Budget 2020 : l’État fait l’économie de… 47 fonctionnaires

Stamp / Stempel By: Christian Schnettelker - CC BY 2.0

47 fonctionnaires en moins, c’est supprimer le nombre de fonctionnaires qu’il y a dans un village de 570 habitants, parce qu’en France, une personne sur 12 est fonctionnaire, une personne en âge de travailler sur 5 est fonctionnaire.

Par Olivier Maurice.

« Je le redis, je lance un appel à tous les parlementaires, de la majorité comme de l’opposition. Regardons les masses de dépenses publiques sur lesquelles nous sommes prêts à réduire cette dépense en échange de transformations structurelles »

Il y a des jours où on se pose des questions sur la liberté d’expression : est-ce que l’on est vraiment obligé de tout tolérer ?

« Plus c’est gros, plus ça passe » a dû se dire Bruno Le Maire en endossant son costume de Fantômas réformateur et libéral qui va sauver la France. « Si je le dis, c’est que c’est vrai. »

Le gouvernement va donc réduire les dépenses (en les augmentant de 5,1 milliards d’euros) et se transformer structurellement, en réduisant significativement le nombre de fonctionnaires… de 47. Non, ce ne sont pas 47 000 postes qui seront supprimés. Non, vous avez bien lu : il s’agit bien de 47,47 postes. L’année prochaine, dans la fonction publique d’État, il y aura 47 fonctionnaires de moins !

Quarante-sept : ce n’est même pas l’épaisseur du trait, ce n’est même pas une minuscule fraction de la marge d’erreur : c’est 0,034 % de l’effectif du seul ministère des Finances, c’est 0,00085 % de fonctionnaires en moins ; c’est deux mille fois moins que le nombre de fonctionnaires qui n’exercent pas dans leur administration ou dans leur corps d’origine, qui sont détachés ou en disponibilité et donc soit placardisés, soit en train de faire tout autre chose ; c’est un départ à la retraite sur 1000 qui ne sera pas remplacé.

On se demande ce qui est pire : le mensonge éhonté sur des dépenses qui baissent en augmentant ou l’entourloupe et l’outrecuidance de présenter un chiffre aussi mesquin ? C’est vrai, on va transformer structurellement l’État gargantuesque, on va dégraisser le Mammouth : on va lui faire perdre du poids, 0,0000085ème de son poids, ce qui correspondrait quand même à faire maigrir un pachyderme préhistorique de 100 grammes, d’une pomme, d’une toute petite pomme.

Fonctionnaires partout

Quarante-sept fonctionnaires en moins, c’est supprimer ceux qui sont en poste dans un village de 570 habitants, parce qu’en France, une personne sur 12 est fonctionnaire, une personne en âge de travailler sur cinq est fonctionnaire.

Le ministère de l’Économie et des Finances à lui seul emploie 60 000 fonctionnaires de plus qu’au Royaume-Uni, 80 000 de plus qu’en Allemagne, 10 000 de plus qu’aux États-Unis qui comptent presque cinq fois plus d’habitants que notre pays.

Et la liste est longue. Le ministère de l’Éducation nationale emploie 1,1 million de personnes, c’est plus que deux fois plus que Gazprom, le géant énergétique russe qui est la plus grande entreprise privée européenne en termes d’effectifs, c’est deux fois Amazon, huit fois Apple, douze fois Google. À l’époque, il n’y avait guère que l’Armée Rouge pour rivaliser en termes d’effectifs avec notre Éducation nationale. Mais depuis la chute du Mur, ça y est : nous sommes les champions !

Fonctionnaires, impôts et manque de moyens

Si encore cette gabegie de moyens humains donnait des résultats économiques, sociaux, culturels…

Mais la charge de personnel de la fonction publique est loin d’être la conséquence d’investissement : elle s’effectue principalement au détriment des moyens et des salaires. C’est avant tout une charge subie, la résultante d’années de recrutements pléthoriques, de vaines tentatives pour tenter de camoufler le chômage chronique, d’idéologie centralisatrice et administrative.

L’état des commissariats, des hôpitaux, des écoles, des casernes, des routes ne cesse de se dégrader.

Les frais de personnels dans la police représentent 90 % du budget… et pour le reste : l’informatique, la peinture des locaux, les véhicules, l’essence, les analyses demandées par la police scientifique, les munitions, les uniformes, les gilets pare-balles, la facture du plombier pour déboucher les toilettes ou celle de l’entretien du photocopieur… il faut se débrouiller.

Réformer comment ?

