en année.

On en est actuellement à 56,4 % du PIB, alors que l’on en était à seulement  34,6 % en 1980 : la progression est donc considérable. En Allemagne, il s’agit de 43,9 % seulement, et aux États-Unis de 37,7 %.

Dépenses publiques, quelles en sont les raisons ?

Tous les observateurs de la vie économique du pays s’inquiètent d’un taux aussi élevé, car il implique des prélèvements obligatoires extrêmement importants qui asphyxient finalement l’économie du pays.

La France est ainsi devenue le pays connaissant la fiscalité la plus lourde de tous les pays européens, et vient même de battre le Danemark en cette matière.
Et, phénomène aggravant, depuis une quarantaine d’années ces prélèvements obligatoires ne parviennent plus à couvrir toutes les dépenses, en sorte que l’État se trouve contraint chaque année de recourir à des emprunts pour boucler ses budgets.

La dette publique du pays en est ainsi venue à avoisiner maintenant le montant du PIB.

Différencier les causes des effets

Ce qui est frappant c’est que l’on accuse de toutes parts le montant trop élevé des prélèvements obligatoires d’être la cause des maux dont souffre l’économie du pays. Ce serait parce que les impôts et les taxes sont trop élevés que l’économie française se porte mal.

Nous allons voir que ce faisant on confond les causes avec les effets.

Il faut se défier d’une vision trop simpliste des mécanismes de fonctionnement de l’économie de notre pays, et comprendre d’où vient réellement le mal.

Les dépenses publiques se sont élevées à la somme de 1291,9 milliards d’euros en 2017, se ventilant de la façon suivante :

Dépenses publiques en milliards d’euros :

État et collectivités territoriales                         454,9

Dépenses sociales                                                  759,5

Investissement                                                         77,5

______________________                   _______

Total                                                                       1291,9

 

Ces dépenses, que l’on juge tout à fait considérables, doivent être comparées à celles des autres pays, et pour pouvoir donner un sens à ces comparaisons il faut tenir compte du niveau de développent économique de ces pays, ce que l’on néglige toujours de faire.

En effet, il va de soi que plus un pays est riche plus il a la possibilité de dédier des moyens au bon fonctionnement de ses services publics et au bien-être des citoyens.

C’est donc l’objet de la corrélation suivante, où le niveau de richesse des pays est exprimé par le PIB/tête, et les dépenses publiques sont calculées per capita, en dollar américain.

On voit sur ce graphique que les dépenses publiques se trouvent au-dessus de la droite de corrélation, celle-ci indiquant ce qu’est statistiquement la « normalité » en la matière.

L’équation de la droite nous indique que pour le PIB/tête qui est le nôtre nous avons un excès de dépenses publiques de 19,6 %, soit 253 milliards d’euros, pour l’année 2017.

Les dépenses de fonctionnement de l’État et des collectivités territoriales

Le graphique ci-dessous montre comment se situent en France les dépenses de fonctionnement de la fonction publique et des collectivités territoriales, calculées comme précédemment per capita en tenant compte des PIB/tête des pays : il s’agit des « dépenses publiques hors dépenses sociales » :

 

Sur ce graphique, on observe que contrairement aux idées reçues, les dépenses de fonctionnement de l’État et des collectivités territoriales sont sensiblement normales.

L’équation de la droite nous indique qu’en France ces dépenses sont de seulement 8,7 % supérieures à « la normale », soit pour l’année 2017, la somme de 39,6 milliards, ce qui pourrait s’expliquer en partie par le budget de la Défense qui est plus important qu’ailleurs. Nous garderons néanmoins ce chiffre, sans le corriger, pour les calculs qui vont suivre.

Les dépenses sociales en France

En 2017 les dépenses sociales se sont élevées à 759,5 milliards d’euros. Si la France se trouvait dans les normes, en matière de dépenses publiques, nous devrions avoir la situation suivante :

Année 2017                                                      Situation « Normale »

État et collectivités territoriales                  454,9                420,3

Dépenses Sociales                                          759,5                541,1

Investissements                                              77,5                    77,5

______________________                 _______________

Total                                                              1291,9              1038,9

Nous voyons ainsi que les dépenses sociales de la France étaient cette année-là en excès de 218,4 milliards d’euros, soit 29,8 %.

