Les États-Unis peuvent-ils devenir une dictature ?

Les agissements de Donald Trump font craindre le pire : les États-Unis pourraient un jour devenir une dictature ? « Can It Happen Here ? Authoritarianism in America » est un ouvrage tentant d’apporter une réponse à cette question alarmante.

Par le Minarchiste.

L’ouvrage Can It Happen Here? Authoritarianism in America regroupe une collection d’essais de 17 auteurs tentant de déterminer si les États-Unis pourraient un jour devenir un régime autoritaire, voire une dictature. Chaque essai adopte une perspective différente.

Cet ouvrage est bien entendu motivé par l’accession à la présidence de Donald Trump, dont les agissements laissent perplexe et font craindre le pire.

Néanmoins, des dérives autocratiques sont survenues dans le passé aux États-Unis.

Le Alien & Sedition Acts de 1798, la suspension de l’habeas corpus par Lincoln, l’Espionage Act de 1917, l’emprisonnement des Nippo-Américains en 1942, le Subversive Activities Control Act de 1954 durant la guerre du Vietnam, puis les détentions à Guantanamo sous Bush et les abus de la NSA sous Obama.

Trump n’a que faire des normes

Trump a bafoué les normes régissant habituellement les élections américaines.

Il a notamment suggéré d’incarcérer son opposante Hillary Clinton, encouragé la violence envers ses critiques, donné son accord à la torture de prisonniers, suggéré qu’il ne respecterait pas le résultat de l’élection s’il n’était pas élu, prétendu l’existence de millions de votes illégaux contre lui, n’a pas résolu les conflits d’intérêts entre ses entreprises et sa présidence, n’a pas rendu public ses situations fiscales et a attaqué un juge fédéral sur la base de son origine ethnique.

Et cette liste a continué de s’allonger après la publication de ce livre !

Il a renvoyé un procureur général qui refusait de saboter l’enquête le concernant. Il a traité les journalistes « d’ennemis du peuple » et a publiquement endossé la violence envers eux. Trump a également négligé des nominations au sein de nombreuses agences gouvernementales, ce qui a eu pour effet de les paralyser.

L’une des tactiques régulièrement utilisées par les régimes autoritaires est à la disposition de Trump : utiliser les autorités légales, c’est-à-dire les percepteurs d’impôts, les régulateurs d’entreprises et même les procureurs, pour harceler ses opposants tels que des journalistes, syndicats, ONG et politiciens.

D’autres présidents américains ont utilisé ces moyens dans le passé. Il est évident que la présidence américaine a trop de pouvoir discrétionnaire.

Trump peut aussi embaucher des personnes qui lui sont loyales à la tête des différentes agences de l’État, car tout fonctionnaire indépendant sera susceptible de refuser certaines de ses directives qui seraient dans une zone grise ou en contradiction avec l’orientation et la mission primaire de ces agences.

La complexité de la bureaucratie américaine agit en quelque sorte telle une protection contre l’autocratie car il est très difficile de prendre le contrôle de toutes les agences, des États et des municipalité à la fois.

De plus, Trump a besoin de la collaboration des autorités locales (États et municipalités) pour faire appliquer ses directives. Par exemple, certaines villes ont manifesté qu’elles n’allaient pas appliquer ses plans relatifs aux immigrants illégaux.

Historiquement, la méthode la plus efficace pour un dictateur d’obtenir le pouvoir est d’utiliser une foule de supporteurs utilisant la violence pour intimider les opposants (ce fut la méthode d’Hitler et de Mussolini).

Cependant, Trump n’a même pas obtenu la moitié des votes à son élection, son taux d’approbation est très faible et il n’est généralement pas très aimé par la population.

De son coté, Martha Minow rappelle les détentions forcées de 120 000 Sinno-Américains durant la Seconde Guerre mondiale sous la présidence Roosevelt.

Elle souligne que la Cour suprême fédérale n’a jamais renversé sa décision Korematsu v. United States (1944) validant cet ordre, et que par conséquent, la jurisprudence permettrait à un autre président de répéter l’expérience. Donald Trump y a d’ailleurs fait référence lorsqu’il était question de bloquer l’entrée de voyageurs en provenance de pays musulmans.

Le germe autoritaire

Une étude de Karen Stenner et Jonathan Haidt a exploré les données Europulse de 2016 dans trois pays où des partis de droite ont gagné en popularité lors d’élections : le Royaume-Uni (Brexit), la France (Le Pen) et les États-Unis (Trump).