On peut épiloguer longtemps sur le nombre de fonctionnaires qu’il y aurait en trop (entre 350 000 et un million selon les méthodes de calcul)… ou en moins (si on prend comme point de référence et de comparaison certains pays), mais cela nous ferait entrer dans une guerre des chiffres interminable : comment déterminer le bon chiffre ? Par comparaison (ce serait placer le débat sur le terrain mouvant de l’exception culturelle française), par décision populaire (ce serait encourager l’escalade démagogique), par volontariat politique (avec tous les risques de dérive totalitaire que cela implique), par idéologie (et on sait que celles-ci ne vont jamais que dans un seul sens) ?

Aucune entreprise de taille importante ne s’est jamais réformée de l’extérieur, elles se sont toute réformées de l’intérieur par un travail long et fastidieux mobilisant l’intégralité des personnes concernées. Ces changements, toujours difficiles et délicats, nécessitent deux choses dont la fonction publique française aurait grand besoin : la stabilité de la direction et la mobilité des employés. En France, un ministre n’est pas si tôt installé qu’il pense déjà à son prochain poste, et le statut des fonctionnaires grave dans le marbre l’impossibilité de modifier leur mission.

Une organisation, quelle qu’elle soit, ne se réforme que si les personnes qui la compose y trouvent un intérêt et que si les cadres et dirigeants sont assez stables et assez forts pour maintenir le cap pendant la tempête.

Conséquence et non cause

Pourquoi réformer si ne n’est pour rendre le travail des fonctionnaires plus efficace, voire tout simplement possible ? Parce qu’en fin de compte, ce sont tout autant ceux qui utilisent et ceux qui dispensent les services, qu’ils soient publics ou non d’ailleurs, qui ont à pâtir des conditions déplorables et du manque de moyens.

Qui n’a pas attendu une demi-heure dans un commissariat, le temps que l’officier en charge de recevoir une plainte ne trouve un stylo ou attende que le système informatique fonctionne ? Qui n’a pas attendu pendant des heures aux urgences parce que le système ultra complexe de planification et de réalisation des analyses et des examens est totalement embouteillé ? Qui n’a jamais rempli un nombre incalculable de fois des formulaires incompréhensibles et redondants ?

Les fonctionnaires devraient être les premiers bénéficiaires de la réforme, parce que pour augmenter la productivité, l’efficacité, la pertinence, la qualité de la fonction publique, il n’y a aucune autre solution que d’augmenter les moyens mis à leur disposition et de revaloriser leur travail.

Améliorer le service rendu se traduira d’abord par une amélioration des conditions de travail : un meilleur environnement de travail, de meilleurs outils, une plus grande efficacité personnelle ; et donc par une professionnalisation…  et donc par une augmentation des salaires et des qualifications, par la rationalisation et l’externalisation des tâches subalternes…  et donc par une diminution des effectifs.

Service et moyens

Ce n’est pas davantage de moyens humains que réclament un peu partout les fonctionnaires dont la colère gronde de plus en plus : dans la police, les hôpitaux, les écoles… mais l’amélioration de leurs conditions de travail et d’avoir enfin les moyens matériels, financiers, organisationnels, et surtout l’autonomie indispensable à la bonne conduite de leur mission.

Nous ne sommes plus au début du XXe siècle, on ne peut plus sortir les gens de leur campagne, les habiller d’un uniforme rouge et bleu, les aligner en rang et les envoyer courir dans les champs la fleur au fusil.

D’ailleurs, les manifestants des ronds-points du mois novembre dernier  ne réclamaient pas davantage de services publics mais bien davantage de services (au sens services rendus) publics.

Nous ne sommes plus au XIXe siècle : le citoyen est un consommateur et l’État ferait bien de comprendre rapidement que toute entreprise qui fournit des biens ne satisfaisant pas ses clients va à l’encontre de graves problèmes surtout si elle ne se réforme pas pour améliorer la qualité de ce qu’elle produit.

Il n’y a pas plus sourd…

Mais le gouvernement a refusé d’essayer de comprendre ce que la population en colère a tenté de lui dire : « moins d’impôt et plus de service public » : « c’est incohérent ». Tout comme il refuse d’écouter les fonctionnaires qui essayent d’alerter sur la dérive pachydermique qui les pousse au désespoir. Il préfère écouter ceux dont l’objectif depuis plus d’un siècle est de transformer la France en parc d’élevage de prolétaires obéissants, identiques et calibrés. Il préfère tenir un discours démagogique et technique sur des chiffres et des objectifs.

Diminuer le nombre de fonctionnaires n’est pas un objectif politique : c’est à la fois un impératif, une conséquence et une preuve : celles de la nécessaire réforme de l’État, de l’amélioration de la qualité de service et de la diminution des coûts.

Réforme qui manifestement n’a pas lieu et n’est pas prêt de se produire.

 

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