Il s’agit d’une distorsion considérable par rapport à la « normale ».

Avec le chiffre que nous indiquons, traduisant ce que serait une situation « normale », les dépenses sociales représenteraient 23,7 % du PIB, chiffre alors tout à fait habituel.

Pourquoi des dépenses sociales aussi considérables ?

Cette question n’est jamais vraiment posée. Ou du moins incrimine-t-on le résultat des luttes syndicales pour la défense des travailleurs.

Certes, ce sont là des phénomènes sociologiques bien français, étant donné les orientations longtemps marxistes des syndicats, mais il faut en comprendre l’origine réelle.

Elle se trouve dans le déclin extraordinairement important de notre appareil industriel, et la jacquerie des Gilets jaunes qui s’est déclenchée en novembre 2018 en a été une nouvelle illustration.

Notre secteur industriel n’intervient plus que pour 10 % seulement dans la formation du PIB alors que sa contribution normale devrait se situer aux alentours de 20 %.

En Allemagne, il s’agit de 24 %, et en Suisse de 22 % ou 23 %. Sous les pressions  populaires les pouvoirs publics ont donc été amenés à accroître sans cesse les dépenses sociales sous les formes les plus diverses pour remédier aux conséquences désastreuses de la grave désindustrialisation du pays.

Le graphique ci-dessous montre bien que les dépenses sociales sont d’autant plus élevées que la production industrielle des pays est faible.
La production industrielle est calculée, ici, par habitant, selon les données de la BIRD exprimées en pour cent des PIB.

 

 

On observe sur ce graphique que la France se trouve très nettement au-dessus de la droite de régression : elle fait donc beaucoup plus que les autres pays pour compenser les effets délétères de sa désindustrialisation, et c’est bien là avant tout ce qui explique cet excédent extraordinaire de dépenses publiques, qui se trouvent terriblement gonflées par les dépenses sociales.

Dépenses publiques et lutte contre les inégalités

Nous avons montré que le gonflement des dépenses publiques en France s’expliquait par la croissance extraordinaire des dépenses sociales, la collectivité faisant pour les habitants plus que la moyenne des autres pays.

Cela s’explique par cette soif inextinguible d’égalité existant dans le peuple français, un peuple qui a placé ce mot dans la devise de la République.

Le graphique ci-dessous montre l’impact qu’ont les dépenses publiques sur la réduction des inégalités dans les pays, celles-ci étant mesurées par ce que les économistes nomment l’indice de Gini. Plus cet indice est élevé, plus les inégalités sont importantes :

 

 

On constate sur ce graphique que la France se trouve exactement sur la droite de corrélation, ce qui signifie que les efforts qu’elle consent pour lutter contre les inégalités sont couronnés de succès.

Elle a un indice de Gini qui correspond bien aux efforts qui sont consentis pour réduire les inégalités par le biais de dépenses publiques : la seule remarque que l’on puisse faire est que ces efforts tout à fait exorbitants se situent bien au-dessus de ses moyens financiers.

Ce pays a ainsi un niveau de prélèvements obligatoires record, et un endettement qui ne cesse de croître d’année en année.

Comment restreindre ces dépenses publiques ?

Il faut donc être conscient que restreindre les dépenses publiques ne pourra se faire qu’en s’attaquant aux dépenses sociales, ce qui, politiquement, est extrêmement difficile, quelle que soit la couleur politique des hommes au pouvoir.

Faute de mieux, nos responsables politiques parlent de réduire le nombre des fonctionnaires, mais ce n’est pas cela qui résoudra le problème français.

Si demain, nous voulions que notre économie soit beaucoup plus dynamique, il faudrait que la société soit prête à admettre davantage d’inégalités : aux États-Unis le coefficient de Gini est de 41,5 contre 29,4 en France aujourd’hui.

 

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