Les auteurs définissent le degré d’autoritarisme d’une personne par ses réponses à certaines questions, comme par exemple au sujet de l’éducation des enfants (obéissance et bonnes manières plutôt que créativité et indépendance).

La mesure ainsi obtenue est davantage corrélée au degré d’intolérance que toutes les autres, telles que le niveau d’éducation, le revenu, le genre et la religiosité.

La personnalité autoritaire est portée à adopter des attitudes et comportements visant à structurer la société de manière à réduire la diversité, encourager la conformité et favoriser l’uniformité (de race, religion, orientation sexuelle, etc).

Les individus les plus autoritaires sont d’ailleurs favorables à la coercition de l’État pour y parvenir.

Les résultats de Stenner et Haidt montrent que le degré d’autoritarisme est la meilleure variable permettant d’expliquer le vote en faveur des partis de droite populistes.

Kaufmaan 2016 démontre que le recours à la peine de mort et au châtiment corporel des auteurs de crimes sexuels est corrélé à la probabilité de voter pour le Brexit.

Il existe donc une part de la population qui éprouve un penchant pour l’autoritarisme et qui attendait l’émergence d’un politicien comme Donald Trump pour s’engager davantage politiquement et exprimer ses vues plus ouvertement.

Puis, il y a les fake news. Les affirmations fausses faites par Donald Trump depuis le début de sa présidence, qu’il s’agisse du lieu de naissance de Barack Obama, du nombre de spectateurs lors de son investiture, des votes illégaux contre lui, de la trajectoire de l’ouragan Dorian, etc.

Utilisés de cette manière, ces faits alternatifs sont une forme de propagande efficace, surtout dans un contexte où les médias sociaux permettent aux fake news d’être consultées plus souvent que les vraies nouvelles par un grand segment de la population.

Les tribunaux

Ils peuvent fournir un rempart contre les visées autocratiques de la Maison Blanche, mais ils ne peuvent pas continuellement remettre en question les décisions prises.

Dans l’exercice de leur fonction, les juges doivent prendre pour acquis que les officiers de l’État agissent de bonne foi et pour le bien public. Il leur faut donc un niveau de preuve élevé avant de pouvoir renverser une loi ou une décision.

Cela autorise les politiciens plus autoritaires à introduire de légers changements législatifs ou règlementaires affaiblissant graduellement la démocratie et les libertés individuelles sans rencontrer l’opposition du système judiciaire.

Dans les causes Shelley, Terry et Brown, les juges ont rendu des jugements qui ont définitivement modifié l’orientation de la Constitution américaine, permettant de renverser un régime raciste.

En ce sens, des juges courageux et indépendants pourraient protéger le pays d’une dérive autocratique.

La peur

Geoff Stone suggère que les Américains, et probablement toutes les nations, ont eu tendance au cours de l’Histoire à sur-réagir aux dangers potentiels les menaçant, que ce soit le communisme, le terrorisme ou l’immigration illégale.

Ces craintes injustifiées fournissent un alibi aux dirigeants politiques voulant en profiter pour augmenter leur pouvoir, surtout lorsqu’ils peuvent invoquer des pouvoirs supérieurs comme la déclaration de guerre, la suspension de l’habeas corpus et la déclaration de l’état d’urgence.

À plusieurs occasions, les politiciens ont menti, exagéré la menace et abusé de leur pouvoir.

Les États-Unis peuvent-ils sombrer dans la dictature ?

Dans l’état actuel de ses institutions, les États-Unis ne pourraient pas sombrer soudainement dans la dictature.

Cependant, des changements graduels pourraient finir par affaiblir ses institutions et centraliser davantage le pouvoir, favorisant un glissement vers l’autoritarisme.

Ce phénomène que l’un des auteurs nomme « incrémentalisme », pourrait s’accélérer en temps de crise économique ou martiale, comme ce fut le cas à de nombreuses reprises dans le passé.

En fait, on pourrait même affirmer que ce glissement est entamé depuis plus d’un siècle…

Tout cela est bien inquiétant dans le contexte mondial où plusieurs pays dérivent vers un autoritarisme accru : Russie, Chine, Inde, Pologne, Turquie, Hongrie, tandis que plusieurs ont vu des partis populistes soit prendre le pouvoir (Royaume-Uni, Brésil) ou du moins ne pas passer loin (France, Pays-Bas, Italie).